Vendredi soir, le centre social autogéré La Dar à Marseille a acceuilli Maria Bikbulatova, militante anarcha-féministe russe en exil, pour connaître et débattre de la propagande et de l’influence plus ou moins pro- ou philo-poutiniennes et philo-impérialistes de certains groupes de militants russes exilés en Europe sur un large éventail de forces et courants à gauche, de la gauche dite radicale autour de LFI (et notamment du POI) aux libertaires pacifistes en passant par toutes les nuances de « marxistes » staliniens ou « marxistes-révolutionnaires » et « trotkystes » revendiqués.
Elle a essentiellement résumé les recherches qu’elle a conduites avec d’autres camarades, dont Galyna Rymbu (celle-ci depuis Lviv), et qui ont déjà fait l’objet de plusieurs publications dont on trouve une bonne synthèse avec de multiples liens dans cet article publié par Lundi Matin que nous avons rediffusé sur Aplutsoc.
Il y avait une trentaine de personnes dans le public, un nombre honorable mais qui aurait sans doute été plus important si l’événement s’était tenu après la séquence électorale municipale en cours – ce qui aurait permis de récolter plus d’argent via les repas proposés à prix libre en soutien à la résistance queer féministe sur le front en Ukraine. S’il y avait surtout des camarades gravitant autour du réseau internationaliste anti-autoritaire Les Peuples Veulent, plus quelques uns de L’Après et du Réseau européen de solidarité avec l’Ukraine, la présence d’un ou deux membres du réseau « Guerre à la guerre » a permis de poser sur la table, chose rare dans des conditions de débat ouvert et respectueux avec des militants habitués à l’éluder, la question de l’armement de l’Ukraine et des différences entre anti-militarisme et pacifisme vis-à-vis du premier front antifasciste européen et même mondial qu’est devenue l’Ukraine depuis le 24 février 2022.
Ironiquement, une heure plus tôt, avait lieu sur le Vieux port un rassemblement « contre le fascisme en Ukraine » sous la bannière du « Anti-imperialist front », intégré ici par des groupes staliniens type PRCF et téléguidé depuis Moscou par le Parti communiste de la Fédération de Russie, qui organise de tels « rassemblements internationalistes » à Moscou même avec donc la bénédiction du Kremlin et du FSB.
Entre la présentation de Macha, appuyée par les visuels diffusés par son mari à la régie, et les débats avec la salle, on retiendra les points suivants (et on conseille vivement de se plonger dans les articles évoqués plus haut pour prendre la mesure de l’ampleur et de la toxicité du phénomène).
Il existe une continuité entre les propagandes de l’ex-URSS et celles de l’actuelle Fédération de Russie. Continuité en partie redoublée de celle entre la nomenklatura stalinienne et la néo-oligarchie formée à l’ombre de l’État après 1989 (formant de véritables « dynasties »). Le principal trope commun est celui d’une ex-URSS et d’une Russie « amies de la décolonisation des peuples », et sa figure centrale celle de l’amitié entre « peuples frères », ukrainien et russe bien sûr, mais aussi entre russes ou pan-russes et la multitude de minorités ethniques dominées ou colonisées dans la Fédération de Russie, notamment musulmanes.
Cette propagande, qui a pour cap fondamental d’empêcher toute solidarité européenne avec les Ukrainiens contre l’impérialisme russe et de bloquer in fine leur armement, ce qui offrirait une victoire à Poutine, a pour axes cardinaux :
- la mise en équivalence entre l’État capitaliste, oligarchique et autoritaire russe et « le régime de Kiev », rendu responsable de tous les problèmes existants en Ukraine ;
- le mirage « défaitiste-révolutionnaire » d’un soulèvement conjoint des deux peuples contre leurs États pour stopper la guerre, et où les Russes auraient besoin de leurs « frères » Ukrainiens pour les aider à combattre leur propre État, mais certainement pas en armes ;
- la demande, au pire, d’arrêt net de l’armement de l’Ukraine, ou au mieux, d’un « ralentissement » de cet armement de son « conditionnement » au « respect des droits de l’homme » dans le pays, et notamment ceux des déserteurs, mais sans jamais l’accompagner de mots ni d’actions concrètes contre le complexe militaro-industriel russe et l’enrôlement d’hommes au combat par le Kremlin, avec plutôt une insistance sur leurs mauvaises conditions de vie au front (alors que c’est en grande majorité une armée de mercenaires).
