Perfect storm ?

La situation globale prend des tournures de « perfect storm », « tempête parfaite ». D’abord, tempêtes au sens propre : l’emballement climatique est plus présent que jamais. Ainsi, dans la région française des Hauts-de-France (Nord et Pas-de-Calais), une vieille région ouvrière, socialement pauvre, les crues à répétition font qu’il y a maintenant des réfugiés climatiques. Dans l’hémisphère sud, les mégafeux ravagent le Chili. La température moyenne globale a dépassé la hausse de 1,5 degré par rapport à « l’ère préindustrielle ». L’accord de Paris de 2016, triomphe diplomatique français à l’époque, avait fixé l’objectif de ne pas les dépasser avant 2030 en vue de contenir la hausse à 2 degrés. Ils sont dépassés. Ceci se combine à des fluctuations sans précédent : autour de la mer Baltique, un bref coup de froid à -45° a été suivi d’une remontée des températures à + 15° en deux jours. Rappelons que la dernière « COP » s’est tenue à Dubaï sous l’égide des magnats et des rentiers du pétrole et tenait, plus que jamais, de la farce criminelle.

A la succession d’ « accidents » climatiques en continu dont est faite maintenant la météo, se combine la fragmentation de l’économie mondiale. Le fait le plus important est rarement mis en avant, il est résumé dans le graphique ci-dessous tiré du site Asia Nikkei. En 2023 s’est produit une chute historique, spectaculaire, des flux de capitaux vers la Chine. Ils sont revenus, pratiquement d’un coup, au niveau de 1990. Dans le détail, le moteur du processus a été la coupure du marché des semi-conducteurs, élément technologique clef tant pour les moyens de production que pour de nombreux produits de consommation, dans lequel la Chine était, avant 2023, en passe de faire un bond en avant en matière de production, sachant que la firme principale dans ce domaine et le premier centre d’assemblage est à Taiwan, avec TSMC. Les investissements américains, japonais, taiwanais, sud-coréen, en Chine, se sont effondrés en un an – une chute de près de 100%. Seule exception mondiale, notable : les flux de capitaux allemands en Chine continuent d’augmenter.

C’est un tournant majeur et l’économie chinoise est en grave difficulté. Cette situation force en fait la Chine, tant qu’elle ne s’est pas assuré une fenêtre de domination maritime par Taiwan, à former un bloc avec la Russie, l’Iran et le Kazakhstan, bloc qui lui est également, à cette allure, une charge.

Nous avons là le principal résultat des processus déclenchés ou accélérés depuis le 24 février 2022. Il importe de se rappeler que le plan de Washington, transparent, ne misait pas sur une résistance ukrainienne stoppant l’invasion, mais prévoyait un système de sanctions envers la Russie d’une ampleur sans précédent, visant à la couper du marché financier mondial en gelant les avoirs de la banque centrale russe et en coupant la bourse de Moscou du système de règlement Swift. Wall Street savait fort bien qu’une telle coupure, complétée sur le plan des matières premières par une pression sur l’Allemagne imposant sa réorientation du gaz russe vers le gaz liquéfié nord-américain, allait de fait instituer la Russie en protectorat économique de la Chine, ceci n’étant pas d’abord un cadeau pour la Chine, mais, vu la vitesse du processus et l’instabilité russe, plutôt une charge déstabilisante. Plus fondamentalement, l’impérialisme nord-américain assumait un programme de fragmentation du marché mondial et de la division internationale du travail, à rebours de tous les discours sur les bienfaits de la mondialisation.

Ce « plan » a, en réalité, échoué. Premièrement, la nation ukrainienne, effectuant une levée en masse, a résisté, par ce qui est la principale intervention directe des larges masses sur le terrain où se règle leur destinée, de ces dernières années. Cela, Biden ne l’avait pas prévu – il voulait payer le taxi à Zelenski qui a dit vouloir des chars.

Deuxièmement, les sanctions sont massivement contournées et la Russie n’est pas réellement coupée du marché mondial des capitaux, ni de celui des marchandises, même si elle est placée en difficulté dans beaucoup de domaines. Les composants électroniques occidentaux finissent encore dans ses systèmes d’armements. Non seulement la Chine et l’Iran, mais le Brésil, l’Afrique du Sud, la Hongrie, l’Inde, l’Arabie saoudite, la Turquie, l’Azerbaïdjan, et plus récemment la Slovaquie, participent au contournement (et tous sont reliés à l’Europe et à l’Amérique du Nord), sans oublier les banques suisses, car se caler sur l’impérialisme nord-américain ne garantit plus du tout une part des profits aux taux escomptés.

La Maison blanche a donc été placée dans la situation inverse du pronostic fait à la veille du 24/02/22 : contrainte à aider l’Ukraine dans la durée, mais avec modération car il ne faut surtout pas produire la chute du régime poutinien, et échouant grosso modo à effectuer le type de fracturation du marché mondial escompté contre la Russie.

Mais, envers la Chine, les effets de ce « grand jeu » mal anticipé ont opéré à plein rendement, car la guerre commerciale déjà engagée a changé de dimension, impliquant le Japon, la Corée du Sud et Taiwan jusque-là les plus engagés dans les investissements en Chine. Mais surtout, c’est la crise du capital chinois lui-même, en situation flagrante de suraccumulation depuis, au moins, 2008-2010, gangrené de bulles financières, rentières, immobilières, mafieuses, à tous les étages, qui se développe comme une « perfect storm » progressive, mais imparable.

