Le groupe des députés « purgés » de LFI a fondé une organisation, l’Association pour la République Écologique et Sociale (APRES), avec comme acronyme « l’Après », définie comme une forme provisoire devant « cimenter » le Nouveau Front Populaire, et jouer un rôle d’« incubateur » pour initier un « processus constituant » aboutissant à la formation d’une nouvelle force politique démocratique à gauche, pour un changement radical. Ces thèmes ont été développés lors d’une première conférence de presse avec Clémentine Autain, Alexis Corbière, Hendryk Davi, Raquel Garrido, Olivier Madaule (adjoint au maire de Montreuil ) -étaient excusés l’ex-députée de la Dordogne Pascale Martin, et Guillaume Ancelet, président de Picardie debout, dont le membre le plus connu, François Ruffin, allié proche, ne fait pas partie, du moins à ce stade, de « l’Après ».
Voici donc la première organisation politique nouvelle née de la crise de régime dans laquelle la France est rentrée. Ses fondateurs n’ont pas voulu axer leur conférence de presse sur La France Insoumise dont ils proviennent, mais le bilan qu’ils en tirent est bien un élément déterminant de leur identité politique. Deux articles récents, d’Hendryk Davi, Petits mensonges entre amis, sur son blog de Mediapart, et Danielle Simonnet, Comprendre la purge à LFI, éclairent largement ce sujet.
Hendryk Davi indique avoir, avec Charlotte Girard (écartée depuis par la direction de LFI au profit de Clémence Guetté), tenté de proposer l’évolution de LFI, après 2017, d’une « force électoraliste en soutien à la campagne présidentielle de J.L. Mélenchon » en un « parti politique de masse fonctionnant démocratiquement » et s’être également opposé à la volonté de substitution de LFI aux syndicats et associations. Il explique que « la révolution » ne saurait procéder d’un « grand soir insurrectionnel ou électoral », dont le médiateur et l’opérateur serait le « leader », et avoir, de ce point de vue, défendu contre la direction de LFI la pérennisation de la NUPES. Ces positions sont aussi celles que défendait la GES (Gauche écosocialiste), dont deux autres députés mentionnés par H. Davi, Marianne Maximi (Puy-de-Dôme, réélue) et Michel Sala (Gard, non réélu). La clef des problèmes semble être ici le choix de tout conditionner par la décision, ou plutôt par l’obsession, de la candidature de J.L. Mélenchon en 2027, décision prise dès septembre 2022.
Ceci posé, H. Davi réfute patiemment l’impressionnante liste de calomnies construites contre lui et diffusées notamment sur les réseaux sociaux : manque de « radicalité », complot ourdi dans l’ombre, illégitimité, etc., etc., sans oublier une prétendue inaction parlementaire, mollesse à défendre la Palestine, et, fait significatif, un engagement imaginaire pour l’envoi de troupes françaises en Ukraine, qu’H. Davi dément tout en notant que la véritable indiscipline, selon lui, fut celle du député LFI Jérome Legavre, POI, qui milite ouvertement pour que l’Ukraine abandonne ses territoires à Poutine.
Danielle Simonnet décrit les mêmes méthodes, en étant plus claquante sur le rôle du POI, qu’elle appelle la « garde prétorienne » de J.L. Mélenchon (et d’A. Quatennens !) – l’auteur de ces lignes se permet d’exprimer sa satisfaction de retrouver ici une expression, qui est une caractérisation, qu’il emploie lui-même depuis 2022. La racine serait, pour elle aussi, « l’obsession de la candidature de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle ».
Elle distingue plusieurs étapes. Juin 2022, il semble possible d’agir pour la « démocratisation de LFI » et une orientation unitaire tout à la fois. Septembre : l’affaire Quatennens inaugure le gel interne à grande échelle. Peu après, le choix de l’obsession de 2027 devient définitif. Printemps 2023, lors du mouvement pour les retraites, annonçant par avance une « trahison » syndicale, Mélenchon tente d’affirmer LFI à la place des syndicats. Cela ne donne pas grand-chose, mais sert à empêcher le rejet de l’article 7 (les 64 ans) par l’Assemblée nationale, au profit de la tactique dite d’obstruction : cet article n’a jamais pu être voté. Notons que dans notre édito du 20 février 2023, nous avions déploré le refus, à cette date, des groupes parlementaires de gauche d’aller à la motion de censure, et critiqué les rodomontades de J.L. Mélenchon s’opposant à ce que la discussion aille jusqu’à l’article sur les 64 ans : le fameux « chahut insoumis » à l’Assemblée nationale s’avérait n’avoir aucune utilité du point de vue des revendications sociales.
