La publication de l’ouvrage de François Bazin et la volumineuse critique de Vincent Présumey me poussent à rédiger quelques notes sur une question qui me tient à coeur depuis des décennies. Après mon travail publié sur internet en 2016, de riches discussions, échanges, mais aussi un approfondissement de la réflexion, ont modifié de manière assez importante mon analyse, sans que sa ligne directrice en soit profondément changée cependant.

Sur Pierre Lambert : deux questions majeures (parmi d’autres)

Je partage l’essentiel des critiques que Vincent Présumey développe avec précisions et détails au sujet de l’ouvrage de François Bazin, titre compris.

En dépit de toutes les erreurs, de tous les errements où, comme tant d’autres militants sincères, j’ai été conduit et que j’ai assumés, de 1966 à 1989, sous la direction de Pierre Lambert, je n’ai jamais eu le sentiment ni la volonté de compter parmi les « filleuls » d’un « parrain rouge », qui serait aussi mafieux que malsain. En dépit de tout cela, mes convictions politiques n’ont pas changé et se sont même étayées, sans éviter, bien au contraire, les doutes systématiques .

Je ne reviendrai dans ces courtes notes que sur deux questions, lesquelles loin d’épuiser le sujet, me paraissent cependant d’une importance décisive pour évaluer l’évolution de l’OCI et celle de Pierre Lambert, qui sont assez loin de se confondre exactement.

Tout d’abord, je suis pleinement d’accord avec Vincent Présumey lorqu’il expose pourquoi il est impossible de parler vaiment de Pierre Lambert sans lui donner sa dimension internationale.

Le danger des biographies politiques est d’isoler la vie d’un homme (ou d’une femme) et de la séparer de son contexte ou de parties majeures d’un contexte sans lesquelles la vision est forcément faussée.

Ensuite, le danger inévitable, pour un journaliste petit-bourgeois, aussi investigateur et travailleur soit-il, mais qui n’a jamais été dans le camp militant de ceux qui veulent combattre pour la révolution socialiste mondiale, est de manquer irrémédiablement sa cible : en se confinant dans la superstructure, dans les manoeuvres d’appareils et de groupes qui ne concernent tout au plus que quelques centaines d’êtres humains, il se rend aveugle aux grands mouvements généraux qui impliquent des masses et font réellement notre histoire. Il ne voit que les barques, sans considération pour l’océan mondial sur laquelle elles dansent.

Vincent Présumey élargit donc utilement la focale et montre les étroites limites de cet ouvrage, qui n’est cependant pas sans qualités de recherche ni de finesse d’analyse, mais qu’on peut ranger dans la psychologie politique ordinaire.

J’ajouterai aux critiques de Présumey que Bazin traite Lambert dans sa vie entière comme un tout profondément cohérent et inchangé ; inchangé autant dans ses manières d’être et de faire que dans ses intentions et ses choix. Il ne cesse de le considérer comme un dirigeant « révolutionnaire », en dépit du caractère profondément manœuvrier qu’il détaille : c’est du moins la conception qu’il parait en avoir.

Certes les origines de Pierre Boussel comme issu du lumpen-prolétariat juif russe immigré peuvent avoir eu des prolongements dans une forme de comportement cherchant à échapper à tout contrôle. On peut en trouver des traces dans ses conduites manoeuvrières, comme dans la libre gestion et disposition prévaricatrice de l’argent militant. On peut même en trouver dans son goût de fréquenter et de s’entourer parfois de « militants » proches de la canaille comme d’une petite cour protectrice. Tout cela peut faire partie d’un ensemble de conduites cohérent.

Mais ces conduites ont aussi profondément évolué et ne sauraient être ce qui domine dans un homme aussi intelligent, avisé, attentif aux mouvements profonds de la classe ouvrière, et conscient de sa place comme de son pouvoir sur d’autres.

Car il y a un aspect de l’homme qui n’apparaît pas vraiment, et qui a pourtant eu des graves conséquences, c’est la capacité de séduction, de persuasion que possédait Lambert. Cette capacité est inséparable de son indéniable qualité d’organisateur. Lambert ne s’est pas maintenu à la tête de l’OCI par de simples ruses ou de simples manoeuvres. Je me souviens de la façon dont, jeunes militants, nous le considérions presque tous avec affection et confiance, dans une aura vaguement paternelle qu’il savait cultiver avec maîtrise. C’est, à mon avis, l’un des éléments majeurs qui ont perdu un dirigeant aussi exceptionnel que Claude Chisserey.

