La guerre des Etats-Unis et d’Israël contre l’Iran est une guerre aérienne de grande ampleur et dure maintenant depuis 22 jours (28 février 2026). Cette durée est en elle-même un facteur de première importance. Deux avis sont formulés par les commentateurs, qui semblent contradictoires.

D’une part, les assassinats ciblés de dignitaires du régime des mollahs, menés par ou sous la supervision de l’Etat israélien, à commencer par l’assassinat d’Ali Khamenei en personne dès le premier jour, suivis de la liquidation de dizaines de hauts responsables dont Ali Larijani, souvent présenté comme ayant été le vrai chef de facto de l’Etat, sont supposés avoir mis la République islamique d’Iran au bord de l’effondrement en tant qu’appareil d’Etat.

Mais d’autre part, rien ne montre avec évidence un tel effondrement : au plan intérieur la répression se poursuit et le territoire est tenu, au plan extérieur l’Iran riposte d’une manière indiscriminée, sur l’ensemble des Etats arabes du golfe, sur Israël et jusqu’en direction de Chypre, et « bloque le détroit d’Ormuz », c’est-à-dire qu’il filtre les passages de navires pétroliers, gaziers, et chargés d’engrais, dans le sens de la sortie, et des porte-conteneurs dans le sens de l’entrée.

D’ores et déjà, la fausse « magie » des citées dispendieuses, pôles logistiques dingues telles que Doha, est sans doute cassée, et pour longtemps, ce qui constitue un fait mondial de première importance.

Un appareil d’Etat « normal » serait, estime-t-on généralement, paralysé par une campagne terroriste telle que celle que subit l’appareil d’Etat iranien, éliminant l’essentiel de sa haute hiérarchie, quelle que soit la façon dont il combine homogénéité et décentralisation fonctionnelle. Et les spéculations vont bon train. Mais la plupart du temps, elles oublient un facteur absolument capital : la guerre américano-israélienne a été déclenchée 3 semaines après une terrible défaite physique des peuples d’Iran, de la jeunesse, des prolétaires et des femmes.

C’est une crise révolutionnaire qui se dirigeait tout droit vers le renversement du régime début janvier. Ce n’est pas la détermination ni la volonté politique qui manquaient aux larges masses, mais les armes pour se défendre puis attaquer. L’incertitude à échelle de masse sur ce qui allait se produire a reçu, hélas, sa réponse dans la première semaine de janvier. L’ampleur du massacre est comparable à la répression de la Commune de Paris (1871) ou à celle de Tian-An-Men en Chine (1989).

C’est une défaite du prolétariat, des femmes et des aspirations démocratiques, qui doit être mesurée dans toute sa portée. Il est vrai qu’on ne peut pas dire quelle aurait été, sans guerre, la durée de la résilience de la révolte, étant donné le niveau total de rupture entre la majeure partie de la population et le pouvoir. Fin janvier, des manifestations reprenaient, ce qui est non seulement remarquable, mais admirable, soit dans les universités, soit lors des obsèques des victimes après les périodes de deuil. Ce sont les bombardements américains et israéliens qui y ont mis fin.

Nous touchons là à la question politique centrale et au principal mensonge relatif à cette guerre. La nature de cette guerre est précisément définie par le fait qu’elle s’enchaine directement sur la répression et la favorise. Le discours officiel constant, de Tel-Aviv, et erratique, de Washington et Mar-a-Lago, comporte l’appel au renversement du régime. Mais tout appel de Trump ou de Netanyahou aux masses iraniennes a été et est, directement, un piège mortel et un coup de Jarnac d’assassins envers elles, et elles ont eu hélas l’occasion de s’en rendre compte. Ce n’est ni une guerre de libération côté Etats-Unis/Israël, ni une guerre de résistance anti-impérialiste côté République islamique.

L’expression « guerre impérialiste » est vraie, mais imprécise et permet toutes les interprétations erronées. L’impérialisme étatsunien est engagé dans un cycle d’agressions tous azimuts, depuis le début de l’année : Nigéria, Venezuela, Groenland, Cuba, et l’Iran est la principale à présent. Le pouvoir israélien, sachant très bien que la guerre de 12 jours en juin 2025 n’a en rien détruit le programme nucléaire iranien, veut cette destruction, veut en relation avec cela une mise au pas de l’appareil d’Etat iranien, et à l’ombre de cette opération de grande ampleur, poursuivre ses entreprises d’occupation du Sud-Liban et d’éviction des populations palestiniennes de Gaza et de Cisjordanie.

