Je parle de l’Allier parce que je connais bien, mais aussi parce que ce département comporte beaucoup de caractéristiques « moyennes » : fort passé industriel et traditions du mouvement ouvrier (communisme, socialisme, syndicalisme, laïcité), ruralité ouvrière/paysanne, éloignement des métropoles et une certaine méfiance, justifiée, envers elles, services publics placés en état de crise par les politiques des gouvernements successifs, et (depuis la mort d’André Lajoinie !), pas de pointures politiques « nationales » attirant les médias.

    Des médias parlent de mairies convoitées par le RN ou de la pénétration de la droite dite traditionnelle par l’extrême droite. Ce territoire peu bruyant est aussi un laboratoire de ces développements, mais aussi de la résistance et de l’action pour le front unique contre eux – voire mes articles sur la lutte contre « Murmures de la Cité », le meeting de Saint-Pourçain le 14 janvier, et, dans ces municipales, les entretiens sur les petites villes de Commentry et de Cosne -d’Allier.

       L’extrême droite ne se ramène pas au RN, mais forme une constellation dans laquelle les notabilités de la V° République, et des secteurs de l’appareil d’Etat notamment dans la police, sont profondément impliqués. Le RN est lui-même un parti traditionnel, héritier de Vichy et des collabos et héritier de l’OAS, c’est-à-dire des fondateurs de la V° République par le coup d’Etat du 13 mai 1958. L’union des droites est le retour à l’alliance ouverte des auteurs de ce coup, ci-devant gaullistes et descendants, toujours racistes, des tenants de l’ « Algérie française ». Le basculement de l’électorat bourgeois et petit-bourgeois traditionnel de droite vers le RN s’est majoritairement accompli lors des élections législatives que Macron a offert au RN en 2024. Cet électorat ne s’est pas métamorphosé en profondeur, il pense ce qu’il a toujours pensé, mais maintenant il peut voter RN – une autre question est celle de l’électorat prolétarien atomisé votant RN.

     Mais le processus sur lequel je veux attirer ici notre attention est celui du basculement des cadres et des notables de tous les rameaux du ci-devant gaullisme (LR, Horizons, partie de l’UDI …) vers l’orientation que présente ouvertement l’UDR de Ciotti. Certains personnages n’ont ici aucun mal à se faire extrémistes et simili-fascistes dans leur style et leur comportement.

     C’est pourquoi, quand on se demande dans l’Allier « où est l’extrême-droite dans ces municipales », il faut bien comprendre une chose : deux maires sortants LR sont, en fait, des extrémistes de droite. Ils deviennent toujours plus ce qu’ils sont déjà : des ignares portés à tous les débordements. Il s’agit du maire sortant de Montluçon, Frédéric Laporte, et du maire sortant de Saint-Pourçain-sur-Sioule, Emmanuel Ferrand.

  Tous deux ont aussi pour point commun de ne pas avoir conquis leur mairie, mais d’en avoir hérité. Laporte a hérité Montluçon de Daniel Dugléry, qui l’avait de haute lutte prise au PCF alors accusé de clientélisme, et a par la suite battu tous les records en la matière. Mais un Dugléry (disciple de Pasqua) avait, intellectuellement, une pointure qu’on ne retrouve pas chez un Laporte. Le déclin est brutal. J’ai croisé une fois Laporte sur les réseaux sociaux : il m’a dénoncé comme représentant les « méthodes » dont les braves gens comme lui sont victimes « depuis 1945 ». Hé oui. On ne s’étonnera donc pas de ses accointances politiques, lui qui faisait déjà voter RN au second tour lors des deux dernières législatives, ainsi résumées par Elsa Sabado dans la Nouvelle Vie Ouvrière du 4 mars dernier :

« Trois jours avant notre passage à Montluçon, le parti d’Éric Zemmour, Reconquête, annonçait que plusieurs de ses membres figuraient sur la liste du maire aux prochaines municipales, sans préciser lesquels. Une annonce qui n’a pas fait fuir les macronistes de Renaissance, présents aussi sur sa liste. Ce grand écart explique peut-être l’absence de liste du Rassemblement national à Montluçon.

(…) Il est pourtant un domaine où le maire s’est occupé de l’attractivité de la ville. «Quand le Canon va-t-il tonner à Montluçon?», s’interrogeait-il le 28 novembre en reprenant une publication Facebook du Canon Français. L’organisateur de banquets est financé par le milliardaire Pierre-Edouard Stérin, qui appelle à avoir «plus de bébés de souche européenne». Trois jours plus tard, le Canon Français annonçait l’organisation d’un banquet auvergnat. »

(Les ci-devants macroniens de Renaissance, qui sont allés, en connaissance de cause, faire l’union des droites avec Reconquêtes sous l’égide de M. Laporte, ont depuis été exclus de Renaissance, dont les instances nationales ont fait mine de s’apercevoir de la chose après le dépôt des listes.)

Comme Laporte, Emmanuel Ferrand, maire LR, ou ex-LR on ne sait plus trop, de Saint-Pourçain, a reçu le siège de son prédécesseur Bernard Coulon, UDI, et l’on est alors passé de la droite civilisée finissante à la droite illettrée et violente, en somme de la civilisation à la barbarie : Ferrand, bureaucrate de la FNSEA nourri de subventions se faisant passer pour un « paysan », a mis au pin sec et à l’eau un enfant à la cantine pour punir ses parent « mauvais payeurs », expulsé la CGT de son local, et diffamé le responsable FSU -moi-même- qu’il imagine « fricotant avec l’islamisme ».