Poursuivant, D. Simonnet estime qu’en juin 2023, le refus d’EELV d’une liste commune aux Européennes a fourni le prétexte à la direction de LFI de tenir pour acquis qu’il n’y aurait aucune unité à gauche en 2027. Elle rappelle judicieusement « le cocasse épisode où Ségolène Royal a pu être imaginée prenant la tête de la liste LFI ».
Commence ensuite la période ouverte par le 7 octobre 2023 (crimes du Hamas puis destruction de Gaza par l’État israélien), qui permet de rendre définitive l’orientation de fuite en avant, tout du moins jusqu’au lendemain de la dissolution où, très clairement, la pression unitaire inflige une défaite sans phrases à l’orientation de J.L. Mélenchon. Apparemment, les « purgés » pensaient alors un armistice possible : ils ont été démentis par leur « désinvestiture » qui était non seulement une attaque contre eux, mais la première attaque frontale interne menée contre le Nouveau Front Populaire lui-même.
Ajoutons, c’est important, que D.Simonnet revient elle aussi sur l’Ukraine, soulignant le rôle clef de Jérome Legavre (et donc du POI) mais jugeant que son attitude n’était pas conforme à la ligne de LFI, laquelle, pour autant, « porte le risque d’acter un rapport de force aujourd’hui favorable aux Russes » et « tend à effacer l’exigence du retrait des troupes russes ou le soutien aux mobilisations populaires ukrainiennes » : ne peut-on en déduire que la « ligne Legavre » du POI, néo-poutinienne, est la ligne « véritable » de la direction de LFI ?
Plus généralement, il est permis d’estimer que les traits critiqués par Simonnet, Davi et leurs camarades sont prééminents dans LFI depuis le début. Ceci est d’ailleurs implicite quand l’un écrit qu’il aurait fallu transformer LFI d’une ligue de fans d’un candidat en un vrai parti après 2017, et que l’autre explique avoir souhaité transformer LFI en 2022 : à chaque fois est impliqué le fait que cette organisation n’était, initialement, pas démocratique, et n’a jamais été construite pour l’être. Le présidentialisme fixé sur la ligne bleue horizon de 2027 est évidemment l’ « obsession » à l’œuvre, mais il est présent à la fondation, dans l’idéologie populiste, sans guillemets, revendiquée par J.L. Mélenchon : ce n’est pas un parti qui a été construit, mais une ligue plébiscitaire, opposée à toutes les traditions de discussion démocratique du mouvement ouvrier, et ne faisant que tolérer la présence de tel ou tel groupe politique considéré non comme un courant, mais comme un groupe de pression (depuis le PG jusqu’au POI en passant par les divers groupes ayant intégré LFI de façon officieuse). La violence envers les militants attachés à la démocratie a éclaté dès la campagne de 2017 et c’est toujours contre la réalisation de l’unité contre le pouvoir et le patronat que LFI s’est déterminée, faisant échouer la campagne des présidentielles de 2017 et ne s’imposant à celle de 2022 que par défaut. Sous la rhétorique gauchiste – le « langage du NPA dans le logiciel de Terra Nova » comme l’a écrit plaisamment François Ruffin – les dérives les plus droitières ont été et sont toujours possibles, et les poissons tels qu’un Kuzmanovic puis un Kotarac (ce dernier aujourd’hui dirigeant du RN) ont été couvés, dans la logique du story telling populiste initial.
L’accélération de la crise de régime en juin 2024 perturbe le calendrier bonapartiste rivé sur 2027 qui se voulait imperturbable ; la réalisation de l’unité pour empêcher Macron de mettre le RN au pouvoir a non seulement infligé une défaite à Macron et au RN, mais a constitué un revers pour J.L. Mélenchon. C’est pour cette raison que les non-investitures et les exclusions se sont abattus, quelques jours plus tard.
L’association portant « l’Après » a été constituée fin mai 2024 : les dirigeants de LFI et une armada de délateurs de réseaux sociaux y voient une « preuve » du complot. La belle affaire ! En réalité, la différence, et la disgrâce, du groupe ayant constitué cette association, était un secret de Polichinelle depuis longtemps, et c’est plutôt tardivement qu’ils ont pris cette précaution élémentaire relevant du droit démocratique d’association garanti par la loi de 1901 !
Ceci dit, le plus important est dans l’acte de fondation, tourné vers l’avenir, d’un regroupement qui, au fond, ne dit qu’une seule chose : démocratie. Qu’il ouvre les vannes à la libération de certaines forces saines ou prometteuses enfermées dans le cadre de LFI est positif, mais cet acte va au-delà, car il affirme la nécessité de construire un mouvement démocratique remettant en cause le capitalisme et la V° République, le mot « après » voulant dire l’après-Macron et l’après-V° République (et donc, ils n’ont pas besoin de le dire mais on le sait bien, l’après-Mélenchon, qui fait partie de cet ordre bonapartiste).
