Plus de 20 camarades (mais dont seulement 3 femmes) ont participé à cette réunion, remarquable pour l’intérêt, la qualité et la courtoisie des débats. Cette réunion est importante, car elle se situe à un moment crucial de notre époque, mêlant crise de la biosphère, guerre d’agression russe en Ukraine et affrontements politico-sociaux de diverses natures, mais souvent très déterminés et violents, des peuples à leurs dirigeants dans le monde entier. À nouveau se pose la vieille question Que faire ? pour les militants qui se définissent comme marxistes, révolutionnaires ou simplement « lutte des classes ». Rien ne saurait à cet égard remplacer le libre débat dans le respect des personnes et des positions de chacun.
Je souhaiterais livrer ici quelques réflexions que m’a inspirées cette réunion. Je le ferai notamment à la lumière de la « plateforme » adoptée par Aplutsoc lors de son assemblée générale du 22 janvier de cette année. Ce texte résume l’orientation et la perspective d’Aplutsoc dans les 4 points suivants :
(P1) la crise climatique et biologique globale causée par la production capitaliste a déjà instauré une situation sans retour en arrière possible, qui par elle-même conduit à un emballement, destructeur pour la majorité du genre humain et des milieux naturels ;
(2) il ne s’agit pas pour des révolutionnaires efficaces d’inventer le mouvement réel des luttes sociales et des luttes humaines pour la survie, mais de l’aider à aller de l’avant sur la base de ce qu’il contient déjà, en reliant les revendications, écologiques, économiques, démocratiques, féministes, menant invariablement à une seule et même conclusion : la prise du pouvoir par le prolétariat, c’est-à-dire la réalisation de la démocratie par la destruction des appareils d’État du capital et de leurs principaux relais (Bourse, médias…) et leur remplacement par des formes élues, démocratiques, à tous les niveaux ;
(3) cette méthode politique vaut pour tous les États du monde, bien entendu dans le cadre de leurs spécificités propres ;
(4) nous prenons tout l’héritage programmatique de l’histoire du mouvement ouvrier au sérieux, en relation avec le programme d’action immédiat et concret dont les trois points précédents posent le fondement, sans bien entendu mettre un point final à son élaboration et à son évolution permanentes : la théorie est un guide pour l’action à condition qu’elle y puise son contenu.
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Plan du texte
- L’effondrement
- Les sources et les causes
- Transition écologique, écologie punitive, décroissance, démocratie
- Gaïa, l’animisme et le matérialisme historique
Très bien écrit, pertinent et synthétique, merci. Tu avais (as toujours) des relations avec Mazel/Mazet (je ne sais plus, c’était Pierre Salvaing qui m’avait envoyé ses textes)?
Sur le coeur politique du texte, que je vais citer, j’ai néanmoins un profond désaccord : « Si demain des élections,
référendums ou autres consultations électorales sur des questions fondamentales comme la
voiture, le numérique ou les jeux du cirque étaient organisés, en l’absence d’informations
détaillées sur la situation mondiale réelle et pas fantasmée (du style, « c’est un mauvais
moment à passer mais ensuite tout redeviendra comme avant »), il est fort peu douteux que la
résistance à des changements fondamentaux dans les modes de vie serait très forte. Or la prise
du pouvoir et la destruction de tous les États capitalistes actuels peut de moins en moins
attendre avant qu’il soit trop tard. Cette prise du pouvoir ne pourra s’effectuer par la voie
électorale, et, si elle était réalisée, elle ne pourrait pas attendre un comblement rapide de
toutes les lacunes actuelles dans la compréhension des processus en cours et des décisions
urgentes à prendre. Plutôt qu’une gestion « démocratique » de la société, à ce stade ne serait-il
pas nécessaire d’envisager un équivalent contemporain de la notion de « dictature du
prolétariat » telle que conçue par les marxistes avant son dévoiement absolu par le stalinisme
et ses rejetons dans le monde entier ? »
Aucune mutation démocratique profonde des sociétés humaines pour « vivre l’effondrement, et non seulement y survivre », pour reprendre le sous-titre d’un livre dont tu critiques de manière très juste la philosophie, ne se fera sans… démocratie. Je crois que le concept de « dictature du prolétariat », certes dévoyé par le stalinisme (et ses proches parents sud-asiatiques, africains, américains…), demande une révision (si ce n’est qu’un changement de formulation pour qu’elle soit plus heureuse, je m’en féliciterai, mais je crois que le problème est plus fondamental) : il s’agit simplement de priver de pouvoir (de nuire) l’oligarchie capitaliste, en un mot les plutocrates, par et pour la démocratie. C’est par l’émergence, le renforcement, l’épanouissement des organisations démocratiques que les classes laborieuses pourront comprendre la nocivité des actuels modes de vie, dont certains aspects sont confortables, et en changer radicalement. Laissons la « dictature » (concept et pratique) aux fascistes, combattons toute forme de dictature en nous appuyant sur les mots d’ordre démocratiques, qui sont les plus justes et les plus mobilisateurs aujourd’hui.
