Nous avons tous été horrifiés d’apprendre les agressions sexuelles et les viols commis par Cesar Chavez sur de jeunes filles et des femmes. Nous qui avons œuvré pendant des années comme bénévoles ou sympathisants du syndicat United Farm Workers, même ceux d’entre nous qui, comme moi, étions critiques envers Chavez, n’aurions jamais imaginé une chose pareille. L’article récemment publié dans le New York Times, fruit d’une enquête minutieuse et documentée, ne laisse aucun doute : Chavez a non seulement abusé de ces jeunes filles, mais a également trahi la confiance que tant de personnes avaient placée en lui.

Lorsque j’ai écrit ma biographie César Chávez and La Causa il y a vingt ans, dans le cadre de la collection Library of American Biography destinée aux étudiants de première et deuxième année d’université, j’ai pensé aux jeunes Américains d’origine mexicaine et aux autres Latinos qui pourraient lire mon livre et en être influencés. J’ai donc tenté de donner un portrait équilibré d’un homme qui, malgré ses défauts importants, pouvait encore inspirer les jeunes.[1]

Durant la majeure partie de sa vie adulte, Chavez a œuvré pour le bien-être des Américains d’origine mexicaine, qui, dans le Sud-Ouest des États-Unis au début du XXe siècle, étaient encore victimes de ségrégation et de discrimination raciales. Dans les années 1950, il fut engagé par la Community Service Organization, soutenue par l’organisateur syndical Saul Alinsky, pour inscrire les citoyens sur les listes électorales. Plus tard, à travers les organisations de travailleurs agricoles qu’il fonda, il s’efforça d’améliorer les conditions de travail et les salaires des ouvriers agricoles. Dans les années 1960, Chavez dirigeait non seulement le syndicat United Farm Workers, mais il était également devenu l’un des leaders les plus marquants du mouvement pour les droits civiques des Latino-Américains et contribua à ce que ces derniers jouent un rôle de premier plan dans la société et la vie politique américaines. Nombreux sont ceux qui considéraient son action comme comparable à celle du révérend Martin Luther King Jr. au sein de la communauté noire américaine.

Les problèmes politiques de Chavez

Mais Chavez n’était pas sans défauts et faiblesses politiques. En réalité, ils étaient nombreux. En 1965, il fusionna la National Farm Workers Association (NFWA), association majoritairement mexicano-américaine qu’il avait fondée avec Dolores Huerta (l’une de ses victimes de viol), avec le Filipino American Agricultural Workers Organizing Committee (AWOC) pour former l’United Farm Workers (UFW). Cependant, Chavez marginalisa rapidement les travailleurs philippins, si bien que l’espagnol, le nationalisme mexicain incarné par des figures comme Emiliano Zapata et le catholicisme mexicain, symbolisé par la Vierge de Guadalupe, devinrent l’image publique et la culture du syndicat. L’identité des travailleurs arabes fut également effacée au sein de ce syndicat mexicanisé. Sous Chavez, l’UFW donna une voix politique à la classe ouvrière et aux travailleurs mexicains pauvres, mais au détriment des travailleurs philippins et arabes.

Chavez a fondé l’UFW sur les travailleurs mexicano-américains, citoyens américains pour la plupart, installés en permanence dans des communautés rurales. Parallèlement, il s’opposait farouchement aux travailleurs immigrés sans papiers, car il estimait impossible d’organiser l’immense main-d’œuvre immigrée mexicaine. Je me souviens qu’à la fin des années 1960, le député californien Lionel Van Deerlin et Cesar Chavez sont allés ensemble dans des champs du sud de la Californie pour chasser les travailleurs que Chavez qualifiait de « wetbacks » et d’« illégaux ». Jeune militant de gauche d’une vingtaine d’années, j’étais choqué, mais c’était la position de Chavez, et il a ensuite organisé une « Campagne contre les illégaux ».

