Maria Bikbulatova, anarcho-communiste et féministe russe émigrée, dont nous avons publié un important article sur les réseaux policiers russes et « masculinistes » si proches, si proches, de groupes émigrés eux-mêmes parrainés par LFI et le POI notamment, fera une conférence sur ces sujets à Marseille le 20 mars prochain. En voici la présentation :
20 MARS Á MARSEILLE
Anti-Guerre ? Les réseaux d’influence russe dans l’extrême-gauche européenne
Vend. 20 mars – 19h – La Dar Centre Social Autogéré (127, rue d’Aubagne)
Présentation-discussion avec Maria Bikbulatova avec restauration à prix libre en soutien à la résistance queer féministe sur le front en Ukraine.
Maria Bikbulatova, militante anarcho-féministe russe en exil, documente avec d’autres camarades en Ukraine notamment, les réseaux de l’influence russe au sein de l’extrême-gauche française et européenne, particulièrement au sein des mouvements d’ « opposition à la guerre ».
Il est en effet possible d’identifier clairement des personnes, auto-proclamées « opposant.es » russes ou ukrainien.nes de gauche », tenir meeting dans des événements qui se prétendent « anti-impérialistes », parfois directement pilotés par Révolution Permanente ou La France Insoumise, alors que leur parcours politique laisse, au bas mot, songeurs…
Post Sovietic Left (PSL / Gauche Post Soviétique), mouvement La Paix par le bas (Peace from below )… on pourrait penser qu’une proximité idéologique serait la raison de cet aveuglement sur l’origine de ces militant.es, mais comment expliquer ces choix relationnels précis, alors que le passé et les liens de ces personnes les rattachent clairement à des réseaux d’extrême-droite et masculinistes ?
C’est ainsi que ces « opposants » se permettent d’appeler tranquillement au désarmement de l’Ukraine dans des meetings de « Guerre à la guerre » sans jamais questionner une industrie militaire russe qui, de son coté, tourne à plein régime, sous couvert d’une rhétorique gauchiste bâtie autour de la fable d’un soulèvement ouvrier contre le régime de Poutine comme seule voie pour la Paix.
D’autres mouvements, de la galaxie anti-autoritaire, soutiennent des initiatives faussement pacifistes en Ukraine sous couvert de soutien à la désertion unilatérale des ukrainien.nes, alors qu’ils passent sous silence des plateformes anarchistes efficaces d’aide à la désertion des soldats et conscrits russes, en Arménie notamment, aux frontières de l’empire.
Dans sa démonstration, Maria Bikbulatova va plus loin et montre comment à chaque réalité politique nationale ou communautaire, le Kremlin adapte et déploie des interventions manipulatrices via toute une nébuleuse de médias, réseaux sociaux et relais d’influence, avec comme objectif prioritaire de mettre l’Ukraine, sa résistance et ses soutiens à genou : soutien aux agriculteurs en Pologne, antimilitarisme pseudo-pacifiste en Allemagne, discours campiste anti-occidental en France…
Nous évoquerons également l’Afrique subsaharienne où la rhétorique décoloniale, avec les propres mots de la gauche, est largement mobilisée par les services d’une puissance fondamentalement bâtie sur la domination impériale, la russification et l’écrasement des peuples annexés. Un peu partout, la Russie cherche à capitaliser sur la colère des personnes opprimées et des minorités discriminées, pour les transformer en alliées d’une croisade ultra-réactionnaire qui, en synergie croissante avec le trumpisme, menace de coincer les forces d’émancipation dans un étau fatal.
En Europe et en Afrique, où Russian TV diffuse à fond, les populations musulmanes sont directement ciblées à travers l’approche publicitaire d’une Russie bienveillante. Le danger pour les minorités en Russie est pourtant effrayant, avec l’enrôlement forcé et la surveillance policière dans les mosquées sous prétexte d’antiterrorisme. Rappelons-nous aussi l’attrait de RT chez un vaste pan de Gilets jaunes, avec à la clé la popularisation de lectures complotistes des rapports de domination.
