Les tendances de fond de la situation politique française connaissent une accélération depuis la mort du jeune fasciste Quentin Deranque à Lyon le 13 février dernier. Ce qui s’affirme est la construction de l’union des droites, entourant le RN par Reconquête, l’ultra-droite fasciste, l’UDR, des pans majoritaires de LR, s’étendant jusqu’à Horizons : donc, les héritiers réconciliés du coup d’Etat fondateur de la V° République, le 13 mai 1958, allant jusqu’à de larges secteurs de la « Macronie » en décomposition.

Ce regroupement politique, qui correspond au projet du milliardaire disciple de Peter Thiel qu’est Stérin, vise à la conquête du pouvoir et à la destruction de l’Etat de droit, c’est-à-dire, dans le cadre de la V° République, la destruction des principes d’ordre légal, de garantie des droits, d’indépendance de la justice, de laïcité, pour instaurer en France un Etat fort intégré à l’ordre de Trump et de Poutine – et même en faire le moteur de l’Europe des Etats forts, soumis à Trump et à Poutine, forts uniquement contre les peuples, en commençant par les migrants.

Ce regroupement politique avance maintenant à grands coups de cors de chasse et de clairons, assurés par cette thématique qui existait déjà, mais que la provocation meurtrière de Lyon a porté au pinacle : seul l’antifascisme est meurtrier, LFI est une milice qui menace l’ordre public, le cordon sanitaire appelé par Bardella permettra l’union des droites au pouvoir et l’Etat fort, l’Etat du talon de fer.

Attention : comprenons bien qu’ils hurlent d’autant plus, qu’ils bombent d’autant plus le torse, qu’ils jouent de la mâchoire avec d’autant plus de véhémence, qu’ils savent que la résistance sociale potentielle est en réalité majoritaire et qu’elle sera la plus puissante si elle prend confiance et conscience, et qu’il faut donc l’assourdir et l’abrutir sous les sonos du « mensonge triomphant qui passe » (Jaurès).

La pierre de touche de l’union des droites en voie d’affirmation, c’est donc la légitimation des milices fascistes, qu’il leur faut désormais présenter comme des victimes. Dans le gouvernement, les ministres Darmanin et Nunoz, à la Justice et à l’Intérieur, sont pour cela une force d’entrainement, qui commence à se distinguer de Lecornu ainsi que de Macron.

Il leur faut pour cela un récit des évènements de Lyon dans lequel, contrairement aux faits établis par les témoignages et les films des riverains, diffusés notamment par le Canard Enchainé, les jeunes fascistes ont été uniquement pourchassés et pris dans une embuscade, alors qu’ils ont en réalité provoqué un affrontement qui a mal tourné pour eux.

Sur cette base, a été organisé l’hommage unanime de l’Assemblée nationale à Quentin Deranque : un hommage, pas une minute de silence dévolue à la dénonciation de toute violence politique, mais bien un hommage à la victime, jeune fasciste sans aucun conteste possible, aux franges du nazisme, de l’antisémitisme et du néo-monarchisme.

Et le ministre de l’Intérieur a décidé, l’imposant contre la mairie de Lyon, l’autorisation d’une marche de l’ultra-droite à Lyon le samedi 21 février, très clairement une parade des aspirants au rôle de Sections d’Assaut.

Le résultat a été mitigé : 3200 selon la préfecture et 3500 selon les organisateurs (écart remarquablement faible !), des consignes de « bien se tenir », mais des saluts nazis et des cris racistes et homophobes dans un cortège masculin et viriliste à 98%, gestes et cris que la préfecture, qui assurait la protection du défilé, se trouve contrainte de poursuivre.

Le RN, prudent, peut se permettre de jouer les faux modérés : de toute façon les nazis explicitement nazis seront dans l’union des droites, Wauquiez et Retailleau comptent bien les y intégrer car ils y sont nécessaires pour la peur et la violence. Wauquiez a fait afficher sur le bâtiment du Conseil régional d’Auvergne/Rhône-Alpes un grand panneau rendant hommage à Quentin Deranque !

Bardella, quant à lui, voyant venir le risque d’un défilé exhibant le caractère sectaire et minoritaires des aspirants miliciens, avait jugé prudent de s’en démarquer, mais des élus et responsables RN étaient évidemment bien présents.

A Nantes, la police a frappé et arrêté des manifestants antifascistes tout en protégeant le cortège riquiqui des « camarades de Quentin Deranque ».

A Brest, la préfecture a ordonné à l’association Iroise Ukraine qui avait antérieurement appelé à un rassemblement de solidarité avec l’Ukraine pour le 4° anniversaire de l’invasion généralisée, de laisser la place de la Liberté à l’extrême droite menée par les poutiniens de Reconquête !

Dans toute la France, ce sont des dizaines et des dizaines de permanences de députés, LFI mais aussi PCF et de toutes tendances de gauche, ainsi que des locaux syndicaux en commençant par Solidaires à Lyon, qui ont été agressés, tagués, menacés. Des menaces de morts sont adressées à des élus. Dans l’Allier, « Riposte Laïque », site poutinien qui entend se positionner en tison de l’union des droites, accuse nos camarades Vincent Présumey (FSU) et Laurent Indrusiak (CGT) de vouloir tuer le chef local des cathos tradis et néos païens « à 10 FSU et 10 CGT » !

Les éléments de terreur, encore ponctuels mais de plus en plus nombreux, sont une composante nécessaire, centrale, de la stratégie de l’union des droites visant à faire ce à quoi Sarkozy et Macron ne sont pas arrivés : rétablir une V° République toute puissante contre la population de France.

