Comprendre la place de la Hongrie dans la lutte des classes en Europe, et donc dans les relations internationales.

Dans la texture européenne, la Hongrie a d’abord été un important royaume médiéval issu de la christianisation des Magyars, population venue de l’actuelle Russie du Nord, apparentée, plutôt qu’aux turco-mongols comme veut, paraît-il, le faire croire Orban, aux Finnois et aux peuples ouraliens. Ce royaume dit de saint Étienne fut ensuite en partie incorporé dans l’empire Ottoman et en partie associé au Saint Empire via la famille Habsbourg, et finalement placé sous la domination austro-habsbourgeoise. La période révolutionnaire lancée par le 1789 français en fait un nœud des questions nationales européennes, avec d’une part l’aspiration à l’indépendance magyare ou hongroise, d’autre part l’arrivée sur la scène de l’histoire des peuples slaves du Sud et des Roumains, peuples soi-disant « sans histoire » (selon Hegel et aussi selon Engels), bientôt suivis des Ruthènes (Ukrainiens), Slovaques, Juifs et Roms.

Au moment des révolutions de 1848, à part l’impasse faite sur les peuples soi-disant sans histoire (où ils comptaient même les Tchèques), Marx et Engels envisageaient la révolution européenne comme un processus permanent combinant révolution prolétarienne et démocratique en Angleterre et en France, révolutions nationales unitaires en Allemagne et en Italie, et guerres d’indépendances polonaise et hongroise menées par ces « noblesses au grand cœur » qui posaient alors au titre de représentantes nationales-démocratiques des Hongrois et des Polonais contre les Empires, et qui devaient servir de fers de lance et de boucliers européens contre la contre-révolution portée par la Russie des tsars.

Et c’est bien la Russie du tsar Nicolas 1° qui a mené la contre-révolution en Hongrie, première intervention militaire contre-révolutionnaire russe contre la nation magyare, intervention qui fut aidée des Croates, des Slovènes et des Roumains, qui craignaient, eux, une nouvelle domination impériale hongroise.

La noblesse hongroise magyare passa ensuite le compromis austro-hongrois, conséquence de la défaite autrichienne devant la petite Allemagne unifiée par la Prusse (1866). Dès lors, les aspirations nationales magyares ne pouvaient plus être portées ni par cette noblesse, ni par une bourgeoisie en formation largement liée à l’intelligentsia juive de Budapest et de Vienne, si créatrice sur le plan intellectuel et scientifique, bourgeoisie dont le champ d’action était austro-hongrois.

Ce rapide rappel de l’histoire longue était ici nécessaire, car il aide à comprendre l’importance de la révolution prolétarienne en Hongrie durant le premier vingtième siècle, dans l’histoire européenne, puis son effacement dans la seconde partie du siècle.

C’est en effet l’effondrement de l’empire austro-hongrois sous les coups combinés des armées alliées, des mouvements nationaux et des conseils d’ouvriers et de soldats, qui créé en 1919 en Hongrie une situation inédite qui voit l’aile libérale-démocratique de la vieille « noblesse au grand cœur » se suicider, littéralement, lorsque, confronté au dépeçage du pays par le traité de Versailles, qui laissait en dehors de la Hongrie des groupes magyars désormais minoritaires en Roumanie, en Yougoslavie, et en Tchécoslovaquie, le comte Karolyi, premier ministre, démissionne en laissant les pleins pouvoirs à une social-démocratie en pleine crise dont les masses se tournent vers le communisme, portant, de la prison au pouvoir, du 23 mars au 1° août 1919, un gouvernement communistes/social-démocrates dit de « dictature du prolétariat » dirigé par Béla Kun.