En juin 2025 les Etats-Unis avaient relayé Israël pour le brider ; en février 2026, engagés dans la campagne trumpienne mondiale de déstabilisation, ils ont embrayé sur Israël en amplifiant les dégâts, et il est permis de supposer que s’ils ont agi ainsi, outre la dynamique de leurs interventions mondiales en tous sens, c’est parce que l’écrasement sanglant de l’insurrection démocratique révolutionnaire des peuples d’Iran les libérait de la peur de la révolution, la peur de peuples debout voulant prendre en main leur destin.

L’objectif de destruction ou de non-destruction de l’appareil d’Etat et militaro-milicien de la République islamique d’Iran n’a tout simplement jamais été, ni adopté, ni écarté. L’incertitude au sommet, incarnée dans les propos incohérents de Trump, est une donnée structurelle de la situation. Il ne s’agit pas d’une guerre impérialiste du même type que les deux guerres dites du golfe de Bush père puis fils contre l’Irak, en 1991 puis 2003.  Nous avons changé de période et être en retard d’une guerre est politiquement mortifère. En 1991 et en 2003, l’impérialisme nord-américain entendait affirmer sa domination planétaire, non contestée. En 2026, s’il est toujours le cœur logistique des mouvements de capitaux, il n’est plus le foyer principal d’extraction et de circulation de la plus-value, qui est en Chine et autour de la Chine. Washington cherche à se rappeler comme puissance de premier plan non par l’ordre, mais par le désordre, dans le cadre d’une situation mouvante marquée par la présence de deux autres impérialismes d’une importance également planétaire, la Chine et la Russie.

Le fait que l’Iran soit attaqué, que son « Guide suprême » soit assassiné, et tout ce qui s’ensuit, le tout sans réaction notable de Beijing ni de Moscou, a pu être interprété comme un affaiblissement des deux autres impérialismes majeurs devant les foucades brutales de l’hégémon n°1. Mais le fait que celui-ci, avec Israël, ne parvienne nullement, pour l’heure, à détruire l’Etat islamique d’Iran, devient, 20 jours après, puis 21 jours, et ainsi de suite, un « contre la montre » qui sape fondamentalement la réaffirmation de puissance de Washington.

La Russie aide l’Iran en matière de renseignement mais ne lui a pas été d’un grand secours, ne payant pas en retour les drones Shahed lâchés sur l’Ukraine. Cependant, elle est économiquement gagnante par la hausse des tarifs du pétrole et du gaz, renforcée par la levée de fait de toute sanction économique de la part de Washington. Pis encore, la Russie est en fait la seule puissance au monde à ne pas être agressée par les tentatives trumpiennes de guerre commerciale et de tarifs douaniers « fous » !

Politiquement affaiblie, et aussi moralement (si l’on peut employer un tel terme s’agissant de Poutine), par l’attaque initiale, elle est ensuite doublement confortée et renforcée en tant qu’impérialisme militaro-étatique et énergétique par la durée de la guerre : l’Etat iranien tient, les prix énergétiques montent, l’Europe est exposée, et l’Ukraine devrait reculer.

Mais en fait l’Ukraine ne recule pas, et gagne même des km carrés par ci par là : la méthode de guerre russe par vagues d’assauts est un échec total. A peine trois semaines de guerre US contre l’Iran ont vu la consommation de plus d’armes que tout ce que les Etats-Unis ont livré à l’Ukraine depuis 2022, et peut-être même depuis 2014. Le premier facteur de la résistance ukrainienne, dans ce qui reste le front militaire antifasciste clef de la planète, reste la mobilisation populaire, devant les livraisons d’armes tant américaines, qui ont cessé, qu’européennes, elles-mêmes mesurées à la peur d’infliger une défaite à la Russie.

L’impérialisme russe est économiquement renforcé par cette guerre, mais il ne parvient pas, malgré l’aide de Trump, à en tirer les bénéfices militaires et politiques. Ceci peut le conduire à des aventures et il convient de suivre avec vigilance ce qui se passe autour de l’opération de cyberguerre d’une prétendue « République populaire de Narva », en Estonie.

En tout cas, l’objectif structurel de l’impérialisme nord-américain porté par Trump, mais ne se limitant pas à lui, consistant à séparer la Russie de la Chine, en livrant l’Ukraine à son occupation et l’Europe à son influence, piétine et n’aboutit pas. La Chine semble attendre, et certains commentateurs l’imaginent en sage paisible, ce qui est totalement contraire à la réalité : les contradictions s’y accumulent.

