Le féminisme est devenu un mot fortement chargé dans l’espace public. Si la question des droits des femmes est aujourd’hui largement reconnue comme un enjeu qu’il est difficile d’ignorer, le terme lui-même reste souvent cantonné à une image particulière. Dans de nombreux discours médiatiques ou politiques, il est associé à une figure militante présentée comme radicale ou partisane, parfois liée à des organisations politiques ou syndicales.
Cette représentation contribue à déplacer le débat : l’égalité entre les femmes et les hommes peut être évoquée, discutée ou même défendue, tandis que le mot « féminisme » est relégué à une position marginale ou polémique. Le terme devient alors moins une simple désignation d’un mouvement pour l’égalité qu’une étiquette chargée de connotations, qui peut servir à qualifier, disqualifier ou enfermer celles et ceux à qui on l’attribue.
Le paradoxe est là : les inégalités entre les sexes constituent un sujet public reconnu, mais le mot qui désigne historiquement la lutte contre ces inégalités reste, lui, marqué par une suspicion de radicalité ou d’engagement politique. Le langage révèle ainsi à quel point les rapports sociaux ne se jouent pas seulement dans les faits, mais aussi dans les mots que l’on accepte ou non d’utiliser.
Derrière cette guerre de la langue se cachent des intérêts spécifiques et parfois même des projets très opposés à l’émancipation réelle des femmes.
Parmi elle, la mouvance appelée “fémonationalisme”, concept développé par la sociologue Sara R. Farris. Il désigne l’instrumentalisation du discours féministe pour légitimer des politiques racistes, sécuritaires ou néolibérales. Dans ce cadre, les droits des femmes ne sont plus une fin mais un outil : un vernis moral qui sert à exclure, hiérarchiser ou dominer..
Cette logique prend aujourd’hui plusieurs formes.
- Au sein des partis d’extrème droite, afin de prétendre « protéger » les femmes tout en alimentant un imaginaire colonial où l’homme étranger serait le principal danger.
- Dans les politiques capitalistes : le féminisme libéral célèbre l’ascension individuelle tout en laissant intactes les structures d’exploitation et de domination.
- Enfin, certains courants identitaires réduisent le patriarcat et ses violences à une question culturelle ou supposément “raciale” : oui, on parle bien de Némésis.
Némésis : mensonge et instrumentalisation
“Violeur étranger dehors”
Le collectif Némésis est le meilleur exemple de ces nouveaux groupes identitaires se revendiquant du féminisme parfaitement inséré dans la rhétorique d’extrême droite. Leur stratégie repose sur des actions provocatrices (notamment avec des slogans et pancartes racistes et violentes) souvent menées dans des événements féministes ou politiques afin de susciter des tensions et produire des images destinées aux réseaux sociaux.
La mort de Quentin Derranque
En février 2026, cette mécanique apparaît à nouveau lors des événements survenus à Lyon autour d’une réunion publique organisée avec l’eurodéputée Rima Hassan. Le même soir, le militant néo-fasciste meurt après une agression.
Très rapidement, des réseaux proches de Némésis diffusent le récit d’un « guet-apens antifasciste », affirmant que la victime aurait été prise pour cible en soutenant des militantes féministes agressées par l’extrême gauche. Cette version circule massivement sur les réseaux sociaux et est largement relayée dans plusieurs médias avant même que les faits ne soient établis.
L’affaire devient alors un objet politique. Des responsables et commentateurs de droite s’en emparent pour dénoncer une prétendue violence de l’« extrême gauche ». Localement, certains élus réactionnaires utilisent également l’événement dans le débat public, jusqu’à en faire un argument dans les discussions autour des municipales, sans que le fond des faits soit réellement clarifié.
Cependant, dans les jours qui suivent, plusieurs vidéos diffusées en ligne contredisent largement ce récit initial et montrent que la situation était différente de celle présentée par Némésis et ses relais. Malgré ces éléments, aucun démenti médiatique d’ampleur comparable à la première vague de couverture n’est véritablement intervenu.
La séquence illustre un mécanisme désormais récurrent : une action provocatrice, un récit victimaire diffusé immédiatement, puis une exploitation politique rapide — même lorsque les images finissent par contredire la version initiale. Dans l’espace médiatique, la correction des faits circule souvent beaucoup moins vite que l’histoire qui l’a précédée.
Reprendre nos mots, reprendre nos luttes : l’extrême droite ne sera jamais notre alliée !
Une chose apparaît avec netteté dans cette minable séquence : derrière le vocabulaire emprunté aux luttes féministes, la stratégie de Némésis reste celle de l’extrême droite, c’est-à-dire provoquer, polariser, se victimiser et instrumentaliser.La cause des femmes y devient un outil de communication, un levier pour nourrir des récits sécuritaires ou xénophobes bien loins d’un réel projet d’émancipation.
Notre histoire parle pour nous : l’extrême droite s’est toujours construite autour d’un ordre social hiérarchisé (race, classe, genre et sexualité) : dans leur vision du monde, les droits des femmes et des minorisés de genre ne sont rien de plus qu’un argument même pas sincère pour servir d’autres combats.
Le féminisme est une théorie extrémiste qui consiste à considérer les femmes comme des êtres humains.
Cela pose aussi une question essentielle : celle des mots. Lorsque des groupes réactionnaires reprennent le vocabulaire du féminisme pour lui faire dire l’inverse de son sens, ils cherchent à brouiller le débat et à vider ces luttes de leur contenu. Laisser ce glissement s’installer reviendrait à abandonner une partie du terrain.
Reprendre nos luttes passe donc aussi par la reprise de nos mots. Le féminisme n’est pas un slogan opportuniste ni un simple marqueur identitaire : c’est une tradition politique et sociale qui vise l’égalité réelle et l’émancipation.
FD.