Elle est passée au premier plan, comme crise sociale, depuis l’explosion des protestations démocratiques dans tout le pays contre le prétendu « zéro Covid », début 2023. La combinaison de la crise intérieure (elle-même interconnectée avec les bulles financières mondiales) et de l’effondrement des investissements étrangers, les deux phénomènes s’amplifiant l’un l’autre, a conduit la Chine dans la situation d’avoir à se retourner vers la Russie et l’intérieur eurasiatique, mais d’une autre manière que celle que dessinait la stratégie américaine d’isolement de la Russie : non pas en endossant le soutien à une Russie étouffée, mais en étant contrainte, de son propre point de vue, en attendant la guerre en mer de Chine, de procéder ainsi.

L’analyse dessinée ici ne se place donc pas dans l’une ou l’autre des options de la plupart des commentaires économiques sur les sanctions envers la Russie, les uns estimant qu’elle s’épuise car à terme les sanctions fonctionnent, les autres, inversement, que les sanctions sont massivement contournées et que la Russie a réussi sa reconversion en « économie de guerre ». L’économie russe s’est en effet pleinement militarisée, en entrainant, je vais y revenir, une transformation de la Corée du Nord, et s’il est vrai qu’elle est en partie retranchée du système financier « occidental », mais en partie seulement, son insertion dans la division internationale du travail a été reconduite. Mais c’est une insertion dans une économie mondiale elle-même en profonde transformation, et qui accélère celle-ci, les processus de fragmentation en étant un aspect essentiel.

Dans une certaine mesure, le problème n’est pas de savoir si la coupure de la Russie du système capitaliste mondial dont l’avait menacée Washington s’est produite selon les uns, ou ne s’est pas produite selon les autres. Cette coupure s’est produite, mais elle est intégrée dans une série de coupures et de fragmentations et en ce sens ce n’est pas une coupure, car c’est tout le système-monde qui entre dans une dynamique d’effondrement : il se fracture en blocs qui sont, tous, troués !

Le précédent moment historique de dislocation du marché mondial, de rupture dans la division internationale du travail, et bien sûr des marchés de capitaux et des marchés monétaires, ce furent les années 1930. On sait comment cette dislocation fut résolue : par la seconde guerre mondiale, qui, elle-même, débouchait sur un monde unifié dans la mesure où le bloc soviétique, continental, formait sa fausse antithèse et son repoussoir au centre. Ce bloc sera à son tour intégré pleinement au marché mondial des marchandises et des capitaux en 1985-1993, la Chine y entrant de son côté par les « réformes » de Deng Xiaoping (je précise que ce résumé n’implique pas qu’URSS ou Chine étaient des « Etats ouvriers », mais je laisse ici cette question de côté).

Aussi bien lors de la reconstruction d’un système commercial, financier et monétaire international en 1944-1950, que lors de son extension, sous sa forme « libéralisée » d’après 1971, à « l’Est » autour de 1989, ses techniciens comme ses thuriféraires n’ont cessé de clamer qu’il fallait répondre aux crises par toujours plus d’ouverture, toujours plus de libre-échange, toujours plus de concurrence libre et non faussée, pour ne pas retomber dans « les moments les plus sombres de notre histoire ». La formation d’une zone monétaire unique en Europe continentale (atteignant même l’Irlande, mais pas la City !), ainsi que la création de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), en 1995, semblaient paver la voie de cette accentuation toujours plus forte de ce qu’il était convenu d’appeler la « mondialisation ».

Comme on le sait, depuis le premier coup d’arrêt, provoqué par les résistances sociales, à la prétendue unification de l’Europe par le marché (2005), puis surtout depuis la crise de 2008, le système s’est grippé, et les deux pays initiateurs de ladite « mondialisation » par la dérégulation financière, Royaume-Uni et Etats-Unis, ont eux-mêmes versé dans des formes de protectionnisme avec le Brexit et avec Trump.

Or ce n’était pas le même type de protectionnisme que celui des années 1930, mais une stratégie de guerre commerciale et financière jouant sur l’orientation et éventuellement le choix des flux, mais ne visant pas à les diminuer – sauf les flux migratoires de plus en plus massifs, par des mesures de plus en plus meurtrières, de la frontière Etats-Unis/Mexique à la Méditerranée.

Ces traits se sont intensifiés puissamment avec le Covid et l’enchainement des confinements, puis des déconfinements et des reconfinements, en 2020-2021, suivi de la crise du fret maritime et de la première crise gazière et agricole de 2021. A partir du 24 février 2022, ils changent de dimension, et aucune sortie n’est plus en vue.

Y a-t-il un processus de dislocation du marché mondial analogue aux années 1930 ? Oui, mais il ne met pas fin à la « mondialisation » : il en devient la forme. Il y a à la fois dislocation et intensification/accélération des flux. De sorte qu’à l’instar des confinements face au virus et de la propagation des dépressions cycloniques, nous avons des processus chaotiques de fracturations en série. C’est un nouveau seuil qualitatif dans la crise du mode de production capitaliste. Et dangereux.

Les dépenses militaires et la vraie place de la guerre en Ukraine.

Les budgets militaires mondiaux, dans lesquels les Etats-Unis représentent environ, selon les années, 40% du total, le second pays étant la Chine (environ 15%) en phase de croissance accélérée (autre facteur de perturbation économique pour la Chine et principal biais d’intervention directe du parti-Etat), se situent au-dessus de 2250 milliards de dollars, ayant augmenté de 19% de 2013 à 2022 et à nouveau de 9% de 2022 à 2023. La militarisation des économies est indéniable.