Mais de fait, le prolongement de l’enlisement US dans le piège qu’il se sont eux-mêmes construit induit objectivement une tendance à la pression tacite d’un bloc sino-russe hostile, aidant simplement la République islamique d’Iran à tenir militairement. Ce qui devient chaque jour plus évident est que le festival trumpien de désordre mondial ne parvient pas à enrayer le déclin de l’impérialisme étatsunien. Et aussi qu’il induit des risques accrus, et immédiats, de dérapage nucléaire et de basculement vers la guerre mondiale, comme fuite en avant devant des contradictions insolubles.

Les impérialismes de second rang, à savoir les puissances européennes membres de l’OTAN, le Japon, l’Australie et le Canada, refusent tous, plus ou moins brutalement ou de façon plus ou moins biaisée, d’aider Washington dans son aventure et dans la gestion des conséquences de son aventure au niveau du golfe arabo-persique et de l’océan Indien. C’est là un fait majeur, qui indique que la cassure causée par la menace d’agression militaire étatsunienne contre le Groenland, et donc contre l’Union Européenne, et contre le Canada, n’est pas réparée.

Du coup Trump hurle qu’il n’en a rien à faire de l’OTAN. C’est aussi l’indication que, précisément, nous ne sommes pas dans la répétition des deux guerres dites du golfe, ni, si ce n’est dans des conditions tout à fait nouvelles, dans la réalisation du vieux projet de G.W. Bush n° 2 d’attaquer l’Iran après l’Afghanistan et l’Irak.

Cependant, les puissances européennes, Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, n’offrent aucune orientation alternative au désordre trumpien et à la menace poutinienne : elles en sont structurellement incapables.

Notons, dans ce cadre, le positionnement à part de l’Espagne, seul pays, du coup, où de grandes manifestations contre cette guerre se déroulent bel et bien.

Le rôle d’Israël, pour les raisons propres à la fuite en avant ethno-colonialiste de son gouvernement, est important, y compris bien sûr militairement, mais ne doit pas être surévalué : ce n’est pas Israël le facteur clef du désordre mondial trumpien et de la multipolarité impérialiste conflictuelle, mais ce sont, inversement, ce désordre mondial et cette multipolarité, qui confèrent à un petit Etat surmilitarisé, comme par ailleurs, par exemple, à la Corée du Nord, ou même au Ruanda, un rôle régional surdimensionné.

Comme je l’ai indiqué, les Etats-Unis ont « suivi » Israël pour l’encadrer et en fait, calmer le jeu en chantant victoire (ce qui n’était que propagande), en juin 2025, et à nouveau en février-mars 2026, mais cette fois-ci, étant donné la fuite en avant trumpienne, en rajoutant des destructions et de la frénésie.

Pour autant, les divergences de vues sont apparues à plusieurs reprises, notamment lors du bombardement israélien, les 19 et 20 mars, des zones d’extraction de gaz visant de fait non seulement l’Iran, mais le Qatar. Les Etats-Unis et Trump lui-même ont alors fait savoir qu’ils n’étaient pour rien dans cette initiative et n’avaient même pas été prévenus, ce qui semble techniquement surprenant vu les risques encourus, dont les conséquences économiques de moyen terme pourraient être lourdes.

Le ciblage iranien, ce 21 mars, d’un site nucléaire israélien à Dimona (Israël ayant la bombe, comme chacun est censé l’ignorer !), joue habilement, et dangereusement, sur ce maillon faible.

Aux Etats-Unis, la posture de King Trump n’a pas été renforcée par cette guerre, au contraire. Dans le monde MAGA, l’opposition « pacifiste », et antisémite, grandit, marquée par la spectaculaire démission du responsable nommé par Trump un an auparavant à l’antiterrorisme, Joe Kent – suprématiste blanc, complotiste antisémite, anti-ukrainien acharné – immédiatement objet d’une enquête du FBI ! Cette cassure remonte justement à la première guerre de juin 2025, elle est agrandie par l’affaire Epstein, et une grande partie de la base fascisante du trumpisme est à présent en roues libres.

Heureusement toutefois, l’opposition principale à Trump aux Etats-Unis est la lame de fond de défense des libertés publiques, des droits des migrants et de la démocratie, qui depuis les journées nationales « No King-No Kings » et la bataille de Minneapolis, pose la question, à partir de son propre mouvement démocratique, de la grève générale. Une nouvelle journée anti-Trump est annoncée pour le 28 mars.

