Les années 2011-2015 qui sont pour Mélenchon celles de la transition du Front de gauche à la France insoumise, voient, au plan international, l’irruption de ce qui fut appelé les « révolutions arabes », dont la portée et les répliques vont bien au-delà des pays arabo-musulmans. En Tunisie, puis en Égypte, et en Libye, au Yémen, en Syrie, au Bahreïn, des insurrections populaires revendiquant la démocratie affrontent et souvent renversent plusieurs régimes dictatoriaux, que ceux-ci soient « de droite » ou officiellement en accord avec le néolibéralisme, ou qu’ils soient « anti-impérialistes ». Les larges masses ne font pas la différence. Mais certains régimes contre-attaquent violemment, notamment en Syrie, où la situation évolue en guerre civile.
Pour qui fait du mot « révolution » un signe de distinction, les révolutions effectives sont toujours des tests. La Syrie est ici un test radical : amalgame entre les insurgés d’Alep et du reste du pays soulevé et Daesh, alors que Daesh les a attaqués, soutien au « bon boulot » fait par l’aviation russe bombardant massivement Alep et les villes insurgées, désignation des bandes de nervis, violeurs, voleurs et tortionnaires d’Assad comme « armée régulière syrienne », bref soutien à la contre-révolution tortionnaire de la pire espèce, tels sont les faits qui résument les positions largement diffusées de JL. Mélenchon contre la révolution syrienne, au nom de « la paix », soutenant de facto une répression équivalente à plusieurs Nakba. Le fait que la plus grande confusion ait sévi sur ce sujet dans la gauche mondiale n’est en rien une excuse, car ces positions furent précisément un facteur actif et décisif de cette confusion.
Au test syrien se cumula le test ukrainien : à partir de fin 2013 une vague de manifestations insurrectionnelles déferle à K’yiv, renversant le président en place et suscitant en réaction une intervention russe avec l’annexion de la Crimée et le début de la guerre du Donbass. Évènement européen majeur. Il y eut quelques hésitations chez J.L. Mélenchon mais assez rapidement, pour des raisons géopolitiques, c’est-à-dire diplomatiques – il fallait être contre ce qui était supposé être porté par les États-Unis et par l’Allemagne – il se range aux côtés de l’intervention contre-révolutionnaire de Poutine, saluant l’annexion de la Crimée « qui a toujours été russe » et fantasmant la présence de « mercenaires chicanos » (sic : sur son blog le 4 mars 2015) envoyés par « l’impérialisme » dans le Donbass !
Ces prises de position décisives et répétées renvoient à la conception de la « révolution » de JL. Mélenchon, à ses conceptions en matière de relations internationales, et convergent évidemment avec l’héritage stalinien.
La « révolution citoyenne » mise en avant à l’époque du Front de gauche était une formule qui pouvait s’entendre comme recherche d’une conception démocratique de la transformation sociale nécessaire, intégrant la nécessité d’une rupture. Mais l’évolution « populiste » de Mélenchon fait passer ladite révolution citoyenne par le sacre d’un président Bonaparte. Elle en fait, en dernière analyse, une contre-révolution. Inversement, les révolutions arabes et le Maïdan ont renversé des présidents. Cela peut paraître simplet mais c’est un fait : les révolutions qui renversent des présidents n’ont pas bonne presse auprès de JL. Mélenchon !
En matière de relations internationales, les positions héritées de J.L. Mélenchon relèvent d’une sorte de néo-gaullisme se voulant républicain, aspirant à une politique française indépendante de Washington, Bruxelles et Bonn. Le noyau démocratique de telles aspirations passe au second plan précisément vers 2015 : c’est alors qu’est publié son pamphlet, Le hareng de Bismarck. Le poison allemand, où l’opposition démocratique aux institutions dites européennes et à leurs politiques néolibérales sert de caution à un national-chauvinisme frappant : l’Allemagne est un « poison », le peuple allemand est « nécrosé » – par le vieillissement ; Sara Wagenknecht, qui est en relation avec JL. Mélenchon, ajoutera quelques années plus tard : et par l’immigration ! -, l’Allemagne en tant que telle, au delà de la politique de ses gouvernements (en cela analogues aux nôtres mais seulement plus riches) est « un monstre », elle est « l’enfant de la finance dérégulée ».
