La guerre aérienne de grande intensité engagée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran dure depuis maintenant plus d’une semaine. Le relatif effet de sidération produit par la liquidation initiale de nombreux dignitaires, dont le « Guide suprême » Ali Khameneï en personne, dont la fin a été saluée, dans la mesure où elle pouvait le faire, par la population iranienne, s’est vite dissipé, et laisse clairement apparaître qu’une telle agression ne pouvait réaliser le renversement du régime des mollahs ni n’avait pour finalité de le faire.
Cette réalité de fond dénie les deux récits complémentaires et mensongers : celui selon lequel « les démocraties » représentées par Washington et Tel-Aviv interviendraient en faveur des peuples, et celui selon lequel « les pays du Sud » représentés par l’Iran, le Hezbollah, le Hamas et les Houtis, affronteraient « l’impérialisme ». Ce n’est ni l’un ni l’autre.
Alors c’est quoi ?
Du point de vue américain, c’est la poursuite, à une nouvelle échelle, de la fuite en avant interventionniste de Trump (Nigéria, Venezuela, Groenland, menace sur Cuba …), dont les deux ressorts sont de forcer le partage du monde avec Beijing et Moscou, en séparant Moscou de Beijing pour assujettir l’Europe avec Poutine et l’extrême droite, et de poursuivre le coup d’Etat rampant aux Etats-Unis, de plus en plus en difficulté alors que si les élections au Congrès cet automne sont encore des élections libres ou semi-libres, Trump y sera défait.
Cette fuite en avant ne consiste pas dans la mise en œuvre de plans cohérents élaborés à l’avance : c’est une fuite en avant. En l’occurrence, Trump a suivi Netanyahou, comme déjà en juin, mais au lieu de le brider il a cette fois-ci surenchéri.
Ni l’un ni l’autre n’a souhaité la victoire de l’explosion révolutionnaire qui s’est produite en Iran fin 2025 début 2026, que le régime des mollahs a réprimé dans un bain de sang comparable à la répression de la Commune de Paris en 1871, de l’insurrection de Varsovie en 1944, ou de Tian An Men en 1989.
Pire encore : c’est au moment précis où les manifestations reprenaient dans les universités et lors des obsèques des victimes, que les bombardements ont été déclenchés, fauchant net le mouvement renaissant !
Bombarder les populations – car soyons clairs, les populations sont bombardées : une école de petites filles a été massacrée et la population urbaine a dû fuir, démunie, dans les campagnes arides -, c’est très exactement le contraire que de leur donner des armes !
Les armes sont nécessaires pour renverser la République islamique d’Iran. Bombarder les villes après avoir laissé le régime massacrer les manifestants, ce n’est non seulement pas armer la population, mais c’est l’écraser un peu plus. Très clairement, l’immense majorité a salué la mort de Khamenei et regretté de ne pas avoir pu faire cela elle-même.
« Ce sont DES ARMES qu’il faut TOUT DE SUITE aux peuples d’Iran. Des armes, et pas Trump ! », écrivais-je mi-janvier.
Quand nous soulevons cette question de l’armement du peuple, on nous dit souvent : « mais à qui, à quelles structures, voulez-vous que l’on distribue des armes ? »
Certes, c’est une vraie question, mais le réalisme assumé requiert d’abord une autre question : « qui peut les distribuer » ? – ou, à ce stade, puisque nous ne sommes pas en armes et au pouvoir, « qui peut en imposer la distribution » ?
Aucune puissance capitaliste n’y est évidemment disposée. La question qui s’ensuit est celle d’un véritable internationalisme exigeant, au moment où il le faut, l’armement du peuple, à l’image de ce qui est actuellement le mouvement le plus avancé vers un véritable internationalisme, à savoir les réseaux de solidarité avec l’Ukraine (le RESU/ENSU en Europe), qui, depuis 2022, luttent pour pousser, contraindre, à armer l’Ukraine.
Au moment où il le faut : en Syrie c’était au printemps 2011, en Iran c’était début janvier 2026 que l’internationalisme appelant à l’armement, le véritable internationalisme, a manqué aux peuples d’Iran. Il n’aurait pas manqué alors de forces sur place pour s’en saisir.
