Deux jours après l’offensive du Hamas, qui a réussi à provoquer le plus grand choc militaire contre l’État israélien que celui-ci ait connu depuis la guerre du Kippour en octobre 1973, les opérations du Hezbollah sur la frontière libano-israélienne et l’annonce du déploiement de navires de guerre états-uniens sont des faits qui renforcent la prégnance d’une éventualité menaçante à laquelle tout analyste sérieux a immédiatement pensé : celui d’un basculement vers une guerre « régionale ».

Derrière le Hamas, il y a, certes, dans une certaine mesure et très fortement dans la journée d’hier, le peuple palestinien et sa composante gazaouie. Le franchissement du rideau de fer ne peut que le galvaniser et cela se comprend, même si le Hamas est une organisation réactionnaire qui, dans le cadre mis en place par Israël, opprime les Gazaouis – et les femmes de Gaza tout particulièrement.

Mais derrière le Hamas, il y a aussi, il y a surtout, l’Iran, aux plans financier, politique et logistique. L’opération commencée samedi matin 7 octobre est tout sauf une improvisation. Elle ne réagit donc pas à telle ou telle provocation israélienne, lesquelles existent, ni à l’accentuation de la répression de ces derniers mois, mais ne fait que les utiliser. Cette opération n’a pu qu’être décidée et planifiée en relation avec le régime iranien.

Dire cela n’est en rien appeler à la guerre contre l’Iran – seuls les plus abrutis parmi les campistes peuvent prétendre une chose pareille ! -, c’est au contraire situer cette opération dans le cadre des affrontements sociaux qui montent. Le régime iranien veut effacer le spectre qui le ronge et qui, résilient, peut surgir et le renverser, celui de « Femmes, Vie, Liberté ». De plus, il considère avec inquiétude l’occupation azerbaidjanaise du Karabagh/Artsakh, nullement par sympathie pour la cause arménienne mais par méfiance envers le panturquisme et envers les Azéris d’Iran – sachant en outre qu’Israël soutient et arme l’Azerbaïdjan. Prestement, les « exploits » du Hamas effacent dans sa propagande ce qui était une rebuffade.

C’est pourquoi la toute première réaction d’Aplutsoc, hier, avant l’article plus analytique et de discussion du camarade Audey, a voulu situer les enjeux à ce niveau : celui de la lutte sociale à l’échelle internationale, d’une part, et celui de la menace de guerre sous sa forme la plus barbare, d’autre part.

Depuis, en France, nous avons une opération politico-médiatique de « haro sur l’extrême-gauche » relancée par Md. Borne, l’ « extrême-gauche » étant en l’occurrence la France Insoumise qui, dans un communiqué assez mitigé, appelle à un cessez-le-feu et à arrêter « l’engrenage » en appliquant « les résolutions de l’ONU, à commencer par la fin de la colonisation ».

Il est frappant que ce rappel, qui fut en son temps coutumier de la part de quasi toutes les forces politiques françaises de droite et de gauche, soulève aujourd’hui une quasi dénonciation pour terrorisme !

Ensuite, le communiqué du NPA (ou NPA « B » comme disent les spécialistes) a lui aussi suscité des dénonciations menaçantes, d’autant qu’il précise, lui, que « Le NPA ne se joint pas à la litanie de la prétendue « désescalade » et soutient pleinement la lutte du peuple palestinien, donc se situe dans la guerre du côté palestinien – le Hamas n’est nommé qu’au tout début, factuel, du communiqué, qui se termine sur le mot : « Intifada ».

Il est évident que, que ce soit lorsque cela se produit à l’encontre de la FI ou envers le NPA ou d’autres, Aplutsoc rejette avec mépris les leçons de morale des gouvernants et dénonce leurs velléités de criminalisation de quiconque ne reproduit pas leurs discours et leurs tics.

On a non seulement le droit, mais le devoir, de défendre les revendications démocratiques et nationales des Palestiniens contre leurs oppresseurs colonialistes et racistes. Exactement comme pour les Ukrainiens ou les Arméniens.

Ceci étant clairement posé, les deux communiqués en question (et d’autres) évitent toute caractérisation du Hamas. Je me permettrai d’emprunter à une conversation entre des amis et camarades ukrainiens une caractérisation du Hamas qui ne manque pas de profondeur (échange tenu sur les réseaux sociaux) :

Une (jeune) camarade ukrainienne écrit : « L’escalade de la violence et l’abîme des manipulations politiques dans lesquelles sont piégés les civils de Palestine et d’Israël sont un enfer. C’est aussi le résultat et l’aboutissement logique d’années d’oppression, d’occupation et d’injustice systémique. Et oui. Si les Ukrainiens étaient occupés comme l’était la Palestine et s’ils vivaient depuis des dizaines d’années sous les bombardements constants et l’apartheid de la Russie, dans l’isolement international et face à l’indifférence, ils formeraient probablement leur propre “Hamas” terroriste en alliance avec une dictature conservatrice. Certains d’entre eux perdraient la face humaine et tueraient des femmes russes dans la rue, comme le Hamas tue actuellement des civils israéliens. Mais personne ne veut y penser, car tout le monde est convaincu de sa supériorité morale. L’humanisme est une chose fragile et il est beaucoup plus facile à perdre que nous le pensons. »

Un (moins jeune) camarade ukrainien réagit à ces mots : « Dans les années 30 et 40 du XX° siècle les Ukrainiens d’Ukraine occidentale ont eu leur Hamas. Tu sais comment il s’appelait ! »

La jeune camarade réagissait aux images de femmes prisonnières, notamment des jeunes filles kidnappées dans une rave party – on parle, sans plus de précisions, de centaines de morts. Certaines des victimes auraient été des pacifistes israéliennes. Et ce à quoi nos deux camarades ont pensé, ce sont les images du pogrom de L’viv en 1941. Le « Hamas » d’Ukraine dans les années 40, c’était l’OUN, ce que le mythe désigne depuis du nom de « bandéristes ». En URSS, parler du génocide juif était pratiquement interdit, sauf pour dire que « les nazis ukrainiens » tuaient les Juifs.