La géopolitique fantasmée prend la place de la lutte des classes internationale : être contre le camp de la finance apatride dont les agents sont à Washington, Bonn, Bruxelles et … Tel-Aviv, implique d’être contre la révolution syrienne et le Maïdan ukrainien, et donc plutôt avec la Russie et la Chine, tout en reconnaissant pudiquement que leurs États ne sont pas démocratiques. Ce sera la période – 2019 – où Mélenchon, cornaqué par le poutinien Kuzmanovic, se rend à Moscou au « défilé des immortels », un rituel poutinien, et affirme avoir des liens privilégiés avec un opposant, mais qui soutient l’annexion de la Crimée et l’expansionnisme russe, le dirigeant du petit « Front de gauche » russe Serguei Oudaltsov.
Ce sont les « intérêts de la France » qui sont invoqués : le soutien aux interventions françafricaines, notamment à Bangui en 2015, est constant. Cette « politique africaine » de Mélenchon, couplée à son image d’opposant en France auprès de la jeunesse africaine, est restée une constante et se traduit aujourd’hui par des liens privilégiés avec les dirigeants sénégalais actuels.
Au populisme à l’intérieur correspond donc le campisme à l’extérieur. La convergence avec les courants néo-staliniens est patente et, dans une large mesure, nous assistons en France à un relais du stalinisme ancien par LFI. La formule magique de JL. Mélenchon, lui tenant lieu d’internationalisme, c’est le « non-alignement ». Une France « non-alignée », quittant l’OTAN comme De Gaulle est censé l’avoir fait (mais rappelons que De Gaulle n’a pas quitté le Pacte atlantique dont découle l’OTAN !) : cette France interviendrait à nouveau dans la cour des grands.
Il s’agit d’une aspiration de l’impérialisme français aujourd’hui bien affaibli, largement partagée par tous les secteurs politiques de gauche, de droite et du centre, qui lui sont attachés. Cette France « non-alignée » serait donc l’une des puissances dominantes du nouveau « monde multipolaire », c’est-à-dire du partage du monde entre grandes zones d’influence, impérialisme nord-américain et « BRICS », voire « BRICS+ ». En fait, l’impérialisme français fait partie du groupe des anciennes puissances impérialistes européennes qui, dans un tel partage, ne gardent que la portion congrue.
Remarquons en passant que cette aspiration à un « monde multipolaire » rejoint, là encore, un thème géopolitique présent chez Carl Schmitt (Le Nomos de la terre dans le droit des gens européen, 1950), à savoir l’opposition aux États-Unis et au « monde atlantique », en faveur de « grands espaces » continentaux, zones d’influences impériales (en l’occurrence, russe et allemande : la France non-alignée, Schmitt n’y pensait guère !).
L’évolution réelle de la situation mondiale a mis sur le grill, suscité des crises rampantes et assoupli certaines positions des élus LFI par rapport au canevas fixé par le Chef, à partir surtout de la guerre générale déclenchée par Poutine le 24 février 2022. Après avoir affirmé que cette guerre annoncée était une intox américaine, jusqu’à la veille de son déclenchement, il a bien fallu que Mélenchon et la LFI condamnent l’agression russe. Il l’a bien fallu, non pas à cause de l’opinion officielle, mais parce que les larges masses ne sont pas indifférentes aux guerres et au sort du monde et sont même souvent plus sensibles à ces questions que les militants formatés. Il l’a bien fallu, même s’ils pensent qu’elle ne fut qu’une malheureuse réaction aux provocations américaines et allemandes, et que quand même, « il faut raison garder », ce n’est pas comme si Poutine avait voulu prendre K’yiv (ce propos là n’est pas de Mélenchon, mais de Manon Aubry !).