Depuis le 7 octobre 2023, cette campagne passe notamment par l’exacerbation de la mise en opposition campiste entre les solidarités avec les peuples ukrainien et palestinien (à l’instar d’un visuel ayant beaucoup circulé sur les réseaux sociaux et expliquant que « Poutine a affrété des bus gratuits pour les musulmans pendant Ramadan »). Mais au-delà de la tentative d’élaboration d’un contre-discours cohérent, il s’agit surtout de rendre la situation ukrainienne trop « complexe » pour qu’elle mérite qu’on s’y attarde, en profitant des libertés démocratiques existant à l’Ouest et de la possibilité de se positionner dans toutes sortes de débats, et bien entendu dans l’ensemble du spectre politico-partisan.
Dans ce dispositif, la Gauche « post-soviétique » (PSL) et la campagne « la Paix par en Bas » jouent un rôle clé, avec LFI et le POI pour principaux relais et alliés en France. JLM se targue d’avoir organisé la venue en France des exilés russes de « la résistance anti-guerre » après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, qu’il exhibe comme « la preuve » vivante de sa non-complaisance avec le Kremlin. Rappelons que jusqu’alors, son « ami russe » déclaré était Sergueï Oudaltsov, ex-prisonnier politique russe (initiateur du Front de Gauche russe en 2008 et ex-militant du Parti Communiste de la Fédération de Russie – KPRF). Ils avaient défilé ensemble à Moscou lors du grand rassemblement patriotique annuel du Jour de la Victoire le 9 mai 2018, ruban de Saint-Georges sur la veste (avec aussi Georges Kuzmanovic). Mais Oudaltsov s’étant déclaré favorable non seulement aux « Républiques populaires » sécessionnistes et à la reprise de la Crimée (comme JLM), mais aussi à l’invasion totale de l’Ukraine, le chef de LFI devait se trouver d’autres « amis » russes.
Dans le cadre de leurs mobilisations européennes « contre la guerre », différents individus clés de ces réseaux se sont clairement affichés avec des groupes masculinistes et « incel » de l’Ukraine à l’Irlande en passant par l’Allemagne. Quand Macha et d’autres leur ont demandé des explications, il a été fait état d’ « erreurs » ou de « coïncidences », alors que ces liens sont en réalité bien plus organiques qu’ils ne le prétendent. De fait, les membres du PSL sont alliés en Ukraine avec les ex-militants du parti Borotba dissous en 2016, soit l’ex PC ukrainien (lié historiquement à l’Avant-Garde de la Jeunesse rouge – AKM – cofondé par Oudaltsov – et au KPRF, seule « opposition communiste » tolérée au parti Russie Unie de Poutine). Ce même Borotba très actif dans les mobilisations pro-sécessionnistes en Ukraine en 2014 en appui aux « petits hommes verts », et auteur par ailleurs de pamphlets clairement fascistes vis-à-vis des Ukrainiens comparés aux « Noirs » et aux « femmes » en « Occident », « fainéants » et « dépendants de l’État ».
Ainsi d’Alexei Sakhnine, l’un des exilés russes le plus mis en avant par LFI, qui a été « exilé » en Suède en 2012 grâce à une bourse du PC Suédois, mais d’où il a alors bossé pour Russia Today et organisé des « camps d’entraînement » anti-OTAN en 2013, avant de rentrer en Russie (alors que le régime était encore plus répressif que lors de son « exil »). En 2014, il est venu en Ukraine prêter main forte à la République populaire de Donetsk. Il y a entre autres participé à une campagne de disqualification et de répression des réseaux féministes et queers pro-UE afin de mettre en avant à leur place, au nom du « vrai » féminisme, des mecs cis pro-russes (NB: il existe plusieurs enquêtes journalistiques en Suède – qu’on peut encore retrouver – sur les aventures de « l’exilé » Sakhnine dans ce pays). Quant à Andrei Konovalov, qui a eu droit à une standing ovation au meeting « La Paix par en Bas » organisé par le POI à Paris en octobre dernier pour avoir mis sur le même plan l’action de « l’OTAN » à Gaza et en Ukraine – et que Sophia Chikirou a amené parler devant le Conseil de l’Europe -, il se pose sur sa chaîne You Tube en défenseur des « droits des hommes » déserteurs ukrainiens mais aussi en adversaire résolu du féminisme « occidental ».