C’est pourquoi, il reste cependant pour moi que, sans Lambert, le groupe qui porta son nom n’aurait pu traverser les crises terribles qu’il a connues à la fin des années 50 comme au début de la décennie suivante, et n’aurait pu parvenir non seulement à se maintenir, mais surtout à jeter les bases d’une organisation qui aurait pu devenir révolutionnaire.

Il reste aussi que, comme des quantités de militants dont j’ai été, je dois à l’OCI -donc à Lambert-, mais avant tout au CLER, à Révoltes, à l’AJS, une formation solide -durable-, une capacité d’affronter l’ennemi bourgeois autant que stalinien, une capacité à assumer correctement -honnêtement- des responsabilités syndicales dans toute ma vie professionnelle.

L’échec du passage qualitatif du Groupe à l’Organisation

Mais ce qu’à mon avis ne souligne pas suffisamment Vincent Présumey, bien qu’il le mentionne, c’est le tournant majeur qui fut celui de l’organisation dans le mitant des années 60.

Pour moi, ce tournant a dû déclencher chez Lambert un processus de transformation décisif. Il arrive un stade de développement où ce qui représentait des qualités vitales peut se muer en obstacles mortels.

Le XIVème congrès de l’OCI a eu pour mot d’ordre « Passer du groupe à l’organisation« . L’OCI ne comptait encore que quelques faibles centaines de militants.

Je pense que ce passage nécessaire « du groupe à l’organisation », s’il a été accompli sur le plan quantitatif, n’a jamais été accompli qualitativement.

Je m’explique : le développement que l’OCI connut alors, qui commença avec ces années, elle le devait surtout au développement de son organisation de jeunesse, le CLER et les groupes Révoltes. (Il faut souligner l’importance des groupes Révoltes, qui devinrent ensuite des Cercles de l’AJS, en ce qu’ils permettaient de recruter notamment dans le jeunesse ouvrière, et pas seulement dans le milieu étudiant).

A la fin des années 60, au début des années 70, c’est le développement proportionnellement considérable du « travail jeune » qui nourrit abondamment et prioritairement le recrutement à l’OCI.

L’organisation de jeunesse bénéficiait alors d’une relative mais réelle autonomie, et d’une liberté de discussion (et d’erreurs) absolument nécessaires surtout quand il s’agit de la jeunesse. L’OCI sans organisation de jeunesse serait à mon avis restée un petit groupe d’une part à tendance largement trade-unioniste et donc opportuniste, et d’autre part engoncé dans des discussions internationales interminables et ne débouchant sur rien de solide.

Le 10 mai 68 fut, de manière peu visible et ensuite masquée, effacée, un choc de générations politiques. Les dirigeants jeunes durent -ou acceptèrent de- s’incliner.

L' »affaire Varga » finit d’enterrer les velléités de ces cadres jeunes de valeur en les courbant sous/ (en leur faisant accepter) la « discipline » imposée par les deux dirigeants principaux, Lambert et Just, assistés hélas par Pierre Broué, qui pourtant était celui qui connaissait le mieux le dossier et son vide.

Ma conviction (qui ne peut être certitude, mais doit être matière à réflexion et à discussion) est que Lambert avait alors pris la mesure du danger que représentait pour lui, pour son pouvoir, pour sa totale liberté d’action même, une génération de jeunes cadres brillants et enthousiastes, axés sur la possibilité de victoire internationale de la révolution socialiste. La mise sous l’éteignoir se fit matériellement sous forme de permanentisation : non seulement Chisserey et Berg, mais rapidement toute une série de cadres jeunes furent enrôlés et retirés de leurs études et de l’accès à une profession et aussi à une intervention directe. Ils furent coupés brutalement du travail jeune (l’âge y était également pour quelque chose). L’affaire prit trois ou quatre ans. Ils devinrent des cadres politiques dirigeants adultes sans avoir jamais travaillé.

Il faut ici rappeler la position de Trotsky sur le choix des dirigeants :

Des membres du parti qui n’ont pas été éprouvés dans la lutte de classes ne doivent pas être placés à des postes responsables. Quels que soient le talent et l’attachement au socialisme d’un émigré du milieu bourgeois, avant de devenir un enseignant, il doit d’abord aller à l’école dans la classe ouvrière. Il ne faut pas mettre de jeunes intellectuels à la tête de jeunes intellectuels, mais les envoyer plusieurs années en province, dans les centres purement prolétaires, pour y faire un dur travail pratique. (Trotsky, dans sa longue lettre à Burnham du 7 janvier 1940)

La destruction ou la corruption politique de ces cadres se conclut avec l’enterrement immédiat du rassemblement international d’Essen le 4 Juillet 1971, qui ne connut aucune suite. La crise dislocatrice survenue en même temps entre l’OCI -et les organisations qui la suivaient- et la SLL -avec les organisations qui la suivaient- fut un premier désastre. Lambert est loin d’en être le seul responsable internationalement.