Cependant, les dépenses militaires liées à la guerre généralisée engagée par la Russie contre l’Ukraine le 24 février 2022 ne représentent en elles-mêmes qu’une faible part de cette explosion. Les dépenses militaires russes en constituent le poste principal et fin 2023, le Kremlin a décidé de les porter au tiers du budget, en les augmentant de 70%, ce qui représenterait prochainement un montant de près de 120 milliards de dollars. Trois Etats participent officiellement à l’effort de guerre de la Russie – l’Iran, la Corée du Nord et la Biélorussie – et la Chine l’aide probablement, mais l’on n’a pas de chiffres.

Les dépenses militaires représentent 50% du budget et 22% du Produit Intérieur Brut ukrainien, soit 48 milliards de dollars, financés principalement par l’endettement futur du pays. Les dépenses d’aide financière à visée militaire à l’Ukraine sont répercutées dans ce budget, de sorte que les deux ne s’additionnent pas. Les dépenses d’aide militaire à l’Ukraine sur l’année 2022 étaient de 23 milliards de dollars pour les Etats-Unis, 4,5 pour le Royaume-Uni, 2,5 pour l’Allemagne, et près de 37 en tout. Attention : la somme de 273 milliards diffusée comme « aide à l’Ukraine » totale comporte les engagements, non tenus, les prêts, contre intérêts, et les aides financières et humanitaires et pas seulement militaires.

Les montants de 2023 sont allés croissant jusqu’en juin, puis se sont, de fait, et immédiatement, littéralement effondrés en juillet 2023, avant même le blocage au Congrès US, cela précisément au moment où les pays occidentaux étaient censés soutenir une « contre-offensive » à laquelle ils avaient incité le gouvernement ukrainien. Selon l’Institut de Kiel, le montant des aides militaires en décembre 2023 a baissé de 90% par rapport à l’année précédente. De plus, les aides annoncées ne sont pas forcément fournies : le gouvernement ukrainien a fait savoir qu’au total c’est seulement le tiers des munitions promises qui est arrivé réellement. Les pays baltes, scandinaves, et la Pologne, suivis de l’Allemagne et des Pays-Bas, sont ceux dont l’aide est proportionnellement la plus conséquente : elle est en passe, à ce stade, de dépasser l’aide réellement fournie par les Etats-Unis.

La comparaison des chiffres mondiaux en dollars et de ceux concernant la guerre en Ukraine montre qu’il est totalement faux de prétendre que c’est celle-ci qui draine et stimule les dépenses militaires mondiales, qui croitraient de toute façon. Cette guerre politiquement centrale participe du climat servant à justifier la hausse des budgets, ce qui est différent. S’il y a une causalité elle est plutôt dans l’autre sens : ce n’est pas la guerre en Ukraine qui entraine la militarisation, mais la militarisation (et d’abord celle de la Russie) qui s’exerce contre l’Ukraine. Cette hausse des budgets, qui est une course aux armements en Asie, a démarré soudainement en Europe le 24 février 2022, l’Allemagne opérant un tournant historique en la matière.

Le cas français doit être noté : le président français a fait beaucoup de bruit, tant sur sa relation spéciale avec Poutine que sur sa détermination à faire la guerre sur le sol ukrainien s’il le fallait, mais le montant français réel de l’aide militaire à l’Ukraine est de 1,8 milliard d’après l’Institut de Kiel (et non pas 3,2 milliards comme le prétendent, dans un remarquable accord, l’exécutif et la commission parlementaire, qui s’entendent sur ce sujet pour entretenir une opacité que souligne l’Institut de Kiel !) – à mettre en regard des 4,8 milliards consacrés au « Service National Universel » et à l’achat d’uniformes pour (ou plutôt contre !) les jeunes, et surtout au reste du budget militaire français  (413 milliards d’euros prévus sur 2024-2030) et à la place majeure de la France dans les ventes d’armes, ses ventes aux Emirats Arabes Unis, au Qatar, à l’Arabie saoudite, à l’Inde, à Israël, n’ayant aucune échelle commune avec son « aide » à l’Ukraine malgré l’efficacité réelle des canons Caesar, sauf qu’ils n’ont plus de munitions depuis des mois …

Impérialisme multipolaire, multipolarité impérialiste.

La remontée généralisée des budgets militaires, et, concernant les principaux pays impérialistes comme les Etats-Unis, la Chine, la Russie et aussi, sur ce plan, la France, la place décisive des technologies nucléaires dans leurs programmes, est reliée, tout en en devenant un facteur agissant, à l’évolution des relations internationales dans le sens de ce qu’il est convenu d’appeler la « multipolarité ».

Pendant longtemps, la thématique d’un « monde multipolaire » faisait partie d’un ensemble d’aspirations et de représentations pour un monde plus juste et plus équilibré, avec un parfum tiers-mondiste et altermondialiste, et s’opposait à la dernière grande phase d’unipolarité impérialiste étatsunienne telle qu’elle avait semé la destruction dans les deux guerres du golfe persique, surtout sous les deux mandats de G.W. Bush (2000-2008).

Sans renoncer au contenu progressiste que recouvrait ce vocabulaire, il est impératif aujourd’hui de comprendre que le « monde multipolaire » est devenu, d’abord, le cri de guerre et donc le cri de ralliement à l’union sacrée avec les puissances impérialistes qui veulent partager le monde avec les Etats-Unis, Chine et Russie et leur sphère progressive d’alliance dénommée « BRICS ». En ce sens, le prétendu monde multipolaire a le même sens et connaît la même dérive qu’une formule passe-partout telle que « Sud global ».