Au moment présent le but massif pour lequel il faut combattre est l’arrêt des bombardements.
En bombardant après avoir donné le permis de massacrer aux mollahs, Trump ne cherche pas l’avènement de la démocratie en Iran. Peter Hegseth a d’ailleurs bien précisé qu’il n’appelle pas les pilotes à bombarder pour la démocratie, mais pour … Dieu !
S’il fallait des preuves, non pas seulement de ce dédain, mais de l’hostilité à toute démocratie en Iran, des Trump et consorts, la promotion de l’héritier de la dynastie Pahlavi le confirme et, tout récemment, la remarquable déclaration de Trump selon laquelle il veut, lui, participer à la désignation du prochain Guide suprême, dans sa ridicule outrance, indique que le trumpisme, ce n’est pas le soi-disant « Regime change », c’est le maintien des dictatures existantes mais avec des caniches de Trump au sommet.
Comme au Venezuela. Et, disons-le, les prétendus « anti-impérialistes » sont ainsi bien attrapés, car ils se retrouvent à soutenir comme « anti-impérialistes » des régimes à la botte de l’impérialisme yankee en mode trumpien : la boucle est bouclée !
Comme on le savait déjà, la guerre dite des 12 jours de juin 2025 n’a pas détruit le programme nucléaire iranien. Une démocratie en Iran entendrait exercer sa souveraineté en matière militaire, même si elle serait bien inspirée de renoncer à l’arme nucléaire et d’appeler Israël et les autres Etats à en faire autant. Mais Trump et Netanyahou n’en veulent pas : c’est un roi, ou un Guide suprême, mais obéissant, qu’il leur faudrait.
Cependant, en Iran, une issue provisoire à la vénézuélienne (ou du type de ce dont Marco Rubio rêve à Cuba) est improbable. L’appareil d’Etat meurtrier des mollahs, des « Gardiens de la Révolution » et des Bassidjis, qui a failli être renversé réellement début janvier par la révolution, est toujours là, il a abondamment riposté sur les pays du golfe arabo-persique et jusque sur les raffineries saoudiennes et vers Chypre (avec, forcément, les traditionnels missiles interceptés en direction d’Israël), et ce faisant il a en réalité porté, de son point de vue, trois coups à Trump.
Premier coup, en ne capitulant pas, tout simplement.
Second coup, en imposant l’idée réaliste que la guerre peut durer des jours, ou des semaines, ou des mois.
Troisième coup, en instaurant une situation de blocus du détroit d’Ormuz.
Notons que toutes les conséquences de ce dernier fait ne déplaisent pas aux Etats-Unis, car, d’une part, c’est l’approvisionnement pétrolier de la Chine qui est affecté, et, d’autre part, la hausse des prix du pétrole avantage à la fois Washington et Moscou, qui vient d’ailleurs d’être « autorisé » à vendre ouvertement son pétrole à l’Inde.
La finalité stratégique, pour les Etats-Unis (indépendamment de ce qui se passe dans le crane de Trump), est de séparer Moscou de Beijing. Trahir l’Ukraine, ce que Trump fait sans arrêt (et les Etats-Unis ne lui livrent pratiquement plus d’armes depuis des mois), n’y a pas suffi, car l’Ukraine résiste, en raison des aspirations démocratiques des Ukrainiens. Assujettir l’Iran, dont la présence scelle en quelque sorte actuellement le bloc eurasiatique Moscou/Beijing, c’est défaire ce bloc qui a pris forme depuis 2022.
Cependant, si la Russie est l’allié clef des Etats-Unis de Trump et Vance contre l’Europe, elle ne tient pas à se « couper » de la Chine dont l’emprise économique (sans compter la probable, mais mal connue, pénétration en Sibérie) est désormais très forte sur elle. Envers l’Iran comme déjà envers le Venezuela, Moscou est officiellement passive, tout en fournissant une aide en matière de renseignement dénoncée aujourd’hui même dans la presse américaine.
Deux autres guerres s’imbriquent en outre avec la guerre de pure destruction engagée contre l’Iran.