La ligne internationale est secouée et connaît des cahots, même si ses gardiens, le POI et S. Chikirou, n’ont pas varié et en rappellent les fondamentaux. En Russie, Oudaltsov, qui soutient l’ « opération militaire spéciale », n’est plus le partenaire, il est remplacé par le groupe de son ancien courant qui ne l’appuie pas, bien qu’ayant approuvé l’annexion de la Crimée, groupe dont les représentants en exil sont accueillis par LFI en France.
A partir du 7 octobre 2023, « Gaza » a temporairement servi à tenter de réduire ces contradictions au silence. « Honte à quiconque regarde ailleurs qu’à Gaza », proclame le Chef : c’est là utiliser le massacre des Palestiniens par l’armée israélienne et la confiscation de leur résistance par une organisation ultra-réactionnaire et non nationale, le Hamas, à des fins internes et françaises, comme on l’a vu pendant la campagne des Européennes et la promotion de Rima Hassan, dont on peut parier que dans la durée, elle ne restera pas comme figure du soutien à la cause palestinienne, mais comme lien entre JL. Mélenchon et les dictatures non encore renversées du monde arabe de Damas à Alger.
Mais on ne fait pas taire la réalité. Depuis quelques semaines, le Venezuela, où la répression anti-sociale est le fait d’un régime jusque là soutenu mordicus par Mélenchon, est un nouveau foyer mondial important dans la lutte des opprimés. A ce jour, LFI n’a pas de position sur ce sujet, alors que toutes les composantes du NFP, soit par le communiqué unitaire soit par la position à part, mais similaire, du PCF, appellent à la publicité intégrale et à la diffusion des résultats réels. Voila encore un président qui ne doit pas être renversé …
Emmanuel Macron serait-il au monde le seul président à destituer pour LFI ? Ce sera là le sujet de mon prochain billet de cette série.
Pour conclure celui-ci, force est de constater que c’est plus encore de la politique internationale de Mélenchon qu’il y a été question, que de celle de LFI. Car cette dernière n’existe pas en dehors de celle de Mélenchon. D’un point de vue bonapartiste, c’est normal : la politique étrangère et militaire est le domaine réservé du président !
Mais pour les militants, c’est un élément essentiel de maturation, sans lequel il n’y aura pas de responsabilité politique y compris au plan « intérieur », que de lever les tabous dans le fait d’aborder ces questions. Ce n’est pas qu’à LFI que les couches militantes en matière internationale se contentent le plus souvent de réciter toujours la même chose et de laisser les problèmes « complexes » aux spécialistes, c’est-à-dire aux dirigeants. Or, politique française et situation mondiale sont totalement intriquées, quel que soit le sujet, et de façon radicale avec le réchauffement climatique et la crise planétaire. La crise planétaire est notre cadre de vie immédiat, donc toute dénégation, toute persistance à ne pas parler ou ne pas trop parler de sujets « compliqués » tels que l’Ukraine, devient coupable et dangereuse. Il ne saurait y avoir de démocratie dans quelque organisation que ce soit tant que les militants seront sommés de se contenter de déplorer « Gaza » en laissant le sort du monde (et aussi de Gaza, du coup) aux mains de ceux qui savent. Internationalisme et démocratie seront vivants ensemble ou absents l’un et l’autre.
Sommaire de la série d’articles :
- 1ère partie – Eh oui, il faut revenir sur ce qu’est LFI !
- 2ème partie – Revenir sur ce qu’est LFI : du populisme
- 3ème partie – Revenir sur ce qu’est LFI : du campisme
- 4ème partie – Revenir sur ce qu’est LFI : comment préserver la V° au nom de la VI°
- 5ème partie – Revenir sur ce qu’est LFI : à propos du « lambertisme » et de LFI
- 6ème partie – Revenir sur ce qu’est LFI : Conclusion : pistes pour une organisation démocratique. Par VP.
