Questions après l’interview donné par Raquel Garrido au journal Libération le 28 février, par Robert Duguet

Lettre ouverte à Raquel Garrido

Raquel Garrido, ex-députée et membre de la direction de l’Après, répond à un journaliste de Libération qu’elle condamne les propos ironiques de Jean Luc Mélenchon tenus en meeting public le 26 février sur la prononciation du nom de Jeffrey Epstein. Quelques jours plus tard, le dimanche 1er mars au palais des congrès à Perpignan, l’intéressé récidivait autour du nom du responsable du mouvement Place Publique Raphaël Glücksmann. Accusé d’antisémitisme, il s’est dit lundi « désolé » d’avoir « déformé par erreur » le nom de l’eurodéputé et d’autres personnalités. Cynisme, ce ne sont pas de vraies excuses, il se moque de ceux et de celles qu’il a choqués…

Après ce dérapage, Raquel estime que le chef de la FI « doit se mettre en retrait ». Elle déclare :

« Je suis dégoûtée parce que La France insoumise représente pour moi trente ans de vie militante, et Jean-Luc Mélenchon est en train de saboter toutes ces années de travail. Mais il sait ce qu’il fait. Donc, nous sommes tous tenus de dépasser ces provocations, et d’essayer de se positionner pour continuer de construire ce qui a toujours été notre ambition, à savoir gouverner un jour ce pays…

Il y a une solution qui saute aux yeux : Jean-Luc Mélenchon doit se mettre en retrait. Cela finira bien par arriver, et le plus tôt sera le mieux. C’est une énième preuve qu’il est inapte à porter le programme de LFI. »

Ces propos me posent un problème. Je n’appelle pas pour ma part à une Révolution de palais au sein de France Insoumise, qui opposerait tel ou tel autre leader du petit imperium national en capacité de tuer le père, comme dirait Sigmund Freud. Si le fils ou la fille prend la place du Calife, on continue « l’État gazeux » et avec son programme ? Avec ce mouvement dont la direction a franchi aujourd’hui toutes les lignes rouges !

30 ans ma camarade, mais pour d’autres, les vétérans dont je fais partie, c’est la séquence qui va du congrès de Metz du PS en 1979, la lutte pour écarter la deuxième gauche de l’alliance au centre jusqu’à la constitution de France Insoumise en 2016. 47 ans ? Deux générations à la poubelle ? La question qui doit être posée : est-ce qu’il y a continuité politique entre d’une part la Gauche Socialiste, PRS, moment où le courant Mélenchon est dans l’aile gauche du PS, le Parti de gauche où un parti est fondé pour renforcer et développer le FDG (Front de Gauche) et d’autre part la France Insoumise. Il y a une rupture fondamentale qui est posée à cette date de 2014-2016 par Jean Luc Mélenchon que vous avez, vous, le groupe [des initiateurs] de l’Après, approuvée et appliquée. Je ne dis pas cela dans un esprit de polémique, j’énonce des faits. La stratégie de Front Politique de la gauche, le FDG, au sein duquel existait une relative démocratie militante et qui devait rapidement représenter une dizaine de courants politiques, était un pôle de résistance face aux dérives du hollandisme. Le FDG s’inscrivait dans une recomposition possible au-delà de la social-démocratie et du « communisme » historique. D’ailleurs, les prémices de cette stratégie Mélenchon l’avait justement analysée dans plusieurs pays européens, les Die Linke allemands, Izquierda Unida (Gauche Unie) en Espagne, Syriza en Grèce… A l’échelle internationale les fronts de gauche vont dériver vers le national-populisme, dont le cas le plus avancé vers une position rouge-brun est celui de Sahra Wagenknecht en Allemagne.