Pour passer réellement « du groupe à l’organisation », il aurait été nécessaire que la direction de l’OCI soit totalement renouvelée, il aurait fallu que la jeune garde en prenne la direction.

Impact international de l' »Affaire Varga »

Ce désastre fut complété et amplifié par l' »affaire Varga ». L’affaire Varga, montage calomnieux de toutes pièces, permettait d’éviter une importante discussion internationale, à laquelle, je pense, ni la direction française ni Varga ne tenaient. L’expulsion de Varga fut imposée à la hussarde à l’international, aux organisations du CORQI [ issues du ] CI.

Ricardo Napuri (dirigeant alors du POMR péruvien -Parti Ouvrier Marxiste Révolutionnaire-), dans ses Mémoires publiées récemment en espagnol (Pensar America Latina, Cronicas autobiograficas de une militante revolutionario), relate avec quel brutal chantage procéda alors la direction de l’OCI dans le CORQI pour faire adopter la condamnation de Varga, dont lui-même ne savait pratiquement rien :

Je dis à mes interlocuteurs [les trois responsables de l’OCI qui se chargèrent de ce travail auprès de lui] que je méconnaissais totalement le sujet, y compris la personne mentionnée. Je ne parvins pas à les convaincre. Les délégués insistèrent sur le fait qu’il s’agissait de la défense des principes et de la sécurité du CORQI. J’essayai de défendre ma position. Mais en vain. Le trio fit appel à mon devoir des respecter la « discipline internationale ». Je pensai, saisi par l’angoisse; mais de quelle discipline parlent-ils? (…) J’arrivai au moment où les présents discutaient passionément, avec Stéphane Just qui demandait vigoureusement l’expulsion d’un agent double inflitré (…) Même avec la traduction, je n’ai pas compris grand’chose des arguments des accusateurs de Varga, l’agent infiltré de l’impérialisme américain et de la bureaucratie du Kremlin. Cependant, Varga était alors un dirigeant important du courant, un des leaders de la résistance hongroise face à la domination russe du pays. Le supposé agent double fut exclu par un vote unanime des délégués présents. »

Mais l’affaire Varga est bien davantage que ce conflit interne et malodorant.

Elle a détruit les minces et fragiles pousses qui commençaient à percer dans plusieurs pays de l’Est pour abattre le stalinisme : Yougoslavie, Hongrie, Pologne, Tchécoslovaquie, et même des avancées prudentes en URSS… Elle a divisé, opposé, de minuscules fractions entre elles. Elle a coupé les vivres à des militants essentiels pour entamer la tentative si nécessaire de jonction entre la révolution sociale et la révolution politique. Elle a coupé les liens si fragiles et précieux qui reliaient la révolution hongroise de 1956, la montée politique massive en Tchécoslovaquie contre la bureaucratie stalinienne, celle couvant depuis 1956 en Pologne et ranimée à partir de 1971 dans ses grands chantiers navals, et l’effervescence permanente de la jeunesse étudiante yougoslave…. notamment, du moins pour ce qu’on pouvait en voir depuis les pays capitalistes.

Pour s’en convaincre, il faut se référer par exemple à ce que relate la thèse récente (2024) d’un universitaire yougoslave, Nemanja STANIMIROVIC, (« Menace fictive ou réelle : Les trotskystes en SFRJ 1968-1978« , publié en serbe, non traduit en français) :

« Les efforts incessants des organisations trotskystes internationales pour étendre leur influence en Europe de l’Est ont finalement commencé à porter leurs fruits à Belgrade après les manifestations étudiantes de 1968. »

Dans cette thèse, STANIMIROVIC note l’importance qu’avait revêtues pour des groupes d’étudiants belgradois la préparation et la réalisation du Rassemblement international d’Essen en 1971. Il expose comment l’affaire Varga, et l’abandon de toute perspective pour la jeunesse après Essen, ont disloqué le fragile rassemblement d’étudiants autour du trotskysme. Même dans les années 70, la renommée de Trotsky et du trotskysme, la sympathie envers ces seules évocations, dépassaient de beaucoup le simple cadre universitaire .

