Présentation
Nous nous permettons de reproduire ci-après un récit diffusé sur les réseaux sociaux. Nous ne connaissons pas son auteur, mais il a su admirablement capter la réalité tellurique de ce qui se passe.
Car les grands mouvements de masse, lorsque, comme disait Rosa Luxembourg lors des premieres grèves de masse pour la démocratie en Allemagne en 1911, « l’Achéron entre en mouvement », sont telluriques. C’est pour cela que nous avons titré ce billet « un récit d’Amérique » et pas « un récit des Etats-Unis », non pas, bien sûr, que les Etats-Unis soient l’Amérique comme le prétendent leurs dirigeants, mais parce qu’à travers la perception de la jeunesse qui entre de plein pied dans le siècle, c’est le sel de toute l’Amérique, « indienne », blanche, noire et multiple, qui éclate et bouscule les frontières.
C’est aussi le message de la chanson de Bruce Springsteen, ce formidable coup porté au King Trump et à la bande des Kings hideux et blêmes, milliardaires violeurs, qui forme cette couche supérieure du capital et de l’Etat que conspue une jeunesse qui se découvre, en une vague sans précédent – les années 1960-1970 au temps du Vietnam et de Woodstock n’ont rien connu de tel :
We’ll take our stand for this land And the stranger in our midst : Nous défendrons cette terre et l’étranger en notre sein.
Voici la description de l’explosion lycéenne et jeune qui marque la réalité américaine depuis quelques jours.
Et c’est ainsi que depuis Minneapolis, les mots General Strike se sont imposés dans tout le pays-continent pour dire l’insurrection démocratique nécessaire qui veut abolir ICE, chasser (et juger) Trump et destituer les oligarques de la tech et du capital. Et cet ébranlement se produit sous une vague de froid !
Avis à nos camarades « syndicalistes combattifs » qui trouvaient formidable l’appel de l’UAW à préparer la grève générale pour le 1° mai … 2028 !!! Avis aussi à nos camarades ultra-révolutionnaires qui trouvent que tout cela n’est pas très solide idéologiquement !
C’est le mouvement réel, il est démocratique et se réclame même de la constitution et c’est EN CELA qu’il est révolutionnaire et prolétarien !
(certains, en 1850 puis en 1905, avaient appelé cela la « révolution permanente », n’est-ce pas ?)

Texte de Mark Provost :
« J’ai passé quelques heures hier soir, et encore quelques heures aujourd’hui, à visionner d’innombrables photos des manifestations massives qui ont eu lieu vendredi à travers le pays.
Peu de gens saisissent l’ampleur, la portée et la signification de ces manifestations menées par des lycéens et des étudiants. Les médias traditionnels ne peuvent pas couvrir correctement ces événements (même s’ils le voulaient), alors je vais essayer.
Voir des manifestations spontanées et organisées par des jeunes, c’est être témoin d’une joie collective. J’ai visionné des milliers d’images et de vidéos. On ne voit pas un seul étudiant absorbé par son téléphone. Ils vivent pleinement le moment présent, débordants d’enthousiasme. Ils se tiennent par le bras, s’enlacent et se soutiennent mutuellement.
Certaines manifestations ont été organisées par les élèves de terminale ; d’autres fois par les élèves de seconde. Ces jeunes sont en pleine construction identitaire et ont décidé de devenir des acteurs de l’histoire américaine. Ils semblent déterminés à écrire un nouveau chapitre.
Certaines pancartes reprennent des messages familiers de manifestations précédentes, comme « No Kings ». D’autres pancartes sont des messages directs adressés aux adultes censés les protéger. L’une des pancartes les plus populaires disait : « On sèche les cours aujourd’hui pour vous en apprendre un. » Une autre proclamait : « Mes parents immigrés travaillent plus dur que votre président. » D’autres pancartes affichaient des jurons interdits à la maison comme à l’école.
J’ai remarqué que les garçons qui escaladaient les plus hauts lampadaires et édifices brandissaient fièrement des drapeaux mexicains. La libération physique de leurs corps, affranchis des contraintes artificielles, traduit leur développement spirituel et moral.