Cette dimension démocratique est affirmée par des responsables politiques qui ont vécu, et dans une certaine mesure, inévitable, ont pu incarner eux-mêmes un climat infernal, celui du stalinisme ressuscité dans ses mœurs, par le mélenchonisme en général et par le POI en particulier – qui, à cet égard, n’hérite que des points faibles du « lambertisme », mais pas de sa substance politique, qui en son temps s’était placée avec les ouvriers hongrois en 56, tchèques et slovaques en 68, polonais en 71 et en 80.
C’est qu’en effet, opposer la démocratie à l’orientation de J.L. Mélenchon, c’est poser le doigt sur l’essentiel. La forme est une question de fond et l’a d’ailleurs toujours été dans l’histoire politique du socialisme et du mouvement ouvrier, et sans doute aussi de l’écologie. La démocratie s’oppose à la tyrannie et au soutien aux régimes tyranniques de Poutine, Xi Jinping ou Bachar el Assad : dans la maturation du combat démocratique révolutionnaire, la question ukrainienne est donc capitale. La démocratie s’oppose au caudillisme et au bonapartisme, donc aux institutions françaises actuelles et à tous les chefs politiques qui fondent leur attitude sur l’ambition présidentielle et mettent le reste à leur service. La démocratie requiert des formes définies, explicites et débattues, et pas une ambiance « gazeuse ». La démocratie fait appel à la raison, pas à la fusion mystique et aux enthousiasmes équivoques. La démocratie appelle et vit dans des relations interpersonnelles de respect et d’empathie.
Cette dimension démocratique est essentielle, je serais tenté de dire qu’à ce stade elle est l’essentiel : si elle est respectée elle constitue, peut-être pas la garantie, mais bien le terreau, de la vraie révolution, et à cet égard, il faut comprendre que le rejet des hurlements, du « bruit et de la fureur », des invectives, n’est pas le rejet de la radicalité, bien au contraire, il est constituant de la vraie radicalité, celle qui dure et qui gagne.
Cette dimension démocratique comporte comme un fondement indispensable la dimension féministe : le discours, qu’a explicité le POI dans « l’inénarrable journal Informations Ouvrières », comme l’écrit D. Simonnet, consistant à légitimer une claque à sa femme comme n’étant quand même pas bien grave pour un grand dirigeant politique, cette culture de hâbleurs faussement virils, assume ainsi centralement les mœurs de la bureaucratie et des castes politiques de tout le XX° siècle de la contre-révolution. La question féministe est centrale dans la bataille démocratique et donc révolutionnaire.
Bien entendu, cette dimension démocratique appelle une démarche retrouvant le sens et le goût de la discussion argumentée contradictoire et des regroupements d’idées, autrement dit des courants politiques. Elle requiert, pour commencer, un cadre large, ouvert aux appartenances multiples, et – par exemple – un centre politique de discussions, d’analyses, de proposition et d’action tel qu’Aplutsoc peut y avoir sa place en restant entièrement ce qu’il est et y nouer des relations créatrices.
Vincent Présumey, le 13/07/2024.
Excellent texte. On voit en effet déferler les calomnies contre les militants qui ont parlé pour la démocratie dans la FI et ébauchent aujourd’hui une démarche organisée. Flots de mensonges gribouillées sur ordre dont le style, hélas, n’est pas sans évoquer les épisodes les plus honteux du passé de l’OCI (je pense ici à ce que j’ai lu sur « Frustration » d’un certain « Rob Grams »).
Il faut peut-être souligner que la trouvaille de Ruffin : « L’orientation de Terra Nova avec le style du NPA » ne se comprends pas comme une boutade. Le livre-clef de Mélenchon « l’Ère du Peuple », posait sur un plan « théorique » (sic) que la classe ouvrière est finie et que si les ouvriers pouvaient encore jouer un rôle, ce serait comme citoyens. L’intérêt de classe était remplacé par l’intérêt général. J’ai analysé ce livre dans « …Ni Tribun » et à l’époque, Informations Ouvrières avait publié mon article contre le populisme de Mélenchon mi-inspiré de Chantal Mouffe !
Terra Nova, Think Tank libéral soutenait la candidature présidentielle de Strauss Kahn en 2007…
Par contre le « avec le style du NPA » est injuste. Ce qui est vrai c’est que chez Mélenchon la « radicalité » est spectacle.
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