L’objectif de cette conférence-discussion est de porter à la connaissance du public l’existence de ces réseaux d’influence afin de vérifier les informations reçues et relayées, mais aussi d’augmenter la sécurité dans nos initiatives. Nous pensions que la guerre hybride est loin de nous ? Elle est dans les faits depuis longtemps au cœur de nos espaces collectifs et ne joue pas la partition de l’émancipation…
Rappelons que la « Post Sovietic Left », qui, comme son nom l’indique, se définit en référence à l’URSS, est un groupe d’émigrés représentés notamment, en France, par Alexeï Shaknine et Liza Smirnova, compagnons de route de LFI et du POI, et se fait le porte-parole d’une prisonnier politique important, Boris Kagarlistsky, qui, de sa prison, cosigne des articles avec Shaknine. Ce courant est extrêmement faible en Russie, où il considère que les « libéraux » (les héritiers de Navalny) sont plus dangereux que Poutine, et ignore les très importantes mouvances anarchises, ainsi que les nationalités non russes, la préservation de la Russie comme empire, voire le rétablissement de l’ « espace post-soviétique », étant un objectif qu’il présente comme « ouvrier ». S’il dénonce, comme Kagarlitsky, la manière dont Poutine fait la guerre depuis le 24 février 2022, il a auparavant soutenu le kidnapping de la Crimée et les soi-disant « séparatistes » du Donbass.
L’infiltration policière russe de ce milieu ne saurait faire doute, et ce sont notamment les alertes lancées par Maria Bikbulatova et, depuis L’viv où elle est réfugiée, Galina Rimbu, qui l’ont pointée, entrainant des menaces contre elles.
Alors que les petits réseaux « post-soviétiques » sont portés, en Europe, par les groupes dirigeants de LFI et du POI en France, de Your Party en Grande-Bretagne, de Potere al Popolo en Italie, et sont reliés à Sara Wagenknecht en Allemagne. Galina Rymbu a notamment pointé le rôle d’un faux « déserteur ukrainien », ukrainien de service dans les « meetings anti-guerre » de ces organisations (au nom du groupe « la paix par en bas »), totalement inconnu en Ukraine, introduit auprès du Conseil de l’Europe par Sophia Chikirou comme députée européenne, co-organisateur d’un rassemblement berlinois « pour la paix » avec l’extrême droite masculiniste, poutinienne et antisémite, Andreï Konovalov.
Ainsi que le rôle de Victor Sydorchenko, organisateur de brutalités néofascistes et prorusses à Kharkiv en 2014, qui apparaît à présent, quant à lui, comme un « internationaliste ukrainien » auprès du PT (Parti des Travailleurs). J’ai récapitulé ces éléments dans mon article du 8 novembre dernier, Le masculinisme post-soviétique n’est pas un internationalisme !
Un émissaire auprès de Mélenchon, un émissaire auprès de Gluckstein … et par les uns et les autres, des passerelles, pas grandes du tout mais plutôt étroites, avec l’extrême droite masculiniste, poutinienne et trumpienne !
Aplutsoc appelle donc à soutenir la réunion du 20 mars à Marseille et estime qu’information et transparence les plus larges possibles s’imposent sur les sujets courageusement abordés par les camarades anarcho-féministes ukrainiennes et russes, y compris pour leur protection car elles mettent le doigt sur un énorme sujet : l’influence poutinienne dans la gauche et le mouvement ouvrier.
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Un lecteur d’Aplutsoc, intervenant sur le forum faisant suite à l’échange cordial que j’ai eu avec LFI à Moulins, s’étonnait que l’on puisse parler de « poutiniens » dans LFI ou dans la direction de LFI. J’avais exactement écrit ceci : « … certains secteurs de LFI, au niveau le plus haut, sont pour moi quasi « poutiniens », alors que Trump et Poutine misent en France sur l’union des droites dont l’instrument d’arrivée au pouvoir en France est la diabolisation de LFI … »
L’influence poutinienne sur des secteurs clefs de la direction de LFI ne signifie pas bien sûr adhésion idéologique à l’ensemble du poutinisme. Elle s’illustre à la fois dans des liaisons dangereuses très précises telles que celles dont il vient d’être question, ainsi que dans des éléments importants d’orientation sur tous les sujets internationaux. Mais du coup elle ne se limite pas à cela mais surdétermine l’orientation politique imprimée à LFI par son Chef, par le groupe dirigeant Bompard-Chikirou-Panot, par le POI, le tout à vrai dire ne faisant qu’un, flanqué des « indigénistes décoloniaux », Bouteldja, Boussouma et autres.
Car en effet, la ligne de division, fut-ce, à la manière du KPD (PC) allemand en 1932, au nom du « front unique antifasciste » (1), et n’hésitant pas, comme on l’a vu par le maniement provocateur des allusions antisémites par J.L. Mélenchon dans plusieurs meetings, à contrarier l’unité pour la défense de LFI contre la diabolisation et la défense de ses militants lorsqu’ils sont agressés, cette ligne de division aboutit précisément à cultiver cette diabolisation, à s’en repaître, non seulement pour tenter de conforter une base constituée en citadelle assiégée, mais pour interdire toute unité réelle, favorisant ainsi … l’union des droites poussée par Trump, Vance et Poutine.