Comme Laporte, c’est un « maire Facebook ». Vu qu’il prétend bosser 70 heures par semaines, et passe visiblement autant d’heures sur les réseaux sociaux sous son nom ou celui de « Loulou », qu’une semaine compte 168 h. et qu’il lui faut quand même quelques heures encore pour dormir et satisfaire à divers besoins humains, le temps d’exercer ses fonctions de maire est bien maigre.

Mais comme Laporte encore, Ferrand a ses entrées dans la fachosphère et ne jure que par Sara Knaffo, qui lui tient lieu d’augure.

Les deux maires sortant extrémistes de droite de l’Allier ne résument cependant pas encore la totalité de LR. Les grands notables LR sont à Moulins – Périssol, en fin de course – et sur le secteur de Vichy (le député, le maire de Vichy, le maire de Cusset). Le premier s’est désolidarisé, tardivement, du soutien politique et financier à « Murmures de la Cité », les suivants ont évité d’en parler, mais, comme tous leurs comparses, ils se plaisent à dénoncer, plus encore depuis les évènements lyonnais du 12 février, comme des apprentis criminels « LFI » et quiconque ferait alliance avec « LFI » – comme les socialistes montluçonnais et cussetois dans des listes unitaires. Sans un mot sur leurs acolytes locaux déjà d’extrême droite. Or, ce ne sont pas les Aguiléra (Vichy) ou Laloy (Cusset) qui sont réellement dans la ligne de Wauquiez ou dans celle de Retailleau, mais bien les deux excités de Montluçon et de Saint-Pourçain.

Leurs exemples, qui n’ont rien d’anecdotique mais sont centraux, montrent que le chemin de la fascisation ne passe pas que par le RN, et même que les capacités du RN seul sont assez limitées en termes d’organisation politique structurante. Dans l’union des droites, telle que la théorise par exemple Stérin, le RN doit être encadré, d’une part par les ci-devants gaullistes se posant en garants de l’austérité budgétaire et du rejet de toute « démagogie sociale », d’autre part par Reconquêtes et les secteurs les plus ouvertement fascistes. D’où une effervescence dans laquelle vibrionnent :

1° ) les réseaux de Reconquêtes, dont le rôle de mentors envers les cervelles des Laporte et autres Ferrand est décisif,

2°) des officines violentes telles que « Riposte laïque », qui a désigné pour ces gens là les cibles à abattre : les syndicalistes les plus assumés (FSU et CGT), la presse indépendante quelle que soit sa coloration (La Montagne, La Semaine de l’Allier, Radio Bocage), les milieux culturels (le Social-Club d’Hérisson).

3°) un noyau de prétendus aristocrates « enracinés » qui tiennent des séminaires estivaux dans le château d’une de leurs familles, à Cressanges – dont la maire sortante est communiste – sous le nom de « Sophia-Polis », unissant « cathos tradis et néos païens », et qui ont constitué l’association « Murmures de la Cité » comme leur organisation de masse attirant les gogos.

Ces trois réseaux, qui se recoupent largement et, à la limite, ne font qu’un (malgré les rivalités intestines), outre la stratégie de corruption morale et politique, noyautage et chantage sur LR, sont directement derrière trois listes aux municipales : les listes d’union des droites (RN/UDR/Reconquêtes, et axes de pénétration vers LR) de Vichy et de Moulins, et la liste « Réenchantons Cressanges » (sic) menée par le père (avocat anti-IVG et antivax) du petit chef de Sophia-Polis et de Murmures de la Cité qu’est Guillaume Senet, à savoir Régis Senet. Dans ce village, cette liste de 15 noms vise à récupérer l’électorat de droite traditionnel à la faveur du départ à la retraite de la maire Marie-Françoise Lacarin, au bilan de proximité, de soin et de défense des services publics et culturels incontestable.

Sur le secteur de Moulins, le cerveau de la liste d’union des droites, Arnaud Dassier, « homme d’affaire », qui vise la députation, est le fils du « journaliste » et affairiste notoire Jean-Claude Dassier, récemment écarté (temporairement ?)  de C-News et d’Europe 1 pour avoir appelé à noyer les immigrés en Méditerranée. Il est aussi un pilier du soutien à « Murmures de la Cité » qui a fourni une bonne partie de la liste.

Ce tableau n’est pas totalement complet – on a aussi, à Meaulnes-Vitray, une commune forestière du pays de Tronçais, une liste qui semble fort zemmouriste et pas mal genre « qui se la pète en mode chasse à courre », contestant la commune à une équipe qui défendait les services publics et l’école publique.

Et donc, au total, pas de liste RN proprement dite, la tentative d’utiliser cette étiquette de la part d’une des deux listes de droite (l’autre est celle du président du Conseil départemental) contestant la municipalité de Commentry, lui ayant été refusée par suite d’obscurs crépages de chignon.

Comme on le voit, l’Allier donne un bon exemple, non pas, et pas du tout, d’une fascisation rampante ou généralisée, ce vieux fantasme, mais bien du regroupement « en marche », comme disait l’autre, des partisans de ce à quoi Sarkozy puis Macron ont échoué : une V° République autoritaire pleinement rétablie, à même d’écraser –  d’écraser physiquement, ne nous faisons aucune illusion- démocratie, laïcité et mouvement ouvrier, pour tenter de donner à la France sa place de petit partenaire de Trump et de Poutine.

VP, le 11/03/26.