Ce court épisode est l’un des plus obscurcis de l’histoire européenne du XX° siècle. Sans développer cela ici, disons clairement qu’il n’y eut pas de « dictature du prolétariat » en Hongrie (alors que la Russie, mais aussi l’Ukraine et la Finlande, sous des formes différentes, en avaient connu fin 1918 début 1919) car l’appareil d’État fut pour l’essentiel laissé en place, sous des phrases gauchisantes qui couvrirent aussi le maintien des grandes propriétés que les paysans auraient voulu partager. L’effondrement du gouvernement ouvrier hongrois devant les troupes franco-roumaines offrit le pouvoir à la dictature militariste et antisémite du régent Horthy, orphelin de la grande Hongrie monarchique et impériale, défunte.

Ce régime à son tour s’effondra en 1943, au profit des vassaux des nazis entreprenant le génocide des Juifs et des Tsiganes, puis dans la conquête-occupation du pays par l’armée rouge en 1944, avec ses viols de masse, étouffant la renaissance nationale et l’auto-organisation populaire qui apparurent pourtant, en 1945.

Mais bien des forces devaient être contenues dans les « organisations de masse » du PC hongrois encadrant toute la société, qui échappèrent à tout contrôle d’en haut, à la faveur de la crise du bloc soviétique consécutive à la mort de Staline, début octobre 1956. C’est alors que la révolution hongroise surgit vraiment comme un grand fait, central, du XX° siècle. Une nouvelle équipe de survivants des purges staliniennes, autour de Imre Nagy, fut portée au pouvoir et tenta de mettre en œuvre un programme démocratique et national visant à sortir du bloc « soviétique ».

Elle agissait sous la pression immense et la surveillance des conseils ouvriers, les soviets hongrois, qui contrôlaient Budapest et les autres villes du pays, et qui, prenant les armes contre l’intervention militaire russe, furent le seul pouvoir effectif pendant quelques semaines.

Ce fut donc une révolution soviétique, au vrai sens du mot, et en même temps et par cela même une révolution radicalement démocratique, qui explosa soudain en Hongrie, ébranlant toute l’Europe centrale, dans laquelle les minorités hongroises pouvaient devenir des foyers de contagion, et menaçant de se combiner au mouvement polonais des conseils ouvriers, qui apparurent aussi dans les entreprises, mais sans prendre ici le pouvoir ni les armes.

La révolution hongroise des conseils ouvriers fut un fait majeur qui suscita d’ailleurs des contributions importantes sur sa nature et la nature de ce que pourrait être une véritable démocratie ou une véritable « dictature du prolétariat », car elle portait, sous la forme des conseils élus par les assemblées générales en armes dans les entreprises, une exigence de libération nationale et d’élections d’assemblées constituante dans toute l’Europe centrale et orientale, voire au-delà.

Les réflexions qu’elle a suscitées méritent donc une étude approfondie : Hanna Arendt, refusant leur dimension économique, a vu dans les conseils ouvriers la forme contemporaine de l’ecclésia athénienne, Cornelius Castoriadis en a été aiguillé sur la question de l’invention des formes démocratiques, Pierre Broué a insisté sur le caractère classiquement prolétarien et soviétique du phénomène, François Fejtö sur sa dimension démocratique et nationale, Peter Fryer et Balasz Nagy dit Michel Varga – fils de cette révolution devenu trotskyste en exil, mais probablement mal à l’aise dans cette enveloppe – en ont esquissé des amorces de synthèses entre ces dimensions prolétariennes et démocratiques, qui dessinaient, on peut le dire maintenant, ce dont nous avons besoin au XXI° siècle …

Mais dans l’immédiat, la seconde intervention contre-révolutionnaire russe contre la Hongrie scella sous la tombe de dizaines de milliers de jeunes prolétaires combattants, et la pendaison d’Imre Nagy, Pal Maleter, Josef Szilagyi, Miklos Gimes, Géza Lozoncsy (ce dernier assassiné dans sa geôle où il menait une grève de la faim), le 27 juin 1958, l’histoire passée des révolutions hongroises.

Avec l’intervention d’août 1968 contre le Printemps de Prague tchécoslovaque, ce fut en effet un tournant majeur, dont les conséquences de long terme sont parvenues à étouffer à ce jour la révolution prolétarienne et démocratique hongroise.