Je m’attarde sur ces images pour réfléchir, observer leurs expressions, leurs pancartes artisanales, et ressentir leur camaraderie. Ces enfants et ces jeunes adultes écrivent l’histoire et ils en sont plus conscients que quiconque.
Je préférerais reprendre le cours de ma journée, mais je sens mon âme se régénérer. Je contemple ces images et ne me sens plus prisonnier d’un destin funeste. Il est impossible d’assister à un soulèvement de la jeunesse sans éprouver un immense espoir pour notre avenir, doublé de la volonté de les aider à le construire. Les manifestations contre l’ICE marquent un tournant décisif dans l’histoire de notre pays, un tournant amorcé par l’ascension fulgurante de Donald Trump il y a une dizaine d’années.
Ces débrayages symbolisent également le passage de témoin de l’activisme antifasciste entre la génération la plus âgée – qui, jusqu’alors, représentait l’essentiel des manifestations visibles – et la plus jeune.
Le refus des grands médias et des commentateurs de reconnaître ce bouleversement majeur n’en diminue en rien l’impact historique.
L’assassinat public de Renee Good et d’Alex Pretti, et l’occupation massive du Minnesota, ont eu l’effet inverse de celui escompté. Le régime voulait faire de Minneapolis – une ville démocrate de taille moyenne et à forte population, au sein d’un océan républicain – un exemple flagrant de résistance inutile.
Mais en tentant d’étouffer la contestation à Minneapolis, Trump a propagé la flamme dans toutes les villes et tous les villages, et le feu a même franchi le fossé des générations. L’élargissement de la participation intergénérationnelle contre le régime est sans doute plus important que l’expansion géographique de la résistance. Cela ne veut pas dire que la géographie de la rébellion soit sans intérêt. On peut tracer des cercles concentriques depuis l’épicentre de Minneapolis jusqu’au Midwest : des grèves scolaires dans les plus petits villages ruraux du Minnesota, une manifestation massive à Milwaukee et dans tout le Wisconsin, des débrayages étudiants dans le Michigan et à Saint-Louis (Missouri). J’ai vu des photos d’étudiants à Cleveland et à Columbus (Ohio). Dix mille personnes ont défilé dans les rues de Chicago.
À travers les plaines et le cœur de l’Amérique, en plein territoire trumpiste, des milliers d’élèves ont quitté leurs écoles de manière coordonnée et pacifique. Lors d’une manifestation anti-ICE devant un lycée de Fremont (Nebraska), un étudiant trumpiste au volant d’un SUV, brandissant un drapeau Trump géant, a percuté une camarade de classe avant de prendre la fuite, sous les cris d’horreur des élèves et des professeurs.
Nous sommes témoins de la violence des partisans de MAGA contre les enfants, qu’il s’agisse du petit Liam Ramos ou d’un enfant blanc participant à son premier piquet de grève. La menace de danger physique et de mort rôde même dans les endroits les plus improbables, ce qui signifie qu’aucune protestation contre le régime ne peut être balayée d’un revers de main comme une simple mise en scène. Le symbolisme d’un partisan de Trump blessant une camarade étudiante puis tentant d’échapper à ses responsabilités n’a probablement pas échappé à ses camarades ni à la communauté. Les MAGA fuient les lieux du crime aussi vite qu’ils disparaissent de la scène politique ; très rapide Reich !
Les manifestations de vendredi étaient si étendues que j’ai dû vérifier les noms de villes pour identifier l’État où elles se déroulaient. Par exemple, il y a eu une immense marche près de la baie dans le comté de Lafayette, en Californie, ainsi qu’une manifestation à Lafayette, dans l’Indiana, ville où se trouve l’université Purdue. Des étudiants et des habitants ont envahi les rues de Lafayette, en Caroline du Nord. Deux nuits auparavant, la communauté de Lafayette, en Louisiane, avait protesté contre la coopération de la police locale avec l’ICE. Des élèves de plus de 100 écoles de Géorgie ont débrayé.
