« Et on ira jusqu’au retrait – Macron démission ! » Editorial du 10-01-2020

La journée du 9 janvier a été perçue par ses participants comme par leurs adversaires comme celle d’une remontée des grèves et des manifestations – près de 1 million et demi dans le pays avec un grand nombre de manifestations ou de rassemblements dans de petites localités. Le caractère des manifestations, avec des salariés groupés par collectifs de travail (établissements d’enseignement, lignes de métro, centres techniques SNCF notamment, mais aussi Opéra de Paris si remarqué à juste titre !), leur a redonné courage et confiance après la vraie-fausse trêve des vacances, les directions syndicales ayant fixé cette date du 9 janvier dès avant celles-ci. Tout le monde a noté la forte montée en puissance de l’enseignement, surtout lycées et collèges, dans les cortèges, et l’ébranlement de certaines universités.

Un fait important a été non seulement la multiplication des violences policières, avec plusieurs attaques devant des lycées comme à Châlons-sur-Saône, mais la montée de la résistance de masse à celles-ci. Ce qui s’était produit dans la région de Rouen-Le Havre, nourrie de la tradition des dockers, s’est reproduit de Paris à Nantes et Avignon : des cortèges refusant d’être tronçonnés, agressés, interdits d’accès sur les parcours pourtant autorisés préalablement. Dans certains cas, des manifestants disent avoir été sauvés des coups, protégés ou soignés par des « black blocks » de moins en moins coupés de la masse, par les SO syndicaux, ou par les groupes mobiles de street medics. Mais surtout, on commence à voir des groupes compacts, banderoles en avant, faire front, refuser de bouger ou avancer lentement en séances de « pousse-pousse », situation plus problématique, pour les forces dites de l’ordre confrontées à la masse, que lorsqu’ils coincent des petits groupes préalablement éclatés. D’autres témoignages attestent de flottement parmi celles-ci, allant d’un relatif « laxisme » à des déchaînements agressifs ne suivant pas les ordres des officiers.

Et la même volonté montante qui fait refuser de plus en plus, désormais, de se faire casser et nasser, pousse à aller devant les commissariats exiger la libération, exiger des informations, des amis et camarades que les bandes policières ont kidnappés. De Lille à Valence en passant par Avignon, on ne compte plus de tels rassemblements.

Nous nous permettons d’insister sur ces éléments en fait politiques au plus haut point, touchant aux relations et confrontations avec une police qui, rappelons-le, vient d’être achetée par la préservation de son régime de retraite (les « fonctions régaliennes » autorisent des « dérogations à l’âge de départ en retraite »¸Castaner !), dans une perspective de « garde prétorienne » de la part de Macron, qui veut en finir avec les pensions (et le statut) des fonctionnaires, mais pas avec les pensions des militaires !

Le déroulement de l’énorme manifestation parisienne (au moins 200.000) illustre ces données politiques. Plusieurs fois attaqué par les bandes policières, le cortège tout entier a poussé pour aller au bout du trajet (officiellement autorisé) place Saint-Augustin, que le préfet Lallement avait visiblement tenté d’interdire, et la manifestation a occupé et tenu la place, dans la nuit, aux cris de « Et on ira jusqu’au retrait – Macron démission ! »

Ce mot d’ordre, qui s’est imposé dans la densification de la manif et l’ambiance d’affrontement, concentre parfaitement le contenu politique du mouvement réel tel qu’il est engagé. Il fusionne tout naturellement une formulation syndicaliste, celle du retrait, et le « Macron démission » venu des profondeurs et des gilets jaunes. Ce n’est pas qu’une chanson de manif, c’est la volonté réelle des masses réelles.

C’est un affrontement politique qui se joue entre le pouvoir exécutif du capital et le prolétariat.