Mais il faut aussi se transporter dans la Hongrie de 1988, alors que le gouvernement stalinien de Kadar commençait à chanceler. Alors, me relate un ancien militant qui a vécu ces moments, un minuscule groupe de militants « vargistes », de par leur seule référence au trotskysme, entra facilement en contact avec la direction d’un syndicat libre de mineurs en construction (environ 100 000 membres), deux d’entre eux recevant même officiellement le titre de « porte-paroles » de ce syndicat à l’étranger… Une déclaration commune même ne aurait dû voir le jour si le sectarisme de Varga lui-même ne l’avait fait capoter…

Une construction sacrifiée, pour quels intérêts ?

Il faut noter en tout cas que la direction Lambert-Just, avec l’ensemble des dirigeants qui alors s’aplatirent et acceptèrent la calomnie et les longues et grandes violences qui suivirent contre les militants ayant suivi Varga, préféra sacrifier un travail aussi précieux qu’essentiel à des intérêts étrangers au combat révolutionnaire. N’est-ce pas déjà la preuve d’une profonde dérive ?

C’est également ce qui se produisit lors de l’ « affaire Berg », où Lambert -et la direction qui le suivit- n’hésita pas à sacrifier des centaines de militants, en pleine campagne  pour « le Parti des 10 000 », avant tout pour se protéger, lui, Lambert et ses pratiques. Une preuve éclatante : le prétexte qui l’avait fait naître -le recrutement accéléré de « militants » qui n’étaient que de simples contacts ou sympathisants-, fut voté moins de deux ans plus tard par un comité central unanime (Just compris) comme élément accélérateur de la prétendue construction du « Parti communiste internationaliste », pour approcher même de loin le chiffre symbolique des 10 000 militants (devenus simples adhérents). La proclamation de l’éphémère P.C.I., pour laquelle tant de militants s’échinèrent des mois et des années durant, fut faite en décembre 1981, grâce à un bluff monumental sanctifié par toute la direction. Le chiffre cité par Présumey, de plus de 6000 militants en 1982, est à ce titre complètement frelaté.

Le sacrifice rebondit encore avec l’exclusion de Stéphane Just en 1984 : quelques centaines de militants à nouveau furent balayés, certains cadres du « PCI » -j’en ai connu- se délectant de la « chasse aux justiens ».

Qu’est-ce qu’une organisation s’affirmant révolutionnaire sans jeunesse révolutionnaire ?

Le départ massif des étudiants -et de quelques autres- avec Cambadélis en 1986 montre deux éléments majeurs :

  • La totale séparation qui existait déjà entre ce secteur -si perverti puis corrompu par des années de syndicalisme sans politique révolutionnaire dans la jeunesse étudiante- et le reste de l’organisation : rien n’avait transpiré d’un « complot » qui impliquait pourtant plus de 400 militants, preuve que la scission, réelle mais invisible, était opérée depuis longtemps.
  • Mais surtout la mort définitive de ce qu’il restait formellement de l’organisation de jeunesse.

La direction imposa que ce ne soit qu’une banale péripétie, vite oubliée. Présumey rappelle à juste titre l’extraordinaire titre de l’ouvrage de Glucskein traitant de la grande grève étudiante de 1986 : « Qui dirige ? Personne, on s’en occupe nous-mêmes ». Nécessité devenait vertu.

Qu’est-ce qu’une organisation qui se réclame du combat révolutionnaire sans organisation et recrutement dans la jeunesse ? Rien. Un mensonge, utile à qui ? Et surtout aujourd’hui, où la classe ouvrière en France est considérablement affaiblie. Le mythe d’une « classe ouvrière intacte » est encore aujourd’hui répandu dans Informations Ouvrières comme dans la Tribune des Travailleurs. A qui sert-il sinon aux appareils syndicaux et à leurs affidés ?

C’est pourquoi, la mort de l’organisation de jeunesse, j’affirme qu’elle avait été décidée et organisée par la direction-Lambert de l’OCI, depuis le début des années 70, et acceptée par les autres.

Et c’était donc déjà, à mon avis, décider de mettre à mort l’OCI comme organisation à vocation révolutionnaire , et de la transformer -à l’insu de l’immense majorité de ses militants privés de tout contrôle sur leur direction- en instrument de manœuvre dont un François Bazin peut exposer assez précisément, pour la France, les arcanes .