Car le régime « communiste » hongrois, fils de cette répression, put ensuite être surnommé le « communisme du goulash » : il était censé, au fil des années, être le régime d’Europe de l’Est qui était allé, après la Yougoslavie mais mieux qu’elle pour l’ouverture aux capitaux allemands, le plus loin dans la tolérance de formes de propriété privée, de commerce semi-libre, et surtout de circulation des capitaux et de formations de joint-ventures.

Lors de la transformation « gorbatchévienne » de l’URSS et de l’Europe centrale à la fin des années 1980, la Hongrie, pourtant un petit pays, était celui qui attirait la plus grande part de capitaux occidentaux, notamment allemands. En fait, elle était elle-même un relais, entre Europe occidentale et États-Unis d’un côté, URSS puis Russie d’Eltsine, de l’autre côté.

Avec l’onde longue des effets répressifs, dissuasifs et refoulant de la défaite de 1956, qui ne fut pas seulement la défaite de la révolution anti-stalinienne en Europe centrale mais, du point de vue historique magyar, la fin du cycle des révolutions nationales-démocratiques puis aussi prolétariennes inauguré en 1848, nous avons là un ressort essentiel pour comprendre la place prise ensuite par la Hongrie dans le cadre européen, et la place prise par Victor Orban.

Timothy Snyder, l’historien démocratique polonais, a récemment insisté sur le rôle apparemment disproportionné que joue Orban comme parrain de Trump et de Vance, soulignant le rôle de relais du capital oligarchique russe et chinois qui est devenu, au cœur de l’Europe, celui de la Hongrie de Orban. 

Ceci est exact, mais incomplet, et du coup partiellement inexpliqué. La Hongrie réprimée après 1956 est devenue le terrain du « communisme réformé » qui fut le relais de l’ouverture de tout le bloc soviétique aux capitaux occidentaux, et le rôle d’interface repris ensuite par Orban avec la Russie puis même la Chine s’inscrit en fait dans cette dynamique initiale là.

Cette place spécifique a fait de la Hongrie, lors de la crise révolutionnaire de l’Europe centrale et orientale en 1989-1991, un foyer de stabilité visant à donner son modèle et à assurer partout une « transition pacifique » préservant l’ancienne bureaucratie et sa reconversion.

L’espoir populaire était alors celui d’une démocratie vivante, intégrée à la construction européenne associant Est et Ouest, avec l’idée d’une concurrence libre et non faussée, comme le dira bientôt le traité de Maastricht instaurant l’Union européenne (UE), avec une société civile dynamique qui ne devait pas être gênée, mais qui, au contraire, devait marcher de pair, avec le libéralisme économique.

Cet espoir allait, il devait inévitablement être déçu : les dynamiques de la démocratie et les dynamiques du capitalisme ne sont pas les mêmes.

Une des forces politiques alors porteuse de cet espoir était l’Alliance des Démocrates Libres, un mouvement important dans la jeunesse, qui prenait alors des contacts avec les partis libéraux, sociaux-démocrates, écologistes, voire de « gauche radicale », à l’Ouest, et qui, en Hongrie, s’était opposé – victorieusement – à l’instauration d’un régime présidentiel au sortir du pouvoir du PC comme parti unique.

L’un des jeunes dirigeants de ce mouvement, Victor Orban, qui fut, comme les autres de la même équipe, d’abord coaché par Georges Soros, le célèbre financier libéral d’origine juive magyare, opéra en quelques années un virage sur la droite de celui-ci, et en prit le contrôle en 1993 : le Fidesz se positionnait alors, définitivement, en adversaire du capitalisme dit libéral, et en partisan du seul capitalisme viable dans ce pays, un capitalisme « national » selon les termes d’Orban, en fait oligarchique, népotique, clanique et mafieux.