Sa force et ses difficultés sont concentrées dans l’expression de son unité qu’est l’intersyndicale nationale CGT/FO/FSU/Solidaires (étendue dans certaines branches à des secteurs de l’UNSA, mais envers laquelle la CFDT, ultra-présente dans les discours gouvernementaux et médiatiques, est renvoyée dans les cordes : depuis le 5 décembre une partie de sa base est présente mais ne s’en réclame pas).

Tout l’art, notamment de Philippe Martinez, consiste à avoir vraiment l’air d’appeler à la grève générale, mais en n’appelant surtout pas à la grève générale. « Allez-y les gars, faites grève ! », ainsi peut se résumer, sous toutes les modalités possibles, la ligne générale de Montreuil et de l’intersyndicale nationale à sa suite, renvoyant les responsabilités à la base quand la bataille est centrale, ce qui revient à placer ladite base en situation d’agitation permanente sans possibilité de trancher et de décider réellement.

L’autre volet de cette politique consiste à participer envers et contre tout aux séances de « dialogue social », quitte à souligner que cela ne rime à rien, organisées au niveau national le 7 janvier (FSU et Solidaires protestant de ne pas avoir été invités… !), et dans certains secteurs.

Les deux volets – l’agitation, le « Allez-y les gars, c’est à vous ! » permanent, et le « dialogue social » – ont un fond politique commun : le refus de battre Macron car le battre maintenant, c’est le liquider, c’est mettre fin au quinquennat en ouvrant la crise révolutionnaire du régime de la V° République. Une montée en puissance centrale appelée par l’intersyndicale aurait été possible en décembre : trois-quatre jours de grève avec marche sur l’Élysée, et elle reste possible.

En même temps, l’intersyndicale est « verrouillée » positivement sur le mot d’ordre de retrait, lequel signifie Macron dehors comme l’a dit la manif parisienne place Saint-Augustin, mais elle refuse cette conséquence et aligne sa tactique sur ce refus. Ceci donne une tactique de « temps forts » et d’ « inscription dans la durée » bien connue, mais qui peine par rapport à la poussée des secteurs en grève ou en fermentation dans lesquels montent les formes d’auto-organisation sur lesquelles nous allons revenir : les « temps forts » deviennent alors des cycles de deux jours à trois jours, comme ces 9-10-11 janvier dans beaucoup de départements, et comme, nationalement, les 14-15-16 la semaine prochaine : flirter le plus possible avec l’idée de grève générale sans jamais faire le pas, allonger, allonger, allonger (quitte à féliciter, à décorer, à afficher le portrait de ceux qui « tiennent » en reconduisant la grève !) sans jamais centraliser une bonne fois contre Macron.

Une conséquence de cette tactique est le vrai-faux départ de la grève générale des raffineries et des sites pétrochimiques, toujours attendue depuis le 5 décembre : la fédération CGT Chimie – officiellement « dure », semi-opposante et « FSM »- annonce en moyenne tous les trois jours qu’on va voir ce qu’on va voir, et si on a bien vu des cycles de blocages, on ne voit toujours pas « le » blocage qui passe par la prise en main de leur propre action, de leur propre grève, des ouvriers des raffineries. Le résultat est palpable : 36 jours après le démarrage du mouvement, on n’a pas encore vu de pénurie généralisée de carburant dans les stations service.

Soucieux de l’unité à tous les niveaux, les éléments d’auto-organisation ne cherchent pas la confrontation avec l’intersyndicale nationale, mais cherchent à s’appuyer sur son existence, soudée sur la revendication du retrait, et cherchent à étendre la grève et à pousser le plus loin possible, étayée sur un sentiment de puissance et de confiance montantes.

De la veille des vacances au 9 janvier ce fut long, et grandes étaient les craintes de constater un effritement ce jeudi : ce fut tout le contraire et du coup on se dit « bon sang on a tenu, on est capable, on peut gagner et donc on doit gagner ».

Gagner impose de passer de la situation présente de lame de fond qui affleure partout à celle de la grève générale comme le 5 décembre, mais se centralisant contre Macron et l’Élysée.