En assimilant tout impérialisme à la catégorie de l’ « Occident », c’est le bellicisme d’union sacrée du XXI° siècle, drapé dans un anti-impérialisme pour imbéciles, qui se profile, et qui fait même bien plus que se profiler : il est là et pleinement là, véhiculant les héritages du stalinisme aux côtés des ethno-nationalismes et de la plus grande partie de l’extrême droite dans le monde entier. C’est cela, bien sûr, que les couches militantes internationalistes qui résistent et qui cherchent à comprendre la nouveauté de ce monde sans reproduire des schémas devenus mortifères, appellent le « campisme ».

Les campistes se croient souvent en opposition à leurs gouvernements « occidentaux » mais ils sont en réalité en pleine union sacrée avec des secteurs des Etats et couches capitalistes concernés, comme les trumpistes aux Etats-Unis. En France, un journal comme le Monde Diplomatique, véritable institution officielle passant, bien à tort, pour rebelle, illustre bien leur place réelle : le soutien aux impérialismes russe et chinois et la détestation de l’impérialisme nord-américain y font bon ménage avec les coquetteries à certains secteurs de l’Etat profond militaire et diplomatique en France, et avec une haine réservée aux Démocrates plus qu’aux trumpistes concernant les Etats-Unis, le tout sur fond d’imagerie culturelle héritée du tiers-mondisme et de l’altermondialisme.

Car l’opposition entre un camp impérialiste en formation qui se draperait sous le costume de la multipolarité, et le camp dominé par le seul pôle étatsunien, le premier étant celui des nouveaux arrivants et le second celui des anciens dominants, est en effet, elle-même, une représentation qui ne correspond plus à l’ensemble de la réalité. C’est que le glissement de l’ordre unipolaire étatsunien affirmé au début du XXI° siècle, en utilisant la réaction aux crimes de masse commis par al-Qaida le 11 septembre 2001, vers la multipolarité, est très largement un état de fait aujourd’hui.

La crise économique majeure de 2008, les reculs de la présidence Obama au Proche-Orient, la présidence Trump et l’extraordinaire crise de l’Etat et des sommets du capitalisme nord-américain qui se développe alors, la défaite en Afghanistan, furent autant d’étapes d’un affaiblissement continuel des Etats-Unis. Mais là aussi, la réalité est combinée : les Etats-Unis restent à la fois le centre cyclonique des flux mondiaux de capitaux et le premier budget militaire ainsi que le premier centre d’innovation technoscientifique du monde (mais plus du tout la première puissance industrielle). Sous une forme grotesque et provocatrice, le slogan MAGA de Trump et son protectionnisme ainsi que son dédain de l’OTAN et en général de l’Europe, ont signifié le ralliement de larges couches du capital nord-américain, y compris du capital financier, à une adaptation à la multipolarité, y trouvant même des charmes (moins de dépenses extérieures). L’impérialisme nord-américain, de chef d’orchestre qui n’arrivait plus à faire le gendarme « correctement » du point de vue du capital, est devenu le premier violon.

Ce basculement s’est fait sous l’égide d’un mot-d ’ordre, partagé par Obama-Clinton, Trump et Biden : l’ennemi principal est à Beijing et la zone Asie-Pacifique, et non plus le pivot eurasien et pétrolier, devrait devenir l’axe central d’influence et de militarisation sous égide US. Nous voyons bien là la combinaison entre réaffirmation de la volonté hégémoniste et adaptation à la multipolarité.

Le pivot du Proche-Orient vers l’Asie-Pacifique a été proclamé par l’exécutif US en 2010. Les révolutions arabes l’ont perturbé et, dès 2013, Obama accepte de fait que la force de répression de la révolution en Syrie soit supervisée par la Russie. L’impérialisme russe, depuis 2007-2008, a lui-même tourné sur une ligne de plus en plus agressive et militariste, d’autant que la crise financière le contraint au partage des pertes, bien plus conflictuel que le partage des profits. Quand la révolution sociale et démocratique – car c’est bien cela qui se profile dans la réalité – le menace directement sous la forme du Maidan ukrainien, il réagit par la fuite en avant et devient plus que jamais le maillon faible et instable de la chaine des puissances impérialistes. L’annexion de la Crimée et l’annexion voilée du Donbass sont suivis en 2015 du bombardement de la Syrie, puis de la pénétration militaro-mafieuse de plusieurs Etats africains en crise (Lybie, Soudan, Centrafrique, Mali, Burkina, Niger).

Si l’on ajoute au tableau le fait que Trump est, depuis les années 1980, lié et redevable à la mafia russe, ainsi que l’action mondiale des fermes à trolls et des réseaux post-staliniens, orthodoxes et fascistes, la puissance russe apparaît comme le cas le plus spectaculaire de déséquilibre, disproportionnée à la mesure des trous noirs dont la crise de Washington (et de la Françafrique) lui a offert l’opportunité de s’y nicher, sans jamais les contrôler pleinement.

Ainsi, la poussée impérialiste du maillon faible russe, devenu un régime étatico-fasciste sui generis, s’est développée dans une remarquable symétrie, comme en miroir, et dans une collaboration contre-révolutionnaire objective, d’avec le basculement des Etats-Unis du rang de chef d’orchestre global à celui de simple premier violon.

L’impérialisme chinois, politiquement moins actif, a profité de ce double pivotage sans acquérir en aucune façon la capacité de s’imposer comme nouveau centre global de pilotage de l’accumulation.