J’ai vu des photos de lycéens à Burlington dans des nuages d’orage tourbillonnants sur fond de montagnes verdoyantes, vêtus seulement de chemises à carreaux et de sweats à capuche, et j’ai su que ce ne pouvait pas être Burlington, dans le Vermont, où, malgré un mètre de neige et des températures glaciales, au moins mille personnes avaient manifesté. C’est ainsi que j’ai entendu parler de Burlington, dans l’État de Washington, nichée dans la vallée de Skagit, où des jeunes se sont massés de part et d’autre de l’autoroute. Partout à Portland, dans l’Oregon, des étudiants ont organisé des débrayages. J’ai vu une vidéo de deux minutes montrant des gens défilant dans le centre-ville historique de Portland, dans le Maine, accompagnés d’une fanfare.

En Californie, des étudiants sont descendus dans la rue, de San Diego à Sacramento, et partout ailleurs. Sur la côte ouest, des élèves ont débrayé à Brooklyn Tech, le plus grand lycée du pays.
L’invasion et l’occupation de Minneapolis par Trump ont non seulement étendu la résistance à travers les frontières et les générations, mais aussi, par extension, à travers les communautés. Hormis quelques communautés qui restent majoritairement blanches, la plupart des enfants américains vivent déjà dans une société multiraciale, fréquentent des écoles diversifiées et ne souhaitent pas voir leurs amis et voisins enlevés, torturés et expulsés.
Permetez-moi de citer brièvement l’exemple, certes improbable, de ma ville natale, Manchester, dans le New Hampshire. Lorsque j’ai commencé l’école au début des années 80, 90 % des élèves étaient blancs. L’ensemble des élèves non blancs ne représentait que 10 % de l’effectif total. Aujourd’hui, la moitié des élèves de Manchester sont non blancs.
Nombre d’élèves de Manchester sont issus de familles ayant immigré récemment, notre ville étant un site d’accueil désigné par l’ONU pour les réfugiés déplacés. Nous accueillons des immigrants du Soudan, du Darfour et de l’ex-Yougoslavie. Dans notre petite ville industrielle du nord de la Nouvelle-Angleterre – située dans le troisième État le plus blanc du pays – nos habitants parlent plus de 100 langues.
Des élèves se sont mobilisés dans tout l’Ouest, de Denver à Reno, de Tucson à Dallas, bastion conservateur. Leurs familles sont originaires d’Amérique du Sud et d’Amérique centrale. Ils sont Mexicains et Chicanos, vivant aux côtés et au sein de centaines de nations amérindiennes et de leurs communautés. Leurs ancêtres ont foulé ces terres et franchi des frontières encore imaginaires pendant des millénaires, bien avant que Christophe Colomb ne pose le pied sur leur sol.
Ici, c’est l’Amérique, et il faudra bien plus que des camps de concentration en tôle ondulée et des hommes de main masqués pour nous anéantir.
Une part importante de la jeunesse américaine réalise qu’une part importante des adultes américains est violente, raciste et déconnectée de la réalité. Les jeunes n’attendent pas d’avoir le droit de vote pour formuler des revendications politiques et s’engager dans l’action, un exemple dont nous, les adultes, devrions nous inspirer.
Il est impossible de regarder ces enfants courageux et de croire sincèrement que notre nation est au bord de sombrer dans un enfer fasciste. Si cette vague montante signifie quelque chose, c’est que l’avenir de l’Amérique sera radicalement différent de ce qu’avait imaginé ce régime. »

Effectivement, Mark Provost sait transmettre l’euphorie de ces grands mouvements. Sa description me rappelle les protestations du 4 mai 1970 et des jours suivants à Boston, après le assassinats de manifestants à Kent State University et Jackson State University. Sans doute Mark Provost a raison, et Vincent en le suivant : c’est plus profond et plus large que la culmination de mai 1970. Ils se tiennent sur les épaules de mouvements « Me Too », « Black Lives Matter », « No Kings »…
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