Ceci demande l’association politique de ceux qui n’ont pas peur de ça, de ceux qui veulent aider leur classe à gagner – non pas faire la démonstration de qui aurait raison, qui aurait tort, qui sont les bons, qui sont les traîtres, mais aider à gagner : c’est comme ça que le parti de la révolution peut se construire et pas autrement. Répétons-le (cf. notre édito du 16 décembre) : « Le rôle d’une force politique agissant pour gagner n’est ni de renchérir sur les mots d’ordre syndicaux nationaux, ni – encore moins – de présenter la situation comme un mur infranchissable tant que « les appareils » n’ont pas appelé à la grève générale et refusé toute négociation : il est de désigner le pouvoir politique du capital comme l’ennemi à abattre, et ainsi de susciter, d’appuyer et d’étendre toutes les formes d’auto-organisation, vers les comités de grève élus. »

Ce qui, répétons-le aussi (cf. notre édito du 7 décembre), n’a rien de facile, c’est au contraire une bataille extrêmement difficile, qui demanderait une organisation politique centralisée, centralisée au bon sens du terme bien entendu ! Elle est extrêmement difficile parce que l’auto-organisation n’est pas dans les habitudes de la société capitaliste et que toutes les pratiques existantes, politiques, syndicales souvent, «gauchistes» souvent aussi, s’y opposent en réalité.

De fait, les formes « classiques » de comités de grève élus groupant des délégués d’assemblées générales et intégrant les syndicats n’émergent pas ou pas encore, alors qu’il y a floraison de formes diverses qui tendent à former des « réseaux », des caisses de grève, des groupes téléphoniques, qui sont déjà plus et mieux que les « AG interpro » des dernières années, et qui voient, en particulier en région parisienne, des assemblées régulières attirant beaucoup de profs se cristalliser autour de tel centre RATP, après le rôle joué pendant les vacances par la coordination francilienne des grévistes RATP-SNCF.

Il faut certainement intégrer cette dimension « réseaux », comme il faut assimiler la dimension « ronds-points » des gilets jaunes, se greffant sur les sites de la circulation du capital, aux formes prochaines de l’auto-organisation de masse. Mais demeure incontournable la question des AG sur les lieux de production et de travail, éventuellement prolongées par des « réseaux » associant les intérimaires, les sous-traitants, les vacataires, voire … les voisins. Il n’y a pas de formes canoniques, mais rien ne remplace la réunion réelle de la masse prolétarienne elle-même.

Arguments Pour la Lutte Sociale s’oriente vers la tenue d’une réunion-débat de caractère internationaliste le 1° février, en présence du camarade nord-américain Dan LaBotz, réunion qui discutera bien entendu, dans le prolongement de la première rencontre significative du 20 octobre dernier, de cet objectif, qui, pour nous, est la seule manière réaliste d’aller vers un parti de la révolution : l’association, la fédération, de toutes celles et ceux qui agissent pour aider notre classe à son auto-organisation réelle, sans lui donner d’ordre mais en s’efforçant d’y voir clair pour avancer, donc au moment immédiat, plus que jamais, sur le double, et en fait unique, objectif :

RETRAIT du projet anti-retraites et DEHORS Macron !

Le 10-01-2020.

A propos aplutsoc

Arguments Pour la Lutte Sociale - Ce bulletin, ou circulaire, est rédigé par des militants pour qui le siècle commencé est gravement menacé par le capital, et pour qui la révolution prolétarienne, prise en main de leur destinée collective par les exploités et les opprimés eux-mêmes, est plus que jamais à l’ordre du jour. Il a pour but de fournir des arguments, des éléments politiques, des propositions d’action et matière à débat à toutes celles et tous ceux qui veulent ouvrir, en France et au niveau international, une issue politique aux luttes sociales qui ne cessent pas.
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5 commentaires pour « Et on ira jusqu’au retrait – Macron démission ! » Editorial du 10-01-2020

  1. R. SAGUETON dit :

    Avancer vers le parti, ce ne serait pas faire des comités locaux aplutsoc, quitte à chercher un meilleur nom ? Et proposer une stratégie à d’autres groupes ?