A ce titre, l’UNEF conquise par les trotskystes fut une véritable tunique de Nessus, transformant dès 1971-72 les militants trotskystes étudiants en simples syndicalistes à plein temps, écrasés par leurs tâches sans relais extérieurs ; et l’UNEF elle-même devenant simple outil dans le champ de manœuvres entre appareils et pouvoir bourgeois. Des Cambadélis cyniques ont pu pousser facilement dans ce champ-là. Quant à l’ « Alliance des Etudiants Révolutionnaires », ce n’était plus qu’un dérisoire vêtement vide ; quant aux « cercles » locaux et ouvriers de la jeunesse, ils étaient transformés en fantômes. Et la « fraction trotskyste » dans la jeunesse étudiante, une pure fiction.

Pour conclure : Rien n’est possible sans démocratie ouvrière interne

Seule la jeune direction trotskyste, celle qui avait bâti le CLER, les groupes Révoltes, puis l’AJS, aurait été en capacité de bousculer la vieille direction enracinée dans Lambert, et de prendre sa place pour continuer l’effort de construction d’un authentique parti combattant pour la révolution internationale.

Mais les habitudes de soumission, un fort attachement affectif, l’abandon de toute véritable pratique de démocratie interne, renforcée par la véritable confiscation de pouvoir que fut un Comité central et un bureau politique majoritairement voire presque totalement composé de permanents (et ne rendant aucun compte de leur activité dans les congrès en principe « souverains »), empêchèrent toute tentative véritable dans ce sens.

La vieille direction avait, à partir du début des années 70, et même de la grève générale de 1968, apporté la preuve de sa faillite. Elle a totalement capitulé devant Lambert.

Lambert, demeuré seul aux commandes, sans contrôle démocratique élémentaire de son organisation, est devenu une proie facile, inévitable, pour toutes les pressions du camp ennemi. Il y a cédé sans que l’immense majorité des militants y trouve jamais à redire, n’en analysant rien, n’en contrôlant rien. On peut même dire qu’en s’isolant ainsi, en construisant littéralement une fausse direction à sa botte le garantissant de tout risque de remise en cause de son pouvoir, Pierre Lambert a bâti sa dégénérescence… et surtout celle de son organisation.

C’est sans doute ce qui résume le plus utilement -pour qui cherche à comprendre comment nous avons perdu- l’histoire de la vie de Pierre Lambert, son aboutissement : ce dirigeant, qui avait une intelligence profonde de la classe ouvrière, des qualités indéniables de combattant et d’organisateur, s’est sans doute pensé assez fort pour s’isoler de son organisation, agir sans contrôle. Comment pourrait-il être possible à un individu isolé, même volontairement, même doté de qualités peu communes, d’échapper aux pressions de la classe ennemie ? Seuls le fonctionnement et l’activité démocratiques d’une organisation ouvrière œuvrant pour la révolution, et dans le cadre d’un ensemble internationaliste, peut permettre de résister à de si puissantes pressions.

N’est-ce pas le sort de tous les dirigeants du type caudilliste de Pierre Lambert, de Gerry Healy à Guillermo Lora, parvenus à la tête de relativement puissantes organisations à objectif révolutionnaire… ? Il est plus que probable que des biographies de ces dirigeants qui tentèrent de s’extraire de leurs organisations pour les diriger sans contrôle démocratique, sans l’association si nécessaire aux ouvriers pour affronter la bourgeoisie, conduisent à de telles conclusions, et ne trouvent finalement leur intérêt que dans cette conclusion. Les organisations auxquelles ces dirigeants appartenaient, qu’ils avaient si puissamment contribué à construire, s’en sont affaiblies, ont finalement suivi leur sort politique. L’absence de combat interne pour la démocratie ouvrière a certainement été l’un des facteurs importants de leur échec général, de notre échec général.

Il est évident que l’ouvrage de François Bazin sur Lambert ne pouvait se fixer un objectif d’éclaircissement et de bilan de ces années si importantes.

Et aujourd’hui, encore et plus que jamais, les directions successives des avatars et dégénérescences successives de l’OCI sont profondément attachées à fuir et combattre toute tentative de réel bilan de ces processus : à présent totalement étrangères à tout combat révolutionnaire, leurs directions ne se préoccupent plus que de leur survie d’appareils et de celle de leur « utilité » politique spécifique au sein de la société bourgeoise.

Pierre Salvaing, 5 novembre 2024