Il n’est pas nécessaire, faut-il le préciser, de souhaiter cela machiavéliquement, pour jouer un tel rôle dans la lutte des classes. L’ego de Mélenchon y suffit, et la préservation de la place des têtes dirigeantes accrochées à leur rôle dirigeant le complètent. Avec pour couronner le tout le POI (dont J.L. Mélenchon est aujourd’hui le dirigeant effectif) savourant son rôle de garde prétorienne en cultivant une idéologie qui se croit marxiste et trotskyste précisément en ce qu’elle n’a intégré dans sa vision du monde aucune des nouveautés planétaires survenues depuis trois décennies et demi : comme d’autres sectes (mais qui n’ont pas eu la chance, ou la malchance, d’hériter des clefs de la maison à LFI et à la CGT-FO), la répétition du même devient, à un moment donné, la pire des infidélités aux principes tout en se croyant fidèles.
Ainsi, on se croit héritier de Karl Liebknecht en écrivant : « Il faut le cessez-le-feu immédiat. Il faut l’arrêt des livraisons d’armes. Ni Otan, ni Poutine, ni Zelenski ! »
Cette phrase peut faire croire qu’elle est « anti-poutinienne », elle est en fait poutinienne : sa conclusion pratique est l’écrasement de l’Ukraine. Alors que des Khamenei, des Bachar el Assad, des Maduro, le Hamas … sont jugés comme anti-impérialistes malgré tout (un « malgré tout » qui disparaît d’ailleurs souvent !), Zelenski, lui, est mis sur le même plan que l’agresseur impérialiste et qualifié, dans bien des publications du POI, de fauteur de guerre n°1.
Cette orientation n’est pas celle de Liebknecht et les phrases pacifistes, qui déjà en 1915 avaient le don d’énerver … Lénine, ne sont ici que la couverture de l’union interclassiste – l’union sacrée, donc – avec les partisans de l’adaptation « pacifiste » de la France à la multipolarité impérialiste de Trump et Poutine.
Sauf que pour opérer celle-ci, pour mettre en œuvre la politique internationale de Mélenchon et du POI, la candidature sérieuse, du point de vue du capital, c’est l’union des droites.
La phrase ci-dessus est extraite d’un virulent billet d’Informations Ouvrières (journal du POI), du 6 février dernier, signé Pierre Paletot, signature fréquente dans ce journal sur les sujets syndicaux : l’objet en est de conspuer la déclaration de l’intersyndicale française, et notamment de la CGT et de la CGT-FO, en solidarité avec les centrales ukrainiennes FPU et KVPU et soutenant les manifestations tenues à l’occasion de l’anniversaire de la guerre généralisée contre l’Ukraine.
Cette déclaration, qui a l’importance d’exister, ne va pourtant pas jusqu’à soutenir la demande des syndicats ukrainiens de livraisons d’armes, mais cela n’empêche pas le POI de la traiter de « honteuse » : car elle n’appelle pas au cessez-le-feu immédiat livrant au génocide les territoires occupés et désarmant l’Ukraine.
Tel est le programme poutinien du POI concernant l’Ukraine. Il peine à l’imposer aux organisations syndicales, même à la CGT-FO où existent encore des traditions internationalistes remontant au temps où FO appuyait Solidarnosc en Pologne et la libération de l’ukrainien Leonide Pliouchtch en URSS – il est vrai qu’en ce temps-là, le courant d’où provient le POI, quels qu’aient été ses défauts, était, lui, internationaliste.
Niché comme garde prétorienne de Mélenchon, le POI tente de jouer le rôle de police politique de Poutine dans les organisations syndicales, aux côtés de la FSM (Fédération Syndicale Mondiale) et de divers groupes staliniens, et en avant d’eux. Si cette fonction politique n’arrive pas à imposer toute sa ligne, elle joue, avec d’autres, un rôle important pour paralyser l’expression effective de l’internationalisme envers l’Ukraine comme à l’échelle mondiale. Son angle d’attaque le plus facile consiste à affirmer que « la guerre », sans plus de précision, est ce qui ampute ou sert de prétexte à amputer les budgets de l’école, de la santé, etc.