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Deuxième aspect sur lequel je suis un peu réservé sur ce texte : à mon sens, les zads et autres luttes locales (mégabassines, occupations de mines d’extraction de lignite… pour ne citer que des exemples occidentaux) ont quand même un double mérite : 1) elles empêchent des destructions, ce qui est bon à prendre et même vital ; 2) elles contribuent fortement au développement de la conscience de la progression du processus de destruction de la biosphère par le système capitaliste, et inscrivent ce thème dans l’espace public, les médias.
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Bonjour Rémy,
Merci pour tes deux commentaires fort pertinents. Ils me paraissent juste « dans l’abstrait ». Certes, nous devons combattre les illusions, tenter de faire progresser la conscience de l’urgence de la question de la biosphère, participer aux combats locaux ou partiels, etc. Reconnaissons tout de même que nous sommes le pot de terre (de la terre au sens de Bruno Latour, peut-être!), mais que, au niveau de la diffusion des informations, au niveau pédagogique, nous ne pouvons pas lutter contre la machine infernale de la propagande étatique, de celle des médias, de l’ « idéologie dominante », des « experts » incompétents ou au moins aux connaissances limitées et biaisées, et surtout de « l’optimisme inhérent à tous les êtres humains ». La quantité de désinformations scientifiques infusée quotidiennement par mille canaux est telle qu’elle ne pourrait être combattue que par des milliers de contre-informations quotidiennes elles aussi. On peut imaginer, comme le fait la fondation Sciences Citoyennes, que si des « conférences de citoyens » réellement démocratiques pouvaient être organisées à toutes les échelles de la société selon les méthodes préconisées par cette organisation, l’ « humanitude », selon le néologisme hideux proposé par Jacques Testart pour ce concept dans son livre éponyme, pourrait faire reculer rapidement les illusions, les croyances et l’optimisme qui prévalent encore pour la grande majorité de la population. Mais personne n’a les moyens de le faire actuellement, et il ya URGENCE. Le mot d’ordre « démocratie », comme celui de « constituante » et quelques autres, peuvent jouer un rôle mobilisateur, un rôle de mots d’ordre de « transition », pour mobiliser les travailleurs pour la PRISE DE POUVOIR, qui est la seule perspective ayant du sens. On peut bien imaginer une mobilisation des masses pour ce mot d’ordre. Mais une fois ce pouvoir pris, les décisions qui s’imposeront ne pourront qu’agir comme une douche froide pour ceux qui auront contribué à cette prise de pouvoir. Oui il faudra se passer de bagnoles, de grands rassemblements festifs, de voyages bradés tout autour du globe, de changements dans la plupart des domaines de notre mode de vie. Personne ne l’acceptera de gaieté de coeur, bercés que nous sommes tous par cette illusion que tout cela pourra continuer parce que nous le « préférerions ».
L’alternative est simple, et à mon avis nous ne l’empêcherons pas: rien ne sera fait de réellement significative, et c’est l’effondrement qui nous imposera ces bouleversements drastiques: la fin du réseau mondial de la communication électronique, des transports et déplacements à grande distance, de tous les « conforts » que nous apporte le fonctionnement actuel de la société. Alors certes on peut imaginer comme Yves Cochet que chacun va se préparer à ces changements inéluctables en acquérant un cheval et une charrette pour se préparer à la fin de la voiture, à cultiver ses propres aliments, à vivre en autarcie, mais c’est sans compter, si nous n’avons pas détruit auparavant les structures d’Etats, financières, commerciales, etc., que nous n’empêcherons pas alors la société militaro-policière absolue que ces Etats préparent certainement déjà dans l’ombre. Toute la société mondiale deviendra alors une bande de Gaza de milliards d’humains dans un « camp à ciel fermé » comme le dit très justement l’UJFP, destiné à l’esclavage, au massacre et à une réduction des populations proche de leur anéantissement.