D’où ce paradoxe structurant de la production capitaliste contemporaine : la première zone de production effective de survaleur est la Chine et plus généralement l’Asie, mais le centre cyclonique des flux de capitaux, comme je l’ai signalé, reste à Wall Street. Cette déconnection signifie qu’il n’y a plus de centrage, du moins qu’il n’y a plus de centrage efficient, de l’accumulation capitaliste mondiale polarisée entre un centre et des périphéries, comme cela avait toujours été le cas, avec des fluctuations, dans l’histoire longue du capital (les Etats-Unis ont cessé d’être ce centre en 2008-2022, alors qu’ils l’étaient depuis 1929 ; auparavant c’était le Royaume-Uni, et encore auparavant, avant même que le capital ne s’empare de la production, c’était les Pays-Bas, précédés de Gènes et antérieurement de Venise).

Le monde multipolaire, c’est donc la multipolarité impérialiste, ou impérialisme multipolaire. Il importe de mieux élaborer et maîtriser cette catégorie analytique. De ce qui précède, il résulte que les Etats-Unis en font partie. L’alternative au campisme « anti-américain » n’est pas le ralliement à leur « camp », c’est l’opposition à l’ensemble du système impérialiste mondial, c’est-à-dire à la multipolarité impérialiste.

Certes, ce monde reproduit des traits que l’on a connu, dans les années 1930 d’une part, dans les années précédant 1914 d’autre part, deux périodes où le centrage des circuits de capitaux se défaisait ou se redessinait. Mais il est différent : nous sommes sortis des périodes de domination même conflictuelle de tel ou tel centre, de même que le cycle long d’accumulation qui se termine dans les années 1970 (« cycle Kondratieff ») n’a jamais débouché sur un nouveau cycle, et que le tout s’enroule autour de la crise bioclimatique et géologique globale. Nous ne sommes pas, en ce sens, dans un nouveau cycle qui ne différerait que quantitativement des précédents, mais dans une phase de crise aggravée du capitalisme, mortellement menaçante pour la vie et pour l’humanité.

Par conséquent, si la multipolarité impérialiste forme système, ce système se caractérise par son instabilité : l’ordre est un désordre. Le désordre des guerres, des révolutions et de la barbarie moderne, intriqué avec la crise matérielle du monde vivant.

Orages d’acier.

C’est à l’aune de ce système-désordre global que s’inscrit l’ouverture de foyers de guerres depuis le 24/02/22. Certes, il y avait des guerres avant (dont celle de la Russie contre l’Ukraine dans le Donbass, d’ailleurs), mais celle qui s’ouvre ce jour-là prend une place centrale, une place pivot : l’échec de la Russie à annexer l’Ukraine par un génocide, et l’échec des Etats-Unis à fracturer le marché mondial sous la forme qu’ils avaient envisagée la veille du 24/02/22, ont instauré une instabilité générale suscitée par ce foyer central. Ce n’est pas une guerre inter-impérialiste et encore moins une « proxy war » (thèse des campistes qui nient l’agentivité propre des Ukrainiens), mais bien une agression impérialiste contre une nation opprimée, mais c’est en même temps un pivot autour duquel jouent les impérialismes nord-américain, chinois, russe, allemand, français, britannique, japonais, sans oublier les aspirants impérialistes indien, iranien, brésilien, turc, sud-africain (la limite entre les deux catégories n’ayant pas de nature fixe). Le fait que Poutine a remis la menace nucléaire immédiate au centre de toutes les préoccupations est une dimension fondamentale de ce rôle de pivot.

Schématiquement, cette guerre a connu 6 phases depuis le 24/02/22 : la levée en masse de la nation déjouant l’anéantissement (février-mars 22), le recentrage russe sur le Donbass avec le martyre de Marioupol (avril-août 22), les effondrements ou retraits russes à l’Est de Kharkiv et à Kherson, avec la mobilisation « partielle » russe (automne 22), la phase de latence centrée sur la bataille de Bakhmut (premier semestre 23), le virage de juin 23 (annonce de la « contre-offensive » ukrainienne, écocide russe contre le barrage de Nova Kakhovka, putsch Prigogine avorté en Russie), suivi de l’enlisement de la « contre-offensive », avec l’effondrement de l’aide militaire « occidentale » et l’ouverture d’autres foyers de guerre, conduisant à une crise côté ukrainien (phase actuelle avec défaite d’Avdiivka et, quand sont écrites ces lignes, offensive russe en préparation sur Kupiansk).

L’ouverture d’autres foyers de guerre, formant en somme système et constituant un nouvel ensemble cyclonique planétaire, a commencé avec l’occupation azerbaidjanaise du Karabagh/Artsakh arménien et l’expulsion de fait de ses habitants (septembre 2023). Elle a changé de dimension avec l’opération du Hamas menée contre les populations juives-israéliennes (et tout ceux se trouvant là) aux abords de Gaza, les 7-8 octobre.

Aux analystes qui s’échinent à sermonner qu’on ne peut pas comprendre le 7 octobre sans remonter à 1967, ou à 1948, ou encore à 1916, voire à Moïse, et donc qu’il s’agit du sursaut désespéré de Palestiniens opprimés malgré quelques excès, il convient de répondre qu’on ne peut rien comprendre aux questions palestinienne et judéo-israélienne aujourd’hui si on ne situe pas ce qui se passe là dans le cadre de la multipolarité impérialiste et du système de guerres régionales en train de proliférer à partir de l’épicentre russo-ukrainien.

