Le Workers International Network (WIN) a tenu le 10 octobre dernier une réunion de plusieurs dizaines de militants pour examiner la situation ouverte par le cours droitier et anti-démocratique de la direction du Labour Party de Keir Starmer et pour ouvrir la perspective d’un nouveau parti de gauche de masse. Le bilan du virage à droite validé par la conférence du Parti travailliste qui a choisi une orientation pratiquement identique à celle des conservateurs a produit des effets destructeurs.

Le parti travailliste a perdu plus de 150.000 membres, avec plusieurs milliers de militants socialistes expulsés, harcelés, écœurés, des sections suspendues, il a perdu près de 15 millions de livres sterling de ressources, ce qui le met au bord de la faillite, il a perdu, lors de trois élections partielles successives, les deux tiers des suffrages qu’il avait remportés en 2017.

Un syndicat membre fondateur du parti travailliste s’est désaffilié et le risque se profile de nouvelles désaffiliations de syndicats.

Un débat très ouvert a abordé toutes les questions : Le Labour est-il fini ? La gauche peut-elle en reprendre la direction ? Quelles leçons peut-on tirer de l’expérience Corbyn ? Le Labour est -il au bord de la scission ? Comment aller vers un nouveau parti de gauche de masse ?

En ouverture de la réunion du WIN, un message de Ken Loach a été lu. Suite à son expulsion du Labour, le militant et néanmoins réalisateur, a aussi exprimé sa position dans The Guardian du 28 septembre dernier dont nous publions ci-dessous une traduction.

En conclusion des débats, Roger Silverman a souligné le consensus entre les participants, qu’ils soient à l’intérieur ou à l’extérieur du parti travailliste, pour continuer le combat sans se censurer ou faire un quelconque compromis pour rester dans le Labour. Être ou ne pas être dans le parti travailliste, cela peut relever de circonstances locales ou de préférences personnelles mais ce dont tous ont besoin, c’est d’un mouvement où l’on puisse démocratiquement débattre, mener des campagnes, combattre. Chris Williamson (note1) qui s’est exprimé dans des termes voisins de ceux de Ken Loach : « Ce que nous voulons c’est un mouvement », est également cité comme un témoignage qu’un nouveau parti est en train d’apparaître et de se construire.

En fait, il y a des années que le Labour est scindé en deux partis, cela a été explicitement énoncé par Tony Blair en 1994 quand il a déclaré « Je ne suis pas Labour, je suis New Labour » et qu’il a convoqué une conférence extraordinaire pour abroger la fameuse clause 4 par laquelle le parti travailliste s’affirmait socialiste avec pour programme de mettre fin à la propriété privée des moyens de production (c’est cette phrase de la clause 4 dont Ken Loach rappelle qu’elle figurait sur sa carte de membre du Labour en 1964, qui conclut sa déclaration ci-dessous). Cette révision opérée par Tony Blair était porteuse d’un message clair à l’adresse de la classe dominante : « Vous pouvez avoir confiance dans le New Labour ».

Aujourd’hui, les travailleurs de Grande-Bretagne sont confrontés aux développements de la pauvreté, du chômage, à la reprise de l’inflation, aux rayons vides des supermarchés, aux pompes à essence à sec, à la législation répressive, à la reprise de la crise en Irlande du Nord, à la nouvelle vague de Covid… La jeunesse est particulièrement victime de ces crises. Et il n’y a pas d’autre remède que de combattre pour une autre société. La discussion pour construire un mouvement large vient tout juste de s’ouvrir, elle doit se développer avec tous ceux qui veulent s’impliquer dans la construction d’une direction socialiste.

LM.

Note 1 :

Christopher Williamson (né en 1956), membre du labour Party, député de Derby North de 2010 à 2015 et de 2017 à 2019.

En 2019, Williamson fait l’objet d’une enquête formelle et est suspendu du Labour pour ses critiques concernant les allégations d’antisémitisme au sein du parti. Williamson conteste les sanctions. La même année, le comité exécutif national du Labour empêche Williamson de se présenter comme candidat travailliste aux élections. Il démissionne du Labour. En novembre 2020, en réponse à la suspension de Jeremy Corbyn du Labour party, Williamson annonce qu’il est en pourparlers avec « des responsables clés du mouvement syndical et des partis de gauche existants » sur la possibilité de créer un nouveau parti socialiste.

Document

La démocratie est morte dans le parti travailliste de Keir Starmer

Par Ken Loach

Mercredi 29 Septembre 2021

Ces dernières semaines, j’ai reçu une distinction honorifique. J’ai rejoint les rangs des expulsés ou suspendus du parti travailliste. Mon crime est d’avoir soutenu un groupe, récemment proscrit, qui s’oppose aux expulsions injustifiées du parti. C’est la réalité de la purge conduite par Keir Starmer.

Même avant ses actuels agissements pour affaiblir l’influence de la base du parti, Keir Starmer menait une campagne pour faire taire la dissidence et chasser des milliers de membres. L’un de ses partisans s’est ouvertement félicité qu’ « il (Starmer) ait bloqué l’extrême gauche ».

Aujourd’hui la démocratie dans le parti travailliste est morte. Avec la direction de Keir Starmer on a vu de nouvelles règles inventées et appliquées rétrospectivement et des sections de circonscription suspendues de facto, leurs élus démis et remplacés par des hommes de confiance de la droite. Les candidats aux élections sont imposés d’en haut, indépendamment des souhaits locaux. Les motions critiquant Keir Starmer ou soutenant son prédécesseur, Jeremy Corbyn, sont déclarées irrecevables et les présidents des sections de circonscription qui autorisent leur discussion sont suspendus. Vous ne pouvez pas critiquer la direction de Keir Starmer et vous ne pouvez pas critiquer le fait qu’une telle critique n’est pas autorisée.