Ce qui s’est passé à partir de l’automne 2014 après la publication du livre-manifeste l’Ère du Peuple et la naissance officielle de France Insoumise en 2016, c’est un évènement politique d’une tout autre nature. Mélenchon l’a expliqué maintes fois : le parti, c’est la classe ! Le populisme dit de gauche, c’est le rapport direct du peuple au leader, par-dessus « les corps intermédiaires », les organisations de la classe ouvrière, les syndicats. Alors que le Mélenchon dans l’aile gauche du PS défendait les prérogatives respectives des syndicats et des partis traduits dans la Charte d’Amiens, FI lors des mouvements sur les retraites passait par-dessus la tête des syndicats. Nous sommes sur le terrain du bonapartisme et du respect des institutions de la Vème République. Mélenchon s’offusque : « la FI n’est pas un mouvement d’extrême gauche ! » Il a bien raison sur ce point. C’est le langage du ministre de l’Intérieur Retailleau qui monte après la mort violente du fasciste Quentin Deranque une opération d’Union nationale. Soit dit en passant, aucune minute de silence n’aurait dû se justifier. Il n’y a pas plus légaliste que Mélenchon, il est devenu, à travers son combat pour briguer l’Élysée, un homme d’une Constitution usée, corrompue qui n’en finit pas d’agonir. Charlotte Girard, qui connaît parfaitement le personnage pour l’avoir accompagné dans la période de PRS, puis au PG et au FDG, puis dans la première campagne présidentielle très à gauche de 2012 qui réalise pour la première fois un score de 12%. En réalité, cette camarade l’a exprimé très clairement dans l’interview qu’elle a donné aux auteurs du livre La Meute :

« En réalité, je ne suis pas sûre qu’il arrive à penser en dehors de la Vème République. Je pense qu’il n’a jamais cru à la VIème République, c’est un vrai homme de la Vème, il en connait tous les recoins, tous les personnages, il sait en jouer. Il adore les ors de la République, il a toujours adoré ça. Il n’est pas dans une configuration intellectuelle qui rende possible une vraie sortie du système. En théorie, oui, mais en pratique non. »

Le vrai tournant politique où le mouvement FI et son leader se radicalisent contre la démocratie, c’est-à-dire contre le droit pour un adhérent, un militant de contrôler sa direction, c’est la campagne de 2017. En fait l’électorat le plus à gauche, le salariat et la jeunesse, a voulu confirmer la stratégie de conquête de 2012. La réalité est que leader était déjà sur une autre orientation : il a réservé ses coups aux alliés d’hier, au PCF, au courant emmanuelliste de Benoît Hamon, aux Verts… En Corse, il a été jusqu’à soutenir un mouvement autonomiste corse contre une liste de Front de Gauche maintenu aux élections régionales. 2012, le drapeau est rouge avec le chant de l’Internationale ! 2017, c’est le drapeau tricolore et la Marseillaise. Ce jour-là Mélenchon rate la marche du second tour, une stratégie d’unité l’aurait porté au-delà de 20%.

Depuis 2017 la vie de FI n’a cessé d’évoluer dans le sens d’une brutalisation à l’encontre de tout ce qui pouvait traduire une aspiration à la démocratie. La crise du macronisme et la dissolution de la chambre libèrent la montée sociale des travailleurs et de la jeunesse encadrée par les syndicats. Ce fut la courte embellie du NFP (Nouveau Front Populaire), après quoi la FI et son leader cassent le NFP et redoublent d’attaques contre le PS. Ce qui n’est pas sans rappeler les leçons de l’histoire, quand l’Internationale communiste sous la direction du sinistre Staline, se préparant au honteux pacte germano-soviétique, interdisait au KPD allemand de réaliser tout accord avec la social-démocratie pour faire front contre les nazis. Mélenchon et ses alliés du POI lambertiste connaissent cette histoire par cœur, mais ils y vont quand même. C’est ça le nœud de la question politique : pourquoi ils savent et pourquoi ils font seuls contre tous !

À la question que le journaliste de Libération pose à Raquel Garrido, « Mais comment Jean-Luc Mélenchon peut-il trouver un intérêt à passer pour un antisémite ? », elle répond : « Il cherche à se rendre absolument infréquentable pour le reste de la gauche. À cause du risque de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, l’aspiration à l’union est très forte. Du coup, l’énergie que doit déployer Mélenchon pour fracturer le NFP est immense… »

Quel NFP ? Il est à terre. C’est une douce illusion que de considérer que les nôtres, les forces sociales sont prêtes à brandir à nouveau la bannière du NFP. Oui, il y a quelques tentatives dans le cadre des campagnes électorales locales de refaire l’unité des forces de gauche. J’ai souligné dans un article récent le cas de la ville de Talence en Gironde où une liste d’Union rassemblant toute la gauche (FI, PS, PCF, Verts, l’Après) met en difficulté l’actuel maire de la ville. L’accord NFP a été possible parce qu’il y a eu un mouvement de la classe ouvrière et de la jeunesse dans la brèche de la dissolution. Aujourd’hui, il n’y a pas ce mouvement dans la société. De plus le PS et la direction de Faure cèdent à la droite de Hollande et du parti : Faure donne consigne de rompre tout lien local entre leur parti et FI. De division en division et jusqu’à la victoire finale du RN ?