Le 7 octobre, ce n’est pas un peuple qui s’est soulevé, c’est un Etat qui a attaqué, l’Etat du Hamas, coaché par l’Iran, financé par le Qatar avec jusque là la complicité israélienne. Cette attaque n’a pas pris la forme d’une insurrection, mais celle, opposée, d’un pogrom. Elle a déclenché la destruction barbare de Gaza par l’armée israélienne, qui n’est pas une répétition d’Auschwitz comme l’annone la propagande campiste-antisémite, mais de Marioupol avec pour finalité une seconde Nakba. Prévue comme devant durer des mois par Netanyahou (pour ses raisons propres : se maintenir au pouvoir), elle fournit, en tuant des Palestiniens, une sorte d’exutoire ayant pour fonction objective d’effacer l’Ukraine et de légitimer les glissements les plus réactionnaires partout dans le monde.

Les mobilisations internationales « pour Gaza » répètent en bégayant la forme des mobilisations d’autrefois, la dernière fois en 2003, contre les guerres étatsuniennes, recyclent le campisme et participent à la célébration du culte des Palestiniens souffrant, ne contribuant en rien à la défense effective des droits nationaux et démocratiques du peuple palestinien réellement existant, mais couvrant seulement de leur bruit le virage réactionnaire mondial amorcé. Elles participent pleinement à l’ordre qu’elles s’imaginent contester.

La focalisation sur Gaza, qui ne sert à rien pour aider les Gazaouis, a notamment pour fonction d’empêcher de voir le grand jeu régional réel, qui voit l’Iran différer la guerre avec Israël qu’avaient certainement fantasmée les miliciens du Hamas, trompés, tout en ouvrant des fronts contre les Etats-Unis, secondaires mais nombreux, en Syrie, en Irak, dans la mer Rouge, le détroit de Bab-el-Mandeb (au moyen des Houtis) et la mer d’Oman.

Le premier bénéficiaire de l’ouverture de ce second foyer cyclonique de guerre est Poutine en Ukraine. Et, en même temps que lui, c’est, aux Etats-Unis, Donald Trump, sur lequel il mise comme le fait Netanyahou. L’effritement de Biden, sénile, est accéléré par l’alignement automatique des milieux de gauche qui l’avait fait gagner contre Trump en 2020 sur la stupide formule fétichiste « genocide Jo », rendant possible sa victoire aux présidentielles cet automne : pourquoi choisir en effet entre un génocideur et un fasciste ?

Avec la perspective d’un retour au pouvoir de Trump, et même s’il n’était pas le vainqueur car d’autres candidats et d’autres milieux envisagent ces options, revient la possibilité d’un réalignement diplomatique des Etats-Unis consistant à se réconcilier ouvertement avec la Russie, donc à abandonner l’Ukraine, et à préparer le blocus et/ou la guerre avec la Chine, cherchant à en détacher la Russie et à lui opposer l’Inde.

La Chine, qui avait parrainé la « réconciliation » irano-saoudienne (10 mars 2023), effectuant là sa plus importante opération politique extérieure dans le contexte actuel, pourrait donc se retrouver piégée. Il y a probablement hésitations et luttes dans les sommets chinois sur les choix à faire maintenant. Retenir la Russie à ses côtés, tant que la ligne « Trump » (non limitée à Trump) n’a pas complétement sacrifié l’Ukraine (et la ligne « Trump » se heurte ici à un énorme os : le peuple ukrainien !), n’est pas le plus difficile pour elle à cette étape. Mais le danger d’encerclement maritime s’accentue, l’Inde est hostile et les attaques Houties dans le détroit de Bab-el-Mandeb, que la Chine ne désavoue pas, et aide peut-être, ne font pourtant pas ses affaires. Or, répétons que la crise est grave en Chine. Dans cette situation, la préparation à la guerre en mer de Chine est forcément intensifiée. C’est là le troisième « épicentre » cyclonique de guerre qui se profile, par lequel le passage à la guerre mondiale a le plus de risque de se produire.

Chine, Taiwan, Corée.

Des îles Spratley au Sud au détroit de Corée au Nord, se situe la zone à risque maxima dans la confrontation des impérialismes nord-américain et chinois. Il est notoire que la victoire des indépendantistes, contre le Guomindang, à Taiwan, a encore aggravé les préparatifs de guerre chinois.

A Taiwan les luttes sociales ont conquis des libertés démocratiques contre la domination du parti oppresseur chinois, le Guomindang, devenu l’allié du PCC. L’auto-perception des taiwanais fait d’eux soit une nation distincte, soit la version citoyenne et démocratique de la nation chinoise, et dans les deux cas ils sont une menace identitaire pour le régime de Beijing, tout autant que le Maidan ukrainien le fut pour le Kremlin. Sur le plan maritime, Taiwan et son détroit ferment la mer de Chine et au plan économique, Taiwan est le premier producteur mondial de semi-conducteurs. La doctrine de Xi Jinping faisant de Taiwan une province chinoise repose sur une conception ethno-nationaliste mythique de la nation et correspond aux besoins impérialistes et capitalistes chinois les plus pressants.

Cependant, le risque de « dérapage » dans ce secteur voit le rôle croissant d’une tierce puissance que la Chine ne contrôle pas et qui a trouvé une place nouvelle dans le système multipolaire depuis le 24/02/22 : la Corée du Nord.