Au-delà de ce groupe, Macha a aussi évoqué l’infiltration et l’instrumentalisation des communautés d’exilés russes et ukrainiens. Au sein de celle-ci, il y a beaucoup de travail bénévole et de solidarité, auprès des femmes et des enfants des deux pays, pour le droit des prisonniers en Russie, des femmes, des LGBT, parfois des déserteurs russes aussi – à la différence de PSL. Soit autant d’initiatives susceptibles, par-delà les inclinations politiques des unes et des autres, de manipulations par des agents directs ou indirects du Kremlin. À titre d’exemple, au moment même où les réseaux de solidarité avec l’Ukraine ont alerté l’UE sur l’enlèvement massif d’enfants en Ukraine – dont certains ont fini dans des camps en Corée du Nord -, les amis russes du POI communiquaient sur les enfants migrants ukrainiens qui seraient « mal nourris » au sein de l’UE, et sur la « Première Dame » ukrainienne qui aurait ignoré et nié totalement cette question. Du reste, alors qu’un camarade du RESU a alerté sur l’expiration en juin de la « protection temporaire » des Ukrainiens, la confusion semée à gauche par les copains de la direction de LFI et du POI sur la situation en Ukraine les met directement en danger.
Les milieux anarchistes ne sont pas exempts de manipulation non plus. Par exemple le réseau dit Initiative Olga Taratuta (qui intervient dans un autre lieu autogéré marseillais, le Manifesten, la semaine prochaine ), tend à mettre sur le même plan l’importance les déserteurs russes, biélorusses et ukrainiens, avec un discours indistinctement pacifiste, prônant la « non violence » en toutes circonstances. Or, sur la question réelle de la désertion et de l’enrôlement forcé en Ukraine, les abus ces dernières années de la part des bureaux de recrutement décentralisés ont été dénoncés dans les médias ukrainiens – au demeurant libres -, et ont fait l’objet d’une prise en charge ces derniers mois par le gouvernement Zelensky, qui a limité les pouvoir de ces bureaux et les encadre plus qu’auparavant – soit une preuve de plus, à l’instar des mobilisations anti-corruption en pleine guerre de l’été dernier, que malgré tout, on a certainement pas affaire au même « régime » qu’à Moscou. En outre, comme dans le cas de PSL, certains militants de ce réseau dit « anarchiste pacifiste » publient aussi dans leurs chaînes Telegram du contenu clairement pro-Kremlin, relayant les chaînes des services de sécurité russes. Par exemple, un attentat terroriste récent à Lviv contre des soldats et policiers, via l’explosion d’un colis dans les mains d’un adolescent tué sur le coup (et à qui « on » avait filé un billet pour ce « service »), est présenté comme une action légitime contre le « régime » de Kiev et la guerre.
Et on retrouve le même type de convergence d’influences dans les actions « anarchistes » en Grèce contre les livraisons d’armes de l’OTAN » et des dockers « communistes » à Gênes bloquant tout à la fois des livraisons d’armes pour Israël et pour l’Ukraine.
Reste la question, latente, d’une manipulation directe ou non, proprement policière par le FSB – même si au fond le résultat est le même que ces personnes soient ou non payées ou mandatées depuis Moscou. Par principe de précaution, il est conseillé, dans la mesure du possible, de demander les appartenances militantes dans leurs pays d’origine des personnes se présentant comme « camarades » exilés. Et de vérifier le cas échéant leurs publications en ligne, leurs modes de présentation, les casquettes militantes ou professionnelles mises en avant. Notamment de vérifier si tout cela ne change pas d’un contexte ou d’une audience à l’autre (de même que leurs noms, de quelques lettres ou syllabes près …). Ce qui est d’autant plus compliqué dans les milieux anarchistes puisqu’y prime l’anonymat.
FA, le 21/03/2026.