Mais la dénonciation populiste de la corruption et, en même temps, des élites post-communistes et des élites européennes, germanisantes, bruxelloises et « mondialiste », résonna avec le mécontentement populaire, y compris le mécontentement démocratique, dès la fin des années 1990 quand Bruxelles et Francfort faisaient attendre les peuples de l’Est désireux d’entrer dans l’UE, tout en profitant des différentiels de salaires de manière éhontée.

Or, le capitalisme oligarchique et mafieux d’Orban, qui va effectivement instituer son petit pays en joint-venture servant d’interface entre finance interlope allemande et américaine, d’une part, russe et chinoise, d’autre part, s’il s’est développé en produisant un discours « anti-européen » pour gagner les masses mécontentes et déçues, ne s’est pas développé en contradiction avec les institutions de l’UE, mais bien en symbiose avec elles, et les subventions européennes ont joué un rôle clef dans le clientélisme oligarchique d’Orban !

A propos d’interfaces et d’agents de liaison : dans la transformation politique d’Orban et d’une partie des jeunes du Fidesz, nous avons dès le début, dans les années 1990, le personnage de Semion Moïesevitch, le « parrain des parrains » parmi les oligarques russes, parrain de la mafia russe qui finance la mafia immobilière de la côte Nord-Est des États-Unis, c’est-à-dire Donald Trump, depuis 1987, et parrain financier des entreprises mafieuses allant des chantiers portuaires à la cocaïne, qui se tissent à partir de Saint-Pétersbourg et de son maire adjoint et véritable homme fort, Vladimir Poutine, dans ces mêmes années 1990.

Or, S. Moïesevitch, recherché par Interpol, est alors, le plus souvent, basé en Hongrie, où il occupe une place dominante dans le secteur des technologies informatiques et des technologies de l’armement. Parions que son parrainage est bien présent derrière le glissement à droite d’Orban et du Fidesz !

La place politico-économique spécifique d’Orban explique à son tour, chez ce cynique dépourvu de tout principe et de toute conviction, son très grand rôle idéologique en tant que concepteur de l’ « illibéralisme » (comme le mot « totalitarisme » est, dit-on, de Mussolini, le mot « illibéralisme » est, dit-on, d’Orban), ou « démocratie illibérale » : le peuple se constitue en soutenant un chef contre les élites (ce qui doit rappeler quelque chose aux « populistes de gauche », non, camarades insoumis ?), et en affirmant son identité, qui est, ici, la soi-disant identité « traditionnelle » raciste et antisémite, à laquelle sont désignées des figures ennemies : les LGBT, les musulmans, et les « mondialistes de Georges Soros » c’est-à-dire les juifs.

La figure du juif détesté, après Soros, est de plus en plus, dans l’imagerie d’Orban, Zelenski. La vassalisation croissante de son régime envers celui de Poutine, depuis 2024, est devenue son talon d’Achille, cause profonde d’une crise de son parti, dont la cause immédiate fut la couverture de crimes sexuels commis dans des foyers religieux d’enfants au bénéfice d’amis du régime. La scission du mouvement Tisza, porté par une vague populaire, provient de cette crise et, dans des élections démocratiques ouvertes, elle conduirait sans aucun doute à la chute d’Orban, qui serait un évènement européen majeur. Si toutefois il y a encore dans la Hongrie d’Orban des élections dont les résultats ne sont pas courus d’avance, alors qu’il n’y en a plus chez Poutine, et que Trump aimerait bien en faire autant…

Orban est donc bien, mais dans le cadre historique large et avec les données économiques indiquées ici, le parrain idéologique des « nouvelles » extrêmes droites européennes et de MAGA aux États-Unis, jouant ainsi un rôle symbolique totalement disproportionné par rapport à sa puissance matérielle réelle, ce qui confère une immense importance aux élections de ce dimanche : se maintiendra-t-il, perdra-t-il, ou prétendra-t-il avoir gagné alors qu’il aura perdu ?

Vincent Présumey, le 11 avril 2026, veille des élections hongroises.