Les résultats de la dernière élection présidentielle font apparaître qu’au second tour de la présidentielle de 2022, une partie de l’électorat de FI et de la jeunesse votent au second tour pour le RN. FI porte cette contradiction entre ceux qui restent des gens de gauche normaux et ceux qui ont commencé à faire un mouvement vers le RN.

Sur la question de l’antisémitisme, c’est la même dérive : Mélenchon n’a jamais été convaincu d’antisémitisme idéologiquement, mais il est porté par les contradictions du mouvement qu’il a construit, et qui dans la période récente en développant l’ancrage sur les banlieues s’est radicalisé vers les positions du Parti des Indigènes de la République, voire les réseaux de l’Islamisme politique. Il en recueille les fruits pourris. Lors des négociations pour le NFP un sondage IPSOS a fait apparaître que 20% des sympathisants de FI jugent souhaitable le départ des Juifs de France, contre 12% pour la population de notre pays.

Marcel Déat aussi n’était pas antisémite : c’était un pur produit du socialisme démocratique, à tel point que Léon Blum envisageait d’en faire son dauphin. Au congrès de Paris de la SFIO en juillet 1933 – Hitler a pris le pouvoir en janvier – le courant néo-socialiste est exclu, suite à une offensive de l’aile gauche de Zyromski et Pivert. Une polémique s’ouvre sur la question de l’antisémitisme contre Blum. Déat polémique contre son « subtil byzantinisme […] et [sa] passivité tout orientale ». (1) Offensive qui vise au-delà de la personne de Blum un certain nombre de cadres du parti, comme Jean Zay, ainsi que l’équipe de militants d’origine juive animant le journal « Le Populaire ». Déat instrumentalise l’antisémitisme. En 1931 il avait publié un livre intitulé « Perspectives socialistes » et il écrira beaucoup plus tard dans ses « Mémoires Politiques », rédigées à la fin de sa vie en 1947 en Italie sous la protection de l’Église, que l’essentiel de la position néo-socialiste était dans cet essai polémique contre la direction réformiste de la SFIO. Ce n’est pas la révolution, c’est-à-dire le prolétariat comme classe politique qui est la locomotive de l’Histoire, mais le « front du peuple ». La théorie du rassemblement « interclassiste », le prolétariat n’étant qu’un élément parmi d’autres. Il s’agit de mettre en place les structures d’un État unitaire, associant Capital et Travail. Dans la collaboration avec le régime de Pétain, il construira le RNP (Rassemblement National Populaire). En écoutant les interventions des néos au congrès de Paris, Léon Blum se déclarera « épouvanté ».

Relisons le livre-manifeste « l’Ère du peuple », dont les principes inspireront l’acte de naissance de France Insoumise. On peut être épouvanté. On en recueille aujourd’hui les fruits !

La FI devient une passerelle vers l’extrême droite. Dans la position de Raquel il y a une ambiguïté qui doit être discutée : « C’est une énième preuve que [Jean Luc Mélenchon] est inapte à porter le programme de LFI. » La question pour une représentation politique qui veut combattre pour l’émancipation sociale n’est pas celle d’un bon candidat sur le programme de FI, mais celle d’une recomposition politique sur la ligne de l’émancipation sociale, décidée par les acteurs eux-mêmes. FI a brûlé le terrain de la recomposition à gauche. Le travail de deuil et de clarification ne peut pas être mené en demi-teinte.

« Chercher la vérité et la dire » (Jaurès).

Robert Duguet, le 6 mars 2026.

1) Citation de Déat retransmise par le Populaire, 16-17 juillet 1933, soit après le congrès d’exclusion des néos.