Jamais, bien entendu, la Corée du Nord n’a été ni un « Etat ouvrier », ni même un Etat totalement coupé du marché mondial. Les points de jonction étaient nombreux, le plus important passant par la connexion de la caste dirigeante avec la mafia de Macao. Mais depuis deux ans, Kim-Jong-Un s’est sorti de l’impasse où l’avait laissé la séance avortée d’embrassades viriles avec Donald Trump en 2019, par une alliance organique très profonde avec Poutine, prenant à revers Xi Jinping. Elle repose sur une forte progression de l’industrie militaire nord-coréenne, qui conduit à penser que sa force nucléaire est sortie de la primitivité dont elle portait la réputation encore en 2019. Et elle est donc devenue en deux ans un fournisseur nullement secondaire, mais essentiel, de la Russie.

Tel est le fondement objectif des fanfaronnades de Kim lorsqu’il proclame que la Corée du Nord est sortie de son isolement, et déclare qu’il participe au monde multipolaire et au Sud global. Et c’est en effet une forme d’insertion (réactionnaire sur toute la ligne) à l’économie mondiale.

Insistons sur le fait que ce tournant s’est effectué dans le dos de la Chine. Fin janvier, Kim-Jong-Un a fait sauter le « monument de la réunification » des deux Corées qu’avait fait ériger son grand-père, véritable coup d’Etat symbolique. Il menace d’attaquer la Corée du Sud.

De fait l’éclatement d’un conflit en Corée aurait, du point de vue russe, la fonction de coincer la Chine – Staline avait déjà fait le même coup à Mao en 1950 !

Shitstorm et lutte des classes aux Etats-Unis.

La polarisation qui inaugure l’année 2024 se concentre donc dans la « question Trump » aux Etats-Unis, qui est une question mondiale. Celle-ci est double. Aux Etats-Unis, Trump a assumé, assez mal car à sa manière, mais il a assumé, une tentative de coup d’Etat début 2021. C’est pour cela que, même si c’est sous d’autres prétextes judiciaires (il les collectionne), son invalidation est possible, mais c’est aussi pour cela qu’il est extraordinaire en fait qu’aujourd’hui il soit éligible, ce qui donne la mesure de la crise. A l’échelle internationale, Trump signifie l’alliance avec la Russie en vue de la détacher de la Chine, et en lui livrant l’Ukraine. Mais cette éventualité de la politique étatsunienne peut aussi se produire sans Trump.

Si « perfect storm », tempête parfaite, peut désigner la combinaison en cours à l’échelle mondiale, il faut aussi parler pour les Etats-Unis de « shitstorm », « tempête de merde » – comme déjà début 2021, mais en pire, car Trump a lâché deux « bombes » que l’on aurait tort de considérer comme de simples « trumperies », et qui portent sur les deux dimensions de la question.

Au plan national, il a déclaré qu’il serait un dictateur « le premier jour », de façon à écraser les oppositions empêchant l’Amérique de retrouver sa « grandeur ». Rodomontade, sans doute, mais « dictateur » voulant dire : ne tenant pas compte de la constitution, elle est à mesurer à sa vraie valeur.

Au plan international, il a déclaré qu’il n’avait aucune raison d’aider quelque pays européen que ce soit, membre de l’OTAN, à résister à une invasion russe, tant qu’il ne paierait pas ce qu’il doit -soi-disant – aux Etats-Unis pour leur aide. On pouvait difficilement imaginer soutien plus ouvert à Poutine, tellement caricatural que certains commentateurs veulent, là encore, n’y voir que galéjades. Mais un ex et peut-être futur président des Etats-Unis qui galège ainsi, ce n’est plus de la galéjade !

Quand Trump en sort une, Macron suit : ce théorème, expérimenté sous le premier mandat de Trump où Macron avait proclamé l’OTAN en état de « mort cérébrale », s’est à nouveau vérifié le 26 février 2024, quand Macron a parlé de la possibilité d’envoyer des troupes en Ukraine, ce que l’Ukraine n’a pas demandé alors qu’elle est privée de munitions.

La différence, c’est que Macron, la première fois, tressautait sous l’effet de Trump président, tandis que là, il fait du trampoline sous l’impact de Trump seulement candidat. De fait, Trump candidat a réussi à relancer (avec l’aide de Macron !) la crise de l’OTAN censée pourtant avoir été requinquée par Poutine après le 24/02/22, et le jour même de l’admission de la Suède dans ses rangs, après la Finlande !

La classe dominante étatsunienne est dans une impasse. Elle ne contrôle pas Trump, qui a pris, lui, le contrôle du Parti républicain avec le soutien d’une base populaire fascisante dont l’assise territoriale est celle des Etats confédérés lors de la guerre de Sécession. Mais les options que porte Trump : au niveau international l’alliance russe contre la Chine, au niveau national la réaction sur toute la ligne, sont de vraies options pour cette classe dominante, qui entérinent le déclassement de l’impérialisme nord-américain, mal masqué par les affirmations de souveraineté et d’appétit dominateur.

En 2020 Biden n’a pas gagné par ses propres forces, mais par le mouvement social déclenché après le meurtre raciste et policier de Georges Floyd. Ces forces n’ont, en partie, pas envie de le soutenir cette fois-ci, fondamentalement en raison de sa politique en faveur des capitalistes, fantasmatiquement en raison de la « Palestine » (qui n’est pourtant pas un fantasme, elle …).

La troisième force, celle de la classe ouvrière, s’est pourtant renforcée ces derniers mois, avec les grandes grèves de l’automobile et d’autres secteurs et la réapparition d’un courant syndical large de lutte de classe dans l’AFL-CIO, courant qui ne rompt pas pour autant avec le Parti démocrate, et qui, au plan international, exige le cessez-le-feu à Gaza et aussi l’aide à l’Ukraine, tout en s’interrogeant sur la pertinence de la candidature Biden.