Chavez vantait l’idéologie du « mutualisme », c’est-à-dire le coopérativisme, l’idée que les membres mettaient leurs ressources en commun pour s’entraider. Mais cette idéologie était contredite par la dépendance du syndicat aux fonds fédéraux pour une grande partie de son action sociale. L’UFW recevait ces fonds grâce à l’alliance que Chavez avait conclue avec des responsables du Parti démocrate, notamment Robert Kennedy, catholique. Chavez avait lié le sort du syndicat aux démocrates, qui, en retour, finançaient ses programmes sociaux destinés aux familles de travailleurs agricoles. Chavez et Kennedy ont ainsi intégré l’UFW à la machine politique du Parti démocrate.

Chavez a quasiment transformé l’UFW en un syndicat catholique, reflétant la foi de la plupart de ses membres. Si les églises et les pasteurs protestants ont également apporté un soutien considérable au syndicat, de même que les Juifs qui y occupaient des postes de conseillers importants, la plupart des membres arabes étaient musulmans, tandis que les dirigeants des travailleurs philippins étaient communistes et laïcs. Pourtant, le syndicat défilait sous la bannière catholique de la Vierge de Guadalupe.

Chavez s’est aussi efforcé de concentrer tout le pouvoir entre ses mains. Les instances dirigeantes de l’UFW étaient composées de ses proches collaborateurs et de membres de sa famille. Contrairement à la plupart des syndicats, Chavez n’a pas autorisé la création de sections locales dans différentes régions de Californie, car il craignait de ne pouvoir contrôler les membres de base qui pourraient s’opposer à lui. Chavez a purgé le syndicat de manière caricaturale de tous les dissidents et critiques, qu’ils soient membres de base, employés ou conseillers.

Chavez était un dirigeant autoritaire au sein du syndicat, supervisant tout, de la stratégie politique et syndicale à la gestion des affaires courantes du bureau, jusqu’au nettoyage des sanitaires. Sans consulter les membres, son entourage, son personnel ou ses conseillers, il prenait souvent des décisions controversées, comme celle d’interrompre toutes ses activités pour entamer une grève de la faim. Il avait le dernier mot sur pratiquement tout ce que faisait le syndicat.

Au milieu des années 1970, Chavez se lia d’amitié avec Charles Dederich, fondateur de Synanon, un programme de désintoxication qui s’est transformé en secte contrôlant la vie privée de ses membres. Chavez adopta et introduisit au sein du syndicat la pratique de Synanon connue sous le nom de « The Game », une méthode de manipulation psychologique et d’abus verbaux. Il utilisa ce Game/Jeu pour s’assurer la loyauté de ses dirigeants, de son personnel et des membres du syndicat. Chavez soutint Dederich même lorsque ce dernier fit déposer un serpent à sonnettes dans la boîte aux lettres de Paul Morantz, un avocat qui avait porté plainte contre Synanon. Morantz fut mordu par le serpent, tomba gravement malade et risqua la mort.

Bien que Chavez soit parvenu à créer le premier syndicat stable de travailleurs agricoles en Californie dans les années 1970, dès les années 1980, ce syndicat a commencé à perdre ses contrats [conventions collectives]. Chavez s’est alors tourné vers l’organisation d’un mouvement populaire nébuleux. L’UFW a commencé à se désintégrer. Aujourd’hui, moins de 1 % des travailleurs agricoles américains sont représentés par un syndicat. On compte plus d’un million de travailleurs agricoles salariés, mais le taux de syndicalisation est parmi les plus faibles de tous les secteurs. Seuls 54 000 à 60 000 travailleurs étaient couverts par des conventions collectives en 2022-2023. Chavez est décédé le 23 avril 1993, à l’âge de 66 ans.