Trump et l’exécutif veulent faire passer une loi nouvelle, le Save America Act, qui vise, sous couvert de vérification des identités, à l’éviction du droit de vote de millions de citoyens américains : c’est en effet par ce retour de fait à la ségrégation généralisée que Trump espère éviter la débâcle aux élections législatives de cet automne, l’autre possibilité étant la suspension des élections par la loi martiale. Mais le rapport de force réel se dégrade pour lui.

Les dynamiques guerrières et les luttes sociales sont, on le voit, profondément imbriquées. Si leur potentiel est puissant, les peuples du Moyen Orient ne sont pas, pour l’heure, en mesure de se lancer dans des soulèvements tels que celui qui a été fauché en Iran au début de l’année. Bombardements et répression se cumulent contre eux. En Syrie, où s’est produite leur principale victoire avec le renversement de Bachar el Assad voici un peu plus d’un an, le HTS au pouvoir, refusant des élections libres et se liant à Trump tout en voulant renouer avec Poutine, s’est lancé dans les agressions contre les groupes non sunnites, successivement Alaouites, Druzes, puis Kurdes. La préservation des cadres organisationnels existants, les syndicats indépendants, la clandestinité, la résistance n’excluant pas l’armement, sont les problèmes de l’heure, pas encore le soulèvement.

C’est aux Etats-Unis, d’une part, en Europe d’autre part, que le sort de la vague des guerres de Poutine et de Trump et de la possible guerre mondiale, se jouera. Les puissances impérialistes européennes sont paralysées, terrorisées à la fois par Poutine et par Trump et ne voulant affronter sérieusement et encore moins renverser ni l’un, ni l’autre. Elles réarment, avec les méthodes capitalistes des trusts de l’armement et la place faite au nucléaire notamment en France, mais ce réarmement n’a aucune finalité militaire autre que « faire face à ce qui pourrait arriver » et préserver, dans le cas français, les restes ébréchés de domination impérialiste (Françafrique brisée et Zones Economiques Exclusives procurées par les « outremers »).

De sorte que ce à quoi convergent les influences trumpiennes et poutiniennes, l’arrivée au pouvoir de l’union des droites autour du RN en France, dans la V° République bonapartiste et présidentialiste française, constitue un danger majeur, sans comparaison par exemple avec le post-fascisme au pouvoir dans un cadre parlementaire en Italie. Mais réciproquement, la victoire des larges masses, majoritairement opposées à une telle issue, contre elle en France, ouvrirait un appel d’air à l’échelle européenne.

L’éventualité d’une défaite d’Orban aux législatives en Hongrie, le 12 avril, indiquerait que la victoire et la contre-attaque sont possibles.

Un fait est très frappant envers la guerre contre l’Iran : l’absence de mobilisations de masse, sauf le cas particulier de l’Espagne qui mériterait un examen à part. Les « mobilisations anti-guerre » ou « anti-impérialistes » traditionnelles ne sont d’aucune capacité à faire quoi que ce soit, car il faut à la fois soutenir les peuples d’Iran et la perspective de la révolution en Iran détruisant la République islamique, et combattre la guerre de terreur aérienne des Etats-Unis et d’Israël. Quatre ans après le refus de la majorité de la « gauche » de défendre l’Ukraine, trois ans après une fixation soi-disant « propalestinienne et antisioniste » qui n’a aidé en rien le peuple palestinien, le faux anti-impérialisme pacifiste traditionnel arrive en état de mort cérébrale et de coma avancé. Les grandes messes comme Porto Alegre, où l’Ukraine risque d’être noyée dans plus de 150 forums en tous sens, ne le ressusciteront pas. La question d’un véritable internationalisme est vitale pour gagner et mettre fin aux massacres des peuples, de la Palestine à l’Ukraine et du Soudan à l’Iran.

Précisons : la question d’un véritable internationalisme ne peut pas consister seulement dans le fait d’être « contre le campisme » et de s’opposer aux impérialismes de Beijing et de Moscou comme à ceux de Washington et d’Europe. Cette condition nécessaire n’est pas suffisante. La solidarité reste platonique si elle ne consiste pas en lutte réelle dans chaque pays pour régler la question du pouvoir, renverser Trump et par là stopper toutes ses guerres, empêcher l’union des droites de prendre le pouvoir en France, battre les armées russes en Ukraine tout en y défendant les droits sociaux. Cette lutte réelle, sans laquelle internationalisme et anticampisme resteront éthérés et sans conséquences, impose de discuter de la manière actuelle d’aider les larges masses à affronter le pouvoir pour s’en emparer, et de se saisir des questions militaires, à la fois pour prendre le pouvoir et le garder, et pour affronter et battre les agresseurs impérialistes et fascistes.

Vincent Présumey, le 21 mars 2026.