On peut même dire que lorsque le nouveau dirigeant de l’United Automobile Workers, Shain Fain, déclare, porté par les victoires des grèves qu’il a coordonnées, qu’il faut négocier des contrats dans tous les secteurs expirant au 1° mai 2028 afin de déclencher une grève générale aux Etats-Unis, il dessine des éléments d’une politique ouvrière indépendante. Or il le fait en sautant par dessus la question immédiate des élections présidentielles, mais en donnant une date, lointaine, qui correspondrait en théorie à la fin du mandat du prochain président élu. Il est impossible que lui-même ou les couches qui l’ont porté dans la position où il se trouve à présent ne soit pas préoccupés centralement par les présidentielles, par Trump mais aussi par Biden. Le danger Trump peut dans un premier temps brider une rupture syndicale avec les Démocrates, mais à terme il met en évidence le besoin d’une politique indépendante, dont les éléments aujourd’hui sont en partie dehors et en partie à l’intérieur de ce parti bourgeois.

Quoi qu’il en soit, la situation intérieure des Etats-Unis va aller en se radicalisant. Si, le moment venu, le vote Biden – ou Kamala Harris – est la dernière option contre Trump, un vote indépendant pour ces candidats bourgeois est possible et la poussée de la lutte des classes l’accompagnera à nouveau, mais avec moins d’illusions encore. Il est possible aussi qu’une invalidation judiciaire de Trump se produise auparavant et déclenche des affrontements directs, donc des éléments de guerre civile entre deux camps bourgeois. Là encore, les partisans de l’organisation indépendante de la classe ouvrière n’auront d’autre choix que d’intervenir par eux-mêmes contre le camp « Trump », et il leur faudra faire de cette action une étape vers leur affirmation politique propre.

Perfect storm global, shitstorms partout ?

Sous l’égide de la perfect storm qui monte à l’échelle mondiale, ne nous racontons pas d’histoire : dans chaque situation nationale, c’est à des shitstorms, des variables apparentées peu ou prou au choix nord-américain, un faux choix à terme mais un choix parfois nécessaire dans l’immédiat, que nous risquons d’être acculés. Dans ce cas, mieux vaut s’y préparer consciemment pour tenter de passer à l’étape suivante plutôt que de prendre cela comme une fatalité ne conduisant qu’à cultiver l’impuissance.

Ne poussons d’ailleurs pas trop loin le pessimisme de la raison : les mouvements populaires sont irréductibles aux camps bourgeois comme aux camps géostratégiques. En Afrique sahélienne, nous avons en ce moment même une conjonction de crises ouvertes ou rampantes : crise ouverte au Sénégal contre un pouvoir exécutif encore lié à la France, crise ouverte en Guinée avec une grève générale contre un pouvoir se situant quelque part entre la France et la Russie, crise rampante au Burkina Faso contre un pouvoir vendu à la Russie. Insistons sur l’importance du cas burkinabé : l’illusion « anti-impérialiste » anti-française y a atteint ses limites, le mythe est cassé, il s’est vite cassé car dans la nation de Sankara et de la révolution de 2013 de telles duperies ne peuvent durer très longtemps, mais les larges masses prennent la mesure de l’adversaire, celui qui tyrannise le Mali, massacre au Soudan et en Centrafrique, et s’est renommé, de Wagner … Afrika-korps !

En Inde, le mouvement paysan déferle à nouveau contre Modi, mais Modi n’a pas perdu son pouvoir et semble l’avoir consolidé, dans une fuite en avant réactionnaire n’appelant plus l’Inde de son nom national mais du terme ethnoreligieux Bharat.

En Amérique latine, Lula n’a en rien réduit les forces d’en haut, et hélas d’en bas aussi, qui portent Bolsonaro : élu presque malgré lui par la mobilisation massive du Nordeste, en avait-il la volonté, lui qui soutient Poutine et ne connait de génocides contemporains que celui qu’il prête aux Juifs ?

En Argentine, Milei est (pour l’instant) un cas à part de chef se voulant le plus aligné de tous les alignés sur le « camp occidental », formant pratiquement un courant millénariste sui generis de type judéo-évangélique, et la grève générale se cherche pour l’affronter.

En France aussi, comme au niveau des élections dites européennes pour le parlement de Strasbourg, le contraste est criant entre les mobilisations sociales en bas, et les forces politiques constituant, comme disent les journalistes, « l’offre politique ». On dit souvent que les Etats-Unis anticipent ce que nous connaissons ensuite, mais il est ici permis de se demander si la politique capitaliste en France n’est pas celle qui, après l’Italie, anticipe de mieux en mieux la collusion entre « Démocrates » et « Républicains » pour parler l’américain, ici entre macroniens et Rassemblement national. Certes, le temps d’un propos hasardeux sur les troupes au sol de la part de Macron, ils peuvent à nouveau se présenter en ennemis. Mais juste pour un temps.

Je ne conclurai pas ce texte, quitte à finir un peu en queue de poisson. La multipolarité impérialiste a aussi comme l’une de ses formes cette généralisation des shitstorms dans chaque situation nationale et continentale. Mais en répandant partout cette nouvelle mondialisation décomposée, elle réunit aussi les conditions des affrontements la refusant. La théorie par laquelle nous analysons ce système vise à préparer ceux-ci, et leur jonction. C’est ainsi qu’il y aura une vie.

VP, le 28/02/24.