Pédophilie et viols commis par Chavez

De son vivant, sa famille, ses amis et ses associés savaient qu’il avait eu de nombreuses liaisons qu’il s’efforçait de dissimuler à son épouse, Helen Fabela Chavez, mère de leurs huit enfants, décédée en 2016. Grâce aux révélations du New York Times, nous savons aujourd’hui que certains membres de l’UFW étaient également au courant de ses relations sexuelles avec de jeunes filles, dont certaines âgées de seulement treize ans.

Laissons la parole à Dolores Huerta, partenaire de Cesar Chavez dans l’organisation du syndicat, pour qu’elle nous livre son témoignage et son point de vue.

Dolores Huerta en 1965 brandissant une pancarte appelant à la grève (Strike !)



« Jeune mère dans les années 1960, j’ai vécu deux relations sexuelles avec Cesar. La première fois, j’ai été manipulée et contrainte d’avoir des rapports sexuels avec lui. Je n’ai pas osé refuser car il était quelqu’un que j’admirais, mon patron et le leader du mouvement auquel j’avais déjà consacré des années de ma vie. La seconde fois, j’y ai été forcée, contre mon gré, dans un contexte où je me sentais piégée.

J’avais déjà subi des violences et des abus sexuels, et je m’étais persuadée que je devais endurer ces épreuves seule et en secret. Ces deux relations sexuelles avec Cesar ont entraîné des grossesses. J’ai choisi de les cacher et, après la naissance de mes enfants, j’ai fait en sorte qu’ils soient élevés par d’autres familles capables de leur offrir une vie stable. »

« J’ai gardé ce secret aussi longtemps car construire le mouvement et obtenir les droits des travailleurs agricoles était l’œuvre de ma vie. La création d’un syndicat était le seul moyen d’y parvenir et de garantir ces droits, et je n’allais laisser ni Cesar ni personne d’autre m’en empêcher. J’ai consacré toute mon énergie à défendre les millions de travailleurs agricoles et toutes les personnes qui souffraient et méritaient l’égalité des droits. »

Ainsi, pendant soixante ans, Huerta a gardé son expérience personnelle secrète, tout comme les autres femmes de l’UFW.

Huerta a tenté de remettre les choses en perspective, écrivant :

« Le mouvement des travailleurs agricoles a toujours été plus vaste et bien plus important que n’importe quel individu. Les agissements de Cesar ne diminuent en rien les progrès durables réalisés pour les travailleurs agricoles grâce à l’aide de milliers de personnes. Nous devons continuer à nous engager et à soutenir notre communauté, qui a plus que jamais besoin de plaidoyer et d’engagement militant. »

Tout en comprenant la douleur, la souffrance et l’humiliation vécues par Huerta, et en accordant de l’importance à ses réflexions, je crois qu’une analyse critique du rôle de leader de Chavez, ainsi que de la structure et de la culture du syndicat, s’impose. Il nous faut analyser le patriarcat caractéristique des gouvernements, des entreprises et des syndicats, et son expression dans le machisme de Chavez et des autres hommes qui dirigeaient le syndicat. Je pense qu’il existe un lien entre les questions politiques que j’ai abordées dans ma biographie de Chavez et les viols et les violences faites aux femmes et aux filles.

Le dirigeant autoritaire se place toujours au-dessus des autres, toujours aux commandes, toujours incontesté, toujours autorisé à faire tout ce qu’il veut. Chavez et le syndicat qu’il a créé, ce syndicat qui a gardé ses secrets, comme plusieurs l’ont souligné, ont violé le principe même du syndicat, de ses membres et de ses sympathisants : la protection et la promotion des exploités et des opprimés de la société. Et qui, parmi eux, était plus opprimé que les ouvrières agricoles ?

Dan La Botz, 19 mars 2026.

[1] Mon livre César Chávez and la Causa (2005) n’est plus édité, mais on peut le trouver au format PDF sur Internet et des exemplaires d’occasion sont disponibles auprès de libraires d’occasion en ligne.

Source : https://newpol.org/cesar-chavez-horrifying-abuse-but-one-of-many-errors-of-judgement/