Bien entendu, pas question de justifier la politique de l’OUN en 1941 ou du Hamas aujourd’hui par la réalité de l’oppression. Expliquer n’est pas justifier : dans les deux cas, des opprimés ont rejoint ces organisations et on peut l’expliquer en connaissant les circonstances, mais cela ne justifie pas leur politique et leurs actes.

Alors, est-ce que le Hamas, comme semble vouloir le croire le NPA, c’est « l’Intifada » ? Nul doute que des combattants de l’Intifada ont fini, faute d’alternatives, dans les rangs du Hamas. Mais de là à croire que c’est la même chose, il y a la différence qui existe entre un soulèvement populaire largement spontané et une organisation réactionnaire, militaire, riche et corrompue, extrêmement structurée.

La nation palestinienne est opprimée et soumise à ce qui s’apparente à un apartheid, et les bombardements sur Gaza sont sans doute les crimes de masses les plus graves au moment présent.

Mais le programme ultime du régime du Guide suprême iranien est une « purification » ethnique et religieuse généralisée du Proche-Orient qui, envers le peuple judéo-israélien, signifie son extermination. Il ne s’agit pas chez lui d’anticolonialisme, mais d’antisémitisme.

Par peuple judéo-israélien, j’entends cette réalité d’un peuple proche-oriental né de la réalisation du projet sioniste. C’est un peuple qui n’est pas libre puisqu’il en opprime un autre, le peuple palestinien. Mais les mimiques de pogroms du Hamas lui signifient qu’il est menacé dans son existence, ce qui, bien entendu, fait le jeu de l’extrême-droite ethno-nationaliste en son sein, celle de Netanyahou, qui a déjà commis des pogroms contre les Palestiniens. Sauf qu’au jeu de la guerre ethnique réciproque, les judéo-israéliens sont encerclés. Cette nationalité oppresseuse est donc en même temps une nationalité menacée, menace qui est étayée au plan mondial par la réalité de l’antisémitisme, ce qui est la particularité de la situation, même si c’est pour les Palestiniens que la menace immédiate est la pire.

Le programme réactionnaire de l’Iran, du Hezbollah, et de fait du Hamas, ne menace pas que les judéo-israéliens, car son champ d’application comporte déjà l’Irak, la Syrie, le Liban. Il a commencé à s’appliquer directement dans la contre-révolution en Syrie, avec les destructions, les massacres et les migrations forcées de Syriens, surtout parmi les arabophones sunnites. Il s’oppose à toute réalisation démocratique des aspirations démocratiques de qui que ce soit, donc aussi des Palestiniens, qui ne seraient pas traités comme une nation, car aucune nation autogouvernée n’est possible dans un tel programme impérialiste, lequel ne serait pas une réponse à l’ordre mondial actuel, mais sa version aggravée (une analyse complète demanderait ici de revenir sur le programme panturc, qui repose sur le génocide arménien, ses répliques actuelles, et la négation du fait national kurde).

Nous avons là une version régionale de ce stade suprême de l’impérialisme que serait en fait le programme mondial du « monde multipolaire » des « BRICS élargis » !

Dans ce cadre, il est probable que le régime iranien joue, de manière plus immédiate, un jeu visant à jauger et niveler le poids du régime saoudien : rappelons que depuis que la Chine est censée les avoir réconciliés, Iran et Arabie saoudite ont été appelés à devenir l’un et l’autre des membres éminents des « nouveaux BRICS ». Or, la monarchie saoudienne travaillait à la « normalisation » de ses relations avec Israël.

Si l’oppression nationale des Palestiniens et leur volonté de combat pour leur libération sont des données premières pour déterminer une politique, les éléments que je viens d’évoquer indiquent qu’on ne peut pas prendre l’offensive du Hamas pour une Intifada et qu’on ne peut pas ignorer la nature ultra-réactionnaire des pouvoirs de toutes les puissances régionales (Iran, Arabie saoudite, Émirats, Qatar, Turquie, Israël, Égypte) ainsi que la complexité de la question judéo-israélienne (un peuple à la fois oppresseur et potentiellement menacé de destruction).

Or, le plus ennuyeux dans l’immédiat en France et ailleurs réside dans l’inertie abyssale de la pensée et de l’imagination des couches militantes de gauche radicale ou d’extrême-gauche. Je vais dire quelque chose de terrible mais de véridique : cette guerre les rassure, ils croient y avoir leurs repères. De toute éternité ils défendent, en réalité fort mal, la « cause palestinienne » contre « le sionisme et l’impérialisme ». L’Ukraine les a dérangés. Comme la Syrie avant elle. Au mieux concèdent-ils que Poutine est désagréable, n’est-ce pas. Une bonne « Intifada » même fantasmée, des bombardements terribles sur Gaza, c’est pour eux la routine, la normalité, le positionnement automatique et simple pour ne pas penser au reste du monde.

Ils se trompent. Pour soutenir la cause palestinienne, elle aussi, l’assimilation des leçons ukrainiennes, l’appréhension du monde réel dans lequel nous sommes entrés, est indispensable.

VP, le 08/10/23.