Au congrès de la fédération FO de l’enseignement, la FNEC-FP-FO, à Angers les 15-19 décembre dernier, des syndicalistes anciens de la fédération, par ailleurs animateurs de la campagne pour la libération du mathématicien anarchiste emprisonné par Poutine, Azat Miftakov, ont, le soir du mercredi 17 décembre, parce qu’ils s’opposaient au texte international renvoyant dos-à-dos Poutine et Zelenski et voulant désarmer l’Ukraine, été interrompus par les huées organisées d’une cinquantaine de congressistes – ou de supposés tels – criant « casse-toi ». L’une des délégués ainsi attaqués a fait un malaise. Le lendemain matin, le secrétaire national du SN-FO-LC (syndicat des lycées et collèges), François Pozzo di Borgo (POI), saisi de la gravité des faits par la délégation du SN-FO-LC de Paris, a fait porter leur entière responsabilité sur les syndicalistes victimes, provoquant le départ immédiat du congrès de 6 des 7 délégués de la délégation parisienne du SN-FO-LC.
Nous rapportons ici ces faits car, forcément, ce récit – qui ne nous vient pas directement des camarades syndicalistes internationalistes victimes – circule dans le mouvement ouvrier, et que c’est tout le mouvement ouvrier qui est concerné : dans l’intérêt de la confédération FO elle-même, de telles méthodes, et la politique au compte de laquelle elles sont mises en œuvre, ne sauraient être acceptées et doivent donc être publiquement connues et dénoncées – toute dissimulation aurait des conséquences plus délétères encore. Nous avons connu la police politique stalinienne dans les organisations ouvrières. Il ne saurait être permis au POI où à qui que ce soit de la reconstituer.
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Très proche tant de J.L. Mélenchon lui-même que du POI, l’ex-carriériste sarkozyste Sophia Chikirou se trouve, utilisant ses fonctions de députée européenne, au centre de la promotion de la « Gauche post-soviétique » et des opposants russes en exil plus ou moins érigés en mascottes ou en alibis par LFI et le POI : « vous voyez bien que nous sommes contre Poutine puisque nous soutenons des opposants » – on a vu plus haut les problèmes posés par l’orientation politique et les liaisons dangereuses de ces émigrés, dont certains sont, incontestablement, de vrais opposants (en même temps attachés à l’intégrité de « la Russie », mais ceci est fréquent chez les opposants russes en dehors des anarchistes) … mais pas tous.
La même Sophia Chikirou, comme candidate à la mairie de Paris, est, de tous les candidats municipaux notoires de LFI, la plus engagée dans une ligne de division ouvrant la voie à l’union des droites, son objectif premier avoué étant de faire perdre la mairie de Paris au PS pour la rendre à la droite, donc à l’union des droites.
Trump et Poutine misent en France sur la diabolisation de LFI pour faire arriver l’union des droites au pouvoir. S’il n’est pas, disais-je plus haut, nécessaire de recourir à des explications machiavéliques pour expliquer la manière dont la ligne de division de la direction de LFI fait le jeu de cela, il est tout de même permis de s’interroger sur le rôle systématiquement joué, tout particulièrement, par Mme Chikirou.
Vincent Présumey, le 13 mars 2026.
(1) La manière donc certains appels à l’unité des sommets de LFI – à la base cela peut être tout à fait différent – sont à rapprocher de la politique de division du KPD allemand ayant joué le rôle clef dans l’arrivée de Hitler au pouvoir, provient de bonnes sources : l’historien Jérôme Chapoutot, excellent dans sa stricte spécialité (les hautes sphères financières et prussiennes), mais combinant ignorance sidérante et arrogance sans limite dès qu’il s’agit du mouvement ouvrier, a entrepris, au service de Mélenchon qui a repris cette grotesque fadaise historique, de raconter que la social-démocratie allemande n’avait pas répondu aux appels à l’unité lancés par le KPD. J’avais déjà fait justice par avance, sans le faire exprès, de ce cette fake new, dans mon article sur son livre Les irresponsables, en juillet dernier :
« Lorsque ce coup d’Etat prussien est commis le 20 juillet, le KPD appelle à l’unité et à la grève générale pour le … lendemain. Ceci permet à certains historiographes de dire que les communistes allemands ont quand même appelé à l’unité d’action. En fait, s’il est probable que cette posture s’explique en partie par la pression de la base pour une véritable action qui ne pouvait qu’être unitaire, elle vise à déconsidérer grève générale et unité et y arrive : tout le monde comprend très bien que cet appel à « l’unité à la base » ne sera pas suivi et les militants du KPD ayant un emploi ne font pas grève. Cet appel intempestif, prenant de court la construction du front unique ouvrier, a en fait contribué à la défaite. Pour les ouvriers social-démocrates, un an après le plébiscite rouge-brun qui réclamait ce qui vient de se produire, il montre que les communistes sont des guignols. Il y a révolte, mais associée à une profonde démoralisation, dans les rangs social-démocrates : la capacité de lutte manifestée par les appareils syndicaux réformistes contre le putsch de Kapp en 1920 est morte. »