Le seul scénario qui me paraît réaliste est celle d’une prise de pouvoir « insurrectionnelle » soutenue par une majorité « démocratique », mais ensuite, les décisions à prendre apparaîtront comme « punitives » à cette même majorité et il faudra les imposer, sinon le rétablissement de l’ordre ancien se fera très vite, comme après la « révolution des oeillets », les « révolutions arabes » ou les mille autres mouvements révolutionnaires avortés lors du dernier siècle.
(Je ne suis en contact ni avec Mazel/Mazet ni avec Pierre Salvaing).
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Mazel, c’est ton blog (que j’ai consulté à partir du lien que tu as mis dans ta contribution) qui m’y a fait penser, tu liras ce que j’ai envoyé pour toi à l’adresse mail d’Aplutsoc, et tu m’en diras des nouvelles. C’est fou que vous n’ayez pas été en contact, mais ça confirme ce que tu dis sur les blocage de l’OCI.
Je reprends le dernier paragraphe de ta réponse : « Le seul scénario qui me paraît réaliste est celle d’une prise de pouvoir « insurrectionnelle » soutenue par une majorité « démocratique », mais ensuite, les décisions à prendre apparaîtront comme « punitives » à cette même majorité et il faudra les imposer, sinon le rétablissement de l’ordre ancien se fera très vite, comme après la « révolution des oeillets », les « révolutions arabes » ou les mille autres mouvements révolutionnaires avortés lors du dernier siècle. »
A mon avis, il ne peut y avoir prise de pouvoir insurrectionnelle soutenue par une majorité démocratique qu’à partir du moment où tu as assez de gens déterminés à prendre le pouvoir, et donc ayant une conscience écologique profonde. Donc oui, cette avant-garde prendra des décisions punitives, mais soutenues par la majorité, elles ne seront punitives que vis-à-vis d’une minorité accrochée à ses privilèges (les plutocrates et leurs soutiens) et peut-être quelques adorateurs de bagnole résiduels.
La question, maintenant (et elle est pratique, celle-ci), c’est : comment construire/renforcer cette avant-garde? Comment la rendre majoritaire? Et là, c’est vis-à-vis du projet global du groupe APLS que je suis un peu sceptique : autant je crois qu’APLS est bon pour informer, créer un véritable espace de débats (ce qui est déjà beaucoup, un grand mérite), autant au niveau organisationnel / organisation susceptible de faire levier dans la lutte des classes, ça me semble extrêmement limité (voire insignifiant). A mon avis, il faudrait réfléchir au bon vieil entrisme, c’est-à-dire à intégrer une organisation politique déjà existante et avec un minimum de poids (masse critique!), dans laquelle APLS ait une chance de peser (sans se diluer, se dévoyer), qu’elle puisse donc travailler au corps, de l’intérieur. Je n’ai pas de solution évidente à proposer, mais je pense qu’il faudrait y réfléchir et en débattre.
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La dernière partie est calamiteuse et vient comme ruiner l’intérêt du texte (qui partait un peu en vrille cependant dans l’alternative « dictature militaire capitaliste » versus dictature écologiste (sans armes on fait comment, sinon s’engouffrer dans une dynamique stalinienne ?). Expliquer pourquoi des chiens domestiques ne se conduisent pas comme des loups, ne s’explique pas par l’adn, les mutations et la « sélection naturelle » (s’effectuant dans une temporalité « incommensurable » avec celle de l’existence individué), il y a bien ici , sur 10 000 ans, en decà encore de l’échelle des mutations biologiques des « espèces », des stratégies (interactions) adaptatives. L’introduction du concept, « idéaliste » si l’en est de conscience en tant que « conscience intentionnelle, c’est nous renvoyer plus vers le prêtre Franz Brentano, puis Husserl, pour finir dans le néo-positivisme logique, que vers un « matérialisme critique réflexif ». On a ici un exemple de « philosophie « matérialiste » des praticiens de la science des années 60 en France, où l’auto-poïéticité de la « Science » « expérimentale et théorique », sa « coupure » (son « découpage du réel ») avec le monde vivant hétérogène, s’incarne précisément dans sa « toute puissance », et la croyance absolue en sa puissance aveugle, devenue religion contemporaine. C’est l' »idéologie de la science » aussi qui a « fabriqué » ces centaines de millions de zombies automobilisés… Le « general intellect » n’est pas fatalement une force productive libératrice !
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La « loi de Darwin » fonctionne ici comme métaphore de la science (capitaliste) occidentale : Elle expérimente à l’infini, par méthodes essais erreurs (les formalisations justification-dissémination ne venant la plupart du temps que « post festum »), à l’infini, quels que soient les coûts et les dégâts, la « loi de la compétition » éliminant les « solutions faibles », faisant proliférer les « solutions fortes ».
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