Le Hezbollah a, comme de bien entendu, « soutenu l’Iran » en lançant des missiles sur le Nord d’Israël, offrant le prétexte à une agression meurtrière de l’armée israélienne contre le Liban : occupation du Sud, bombardement de Beyrouth, catastrophe humanitaire. Fuite en avant là encore, qui n’apporte strictement aucune stabilité à Israël, bien au contraire (mais tel n’a jamais été le souhait de Netanyahou).
L’exigence de retrait israélien du Liban est d’autant plus nécessaire que tout ce bruit et cette fureur recouvrent la poursuite à bas bruit de l’écrasement de Gaza et de la purification ethnique en Cisjordanie.
Par ailleurs, mais dans le silence médiatique, le Pakistan et l’Afghanistan sont en état de guerre, aucun régime autonome, même le pire, en Afghanistan, ne pouvant cautionner la ligne frontalière héritée du colonialisme britannique, qui coupe le peuple pachtoune en deux. Le Pakistan a bombardé Kaboul juste avant le déclenchement de l’attaque aérienne généralisée de l’Iran. Cette guerre est à nouveau gelée semble-t-il, mais elle se combine aussi à la question nationale baloutche qui oppose cette nationalité opprimée aux Etats pakistanais, iranien et afghan.
Concernant les nationalités opprimées en Iran, les rumeurs vont bon train sur les pressions US et israéliennes sur les deux principaux partis-armées kurdes irakiens pour qu’ils interviennent en Iran – ce qui n’a pas empêché des bombardements de villes kurdes par les Etats-Unis et Israël. S’il est possible qu’une telle intervention serait efficace dans le Kurdistan iranien, en raison de la question nationale, sa poursuite vers Téhéran est bien plus hasardeuse et spéculative encore. Mais laissons là ces rumeurs.
Une conséquence non négligeable de cette agression a été d’étaler, une fois de plus, la lâcheté et le tempérament de clients, des dirigeants européens, à l’exception notable de l’Espagne : tous, Macron le premier et Merz voulant se distinguer en bon auxiliaire, ont à la fois constaté que le « droit international » est bafoué par ceux qui bombardent, et soutenu leurs bombardements au prétexte du « régime » iranien. Autrement dit, le « droit international », ils mettent leur mouchoir dessus.
Ces positionnements, intervenant après la totale rupture de confiance à propos du Groenland, où le spectre de l’affrontement militaire Europe/Etats-Unis s’est invité, confirment que les Macron, Starmer, Merz, et, bien entendu, Meloni, ne sont nullement capables de faire face à Trump et à Poutine, ce qui est une nécessité politique, morale, internationaliste, et militaire, pour l’Europe.
A l’heure où sont écrite ces lignes, le président élu iranien, Masoud Pezeskhian, est apparu à la télévision iranienne pour dire à la fois qu’une capitulation était hors de question et que l’Iran allait stopper les tirs sur les Etats arabes, « sauf si des attaques partent de leur territoire ». Ce très relatif discours iranien de « début de commencement d’apaisement » veut plus dire, en fait, installation dans la durée, qu’apaisement effectif, et renforce les difficultés auxquels se sont évidemment heurtés Trump et Netanyahou.
En conclusion, il me faut donc souligner ce que l’écrasante majorité des analyses ignorent ou esquivent : cette guerre, comme bien des situations criminelles instaurées par Trump ou avant lui, aura sa solution dans l’affrontement social et démocratique aux Etats-Unis, et dans la gestation d’un véritable internationalisme.
Les sondages aux Etats-Unis indiquent deux fois plus d’adversaires de cette nouvelle « Opération militaire spéciale » que de partisans, ce qui est sans précédent pour une guerre étatsunienne, avec le renforcement de la cassure dans la base MAGA, les secteurs isolationnistes et ouvertement antisémites étant en sécession envers Trump. Bien entendu, il n’y a rien à espérer de ces secteurs socio-politiques, mais ils attestent de la fracturation du bloc néofasciste. A l’action démocratique de masse, qui, depuis Minneapolis, a redécouvert le thème de la grève générale, de chasser Trump. Et à l’internationalisme véritable de soutenir le peuple américain comme le peuple iranien !
Vincent Présumey, le 7 mars 2026.