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  2. Eninel dit :

    On ira nul part cette fois ci encore !

    La loi sera votée.

    Il existe dans chaque mouvement social une masse, une avant garde et une direction de cette avant garde.

    Pour ce mouvement de décembre janvier 2019 2020, la bureaucratie a pu limiter la mobilisation de la masse a deux entreprises, pas une de plus.

    Certes de cette mobilisation de masse sectorielle il s’est détaché une avant garde, hélas pour nous une avant garde tenue par les communistes libertaires, de gros farceurs.

    Quoi que nous puissions penser de la bêtise politique intrinsèque de cette direction anarchiste, elle tient bien ses troupes, cette avant garde des grévistes SNCF RATP, et immédiatement rien ni personne ne détachera cette avant garde de leurs actifs, courageux, présents charismatiques leaders.

    C’est comme ça ! Oh certes l’avant garde va vite se désaouler après coup, et se rendre compte que ce qu’il manque à la superbe de leurs leaders c’est l’efficacité,

    Mais ça ce sera dans une deuxième étape, pour l’instant ils ont la tête dans le guidon et ils pédalent, puisqu’on leur dit qu’il faut pédaler:  » on ira jusqu’au retrait !. »

    Depuis le début du mouvement les communistes marxistes sont inexistants, et hélas pour eux n’ont pas réussis à gagner la confiance de l’avant garde des grévistes de la SNCF RATP.

    Illusoire ceux qui peuvent croire encore ce matin et dans l’immédiat aller contester le leaderships des communistes libertaires auprès de l’avant garde !

    Mille raison à cela :

    Le prix à payer des crimes du stalinisme, et le profond rejet dans les masses de ce qu’elles voient elles comme Le communisme.

    Le prix de la crise historique du trotskysme, faisant que nos forces sont éparpillées en mille petits groupes impuissants.

    Le prix que nous devons payer de toute façon nous mêmes de nos propres démons.

    Que penser de ce type de phrases dans le cadre d’une analyse communiste :

    « …Ceci demande l’association politique de ceux qui n’ont pas peur de ça, de ceux qui veulent aider leur classe à gagner – non pas faire la démonstration de qui aurait raison, qui aurait tort, qui sont les bons, qui sont les traîtres, mais aider à gagner : c’est comme ça que le parti de la révolution peut se construire et pas autrement … »

    Et bien non c’est tout le contraire qu’il va falloir faire à court terme, parce que cette deuxième vague révolutionnaire, après celle des gilets jaunes, en annonce d’autres beaucoup plus puissantes et redoutables.

    Il faut regrouper les forces communistes dans un parti ouvrier révolutionnaire ( à vocation internationaliste ), mais pas pour que ce parti aille vers les ouvriers leur dire : on ne sait pas qui a tord ou a raison, on ne sait pas qui est traître ou pas, bref on ne veut pas passer à vos yeux pour des prétentieux !

    Qui peut et timide n’empêche , pèche !

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  3. sophie dit :

    Radio France est en grève depuis plus de 40 jours, des dizaines de secteurs sont en grève avec des flux et des reflux car personne ne propose trois jours de grève générale tous ensemble et en même temps. Et quoi si Macron tombe ?
    Quant aux vagues à venir, elle seront plus redoutables pour qui si nous perdons sur la retraite ?

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  4. vpresumey dit :

    Aux trois camarades qui sont intervenus dans le forum de cet article : l’article du 17 janvier reprend ou réagis à vos messages. En particulier à la fin pour les messages de Sophie et de Roger (c’est bien Roger ?). Salut à vous !

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