Des militants dévoués, avec de nombreuses années de parti, ont été harcelés et chassés, en colère, épuisés et désespérés.

Une telle brutalité calculée est sans précédent dans le parti. Pourtant, les médias, habituellement obsédés par les scissions des travaillistes, restent silencieux. Les chroniqueurs parlent de Keir Starmer comme « mettant de l’ordre dans la maison travailliste ». De l’ordre ! Les estimations du nombre de personnes qui ont quitté le parti depuis qu’il est devenu leader se situent entre cent mille et cent cinquante mille, beaucoup ont été virés, la majorité est partie dégoûtée.‎

Keir Starmer a promis l’unité, sachant depuis le début qu’il déclarerait la guerre à la gauche. Certains ont été dupés par ses dix promesses promettant de poursuivre le « travail radical » du parti travailliste et de respecter les engagements du parti travailliste envers la nationalisation. Comme l’ont révélé ses propos sur la nationalisation des six grandes entreprises énergétiques, il a déjà renié ces promesses. Il a embrassé Jeremy Corbyn lors des élections de 2019 avant de lui mettre un couteau dans le dos à la première occasion.

À partir du moment où Jeremy Corbyn est devenu leader, l’aile droite était déterminée à le faire partir. Elle était scandalisée de le voir au sommet du parti et cela s’est aggravé lorsque Jeremy Corbyn, John Mac Donnell et ses proches alliés ont développé un programme qui aurait commencé la transformation de la société dans l’intérêt de la classe ouvrière.

L’ensemble de l’establishment était horrifié. Son anxiété a augmenté lorsque les travaillistes ont failli remporter les élections de 2017 sur un programme radical. Il fallait faire quelque chose, la fête devait finir. L’arme utilisée fût l’allégation empoisonnée selon laquelle Jeremy Corbyn avait rendu l’antisémitisme endémique au sein du parti. Les assassins, ses collègues députés travaillistes, étaient assis à ses côtés.

C’est sous le couvert de prétendre débarrasser le parti de l’antisémitisme que Keir Starmer et ses conseillers du New Labour ont abusé du règlement du parti pour menacer et expulser autant de personnes. Jewish Voice for Labour relate une purge des membres juifs de gauche et affirme qu’ils sont quatre fois plus susceptibles de faire face à des plaintes que les membres non juifs. Leurs propres plaintes contre de mauvais traitements au sein du parti sont restées sans réponse. Quelle ironie.

Maintenant, toute trace du récent radicalisme travailliste doit être effacé. Jeremy Corbyn est rarement entendu, tandis que les assistants et rédacteurs de discours de Tony Blair sont présentés comme des sages politiques, malgré leur rôle de propagandistes des privatisations et d’une guerre illégale.

Pour la droite travailliste, le succès des élections demande d’ assurer à la classe dirigeante que sa richesse et son pouvoir sont en sécurité entre les mains des travaillistes. La gauche doit être réduite à son rôle coutumier de marches, de manifestations et de spectacle politique. Rupert Murdoch mettra son bras autour de Keir Starmer ou de son successeur, comme il l’a fait avec Tony Blair.

La gauche peut-elle réagir ? Comment pouvons-nous réaliser le changement structurel dont nous avons si désespérément besoin ? Tous ceux qui ont été inspirés par Jeremy Corbyn sont toujours là, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du parti. Il y a une présence de gauche renaissante dans les syndicats. Il y a de nombreuses campagnes, contre le racisme et l’austérité, pour protéger le National Health Service (Service national de santé, NHS) et l’environnement, une longue liste qui montre à quel point nous sommes mécontents de la société actuelle.

Tant de gens aspirent à un monde où le bien commun transcende la cupidité privée et où tous puissent espérer une vie de sécurité et de dignité. C’est un moment qui présente des possibilités, mais si il passe et que nous ne gardons pas tous ces éléments ensemble, la gauche se fragmentera à nouveau et sombrera dans le sectarisme. Des centaines de milliers de personnes resteront politiquement sans organisation.

Un nouveau parti serait confronté aux mêmes difficultés que par le passé. Mais nous avons besoin d’une nouvelle initiative, un mouvement large, inclusif et indépendant qui unit à la fois ceux restés au sein du Labour et ceux qui se trouvent en dehors. Il devrait être dirigé par des personnes reconnues, porteuses de principes et dignes de confiance, et le soutien des syndicats de gauche serait essentiel.

Nous avons une mine de talents, de jeunes militants, des politiciens émergents, des universitaires, des médecins et des économistes, ainsi que de grands leaders dans les communautés et les organisations de base. Ils ne comprennent que trop bien ce qui se passe et ils parlent avec clarté et passion.

Un tel mouvement doit s’appuyer sur des principes puisés à la racine de nos problèmes. J’ai rejoint le parti travailliste en 1964 et les mots qui figuraient sur ma carte d’origine du parti sont toujours un bon début, « Pour assurer aux travailleurs manuels et intellectuels, la totalité des fruits de leur activité sur la base de la propriété collective des moyens de production de distribution et d’échange ». Qu’attendons-nous ?

Ken Loach, réalisateur