Car ils se savent minoritaires et savent que ce ne sera pas simple. Ce même 21 février, la première manifestation antifasciste en France, plus nombreuse en réalité que la parade des aspirants SA à Lyon, a été la manifestation de solidarité avec l’Ukraine de République à Bastille. Le même jour avait lieu un important rassemblement réclamant justice pour El Hacen Diarra, personne handicapée assassinée en garde à vue au commissariat du XX°, en présence de la députée Danielle Simonnet. Et la colère va monter contre les suppressions de postes dans l’enseignement public …

Mais tout ce tintamarre utilisant la provocation a une fonction complémentaire à celle de cimenter l’union des droites, une fonction plus importante encore car indispensable à son avènement : assurer la division à gauche par la diabolisation de LFI.

Les deux principaux maillons faibles de l’opération sont le PS et LFI elle-même.

Le PS en est en fait l’objet central. François Hollande a immédiatement donné la ligne : désormais, et pour commencer au second tour des municipales, l’union à gauche est interdite.

C’est aussi la ligne de Raphaël Glucksmann, qui a par ailleurs fait un excellent discours sur l’Ukraine rempart de l’Europe à la manifestation parisienne du 21 janvier : il ne semble pas réaliser qu’organiser le cordon sanitaire, qu’appelle Bardella, contre LFI, fait à présent le jeu de Moscou, car Moscou et Washington veulent l’union des droites au pouvoir en France !

La pression s’accentue sur le PS, non seulement pour lui interdire de participer et d’organiser le 11 octobre prochain les primaires à vocation unitaire auxquelles Olivier Faure s’est engagé avec les Ecologistes, Debout !, l’APRES et Génération.s, mais pour imposer un congrès après les municipales dans lequel reviendraient les Cazeneuve et compagnie : parallèlement aux grandes manœuvres pour instaurer la V° République de l’union des droites, il y aurait là une énième tentative de liquidation définitive du Parti Socialiste, cet étrange animal qui ne crève pas et dont l’existence en tant que telle avait permis au NFP de faire échec au gouvernement Macron/Bardella en 2024 !

Quant à LFI diabolisée, le désarroi politique ne peut que monter, et monte, dans ses rangs, car le ciment essentiel pour sa base était l’espoir de gagner, et que cet espoir s’éloigne à toute vitesse en dehors d’une stratégie unitaire contre laquelle se cabrent sa direction, J.L. Mélenchon, Bompart et le POI. Ce noyau dirigeant est, de fait, poutinien, comme l’est l’union des droites. Mais il est clair que Moscou parie sur l’union des droites et que LFI n’a dans ce cadre qu’un rôle de repoussoir et d’épouvantail à jouer.

Le désarroi peut donc conduire à des fuites en avant verbalement gauchisantes ici, à des retours sur la voie de l’unité ailleurs, mais aussi à la découverte d’un éventuel sauveur qui ne serait plus forcément J.L. Mélenchon. Peut-être François Ruffin a-t-il quelques espoirs sur ce créneau, bien que, et en partie parce que, diabolisé par la direction de LFI, mais ces derniers jours celui qui a le plus marqué de points dans ce possible rôle n’est autre que … Dominique De Villepin, auteur d’une tribune effectivement remarquable dans laquelle il se positionne en dernier rempart de la « République » contre l’union des droites, dont il a choisi d’expliquer clairement que la diabolisation de LFI sert à la forger.

Mieux vaudrait un néogaulliste tombé pour avoir voulu imposer le Contrat Première Embauche, que les « traitres socialistes » ? Le désarroi arrivant après la méséducation « insoumise » pourrait y conduire …

La seule voie est bien celle de l’unité, d’un nouveau 12 février 1934, lorsque la CGT réformiste, affolée par la violence fasciste du 6 février, a appelé à manifester pour la « défense de la République », de la république parlementaire et corrompue qu’était la III° République, et que des millions de grévistes et des centaines de milliers de manifestants se sont dressés contre la réaction et pour la défense des libertés, les cortège CGT et socialiste, et CGTU et communistes, initialement divisés, fusionnant dans les rues de Paris sous la pression de la base.

Cette voie serait nécessaire tout de suite, avant le dépôt des listes aux élections municipales à la date du jeudi 26 février, partout où la division a été organisée.

Elle serait nécessaire dans un puissant 8 mars, décalé la veille ou le lendemain pour avoir de véritables appels à la grève sur les lieux de travail, et sachant que les commandos provocateurs de Némésis peuvent à nouveau tenter de se mettre en avant.

Mais prendre cette voie demande aussi d’éclaircir la nature des faits lyonnais. Quand nous disons qu’il y a eu provocation, nous ne disposons certes pas d’éléments policiers permettant de l’établir, mais il est clair que, premièrement, Némésis et son SO, qui n’avait rien de gentil comme l’a pratiquement laissé entendre le procureur de Lyon, a engagé une provocation, et que des morceaux de la Jeune Garde Antifasciste, dissoute par Retailleau un an auparavant et en pleine démarche de recours au Conseil d’Etat, morceaux plus ou moins en roue libre, y sont tombés tête baissée, puis dans celle menée par le commando fasciste un peu plus tard et un peu plus loin.

Ils sont sortis des règles qu’eux-mêmes avaient théoriquement préconisé et expliqué : éviter de plaquer une femme de Némésis à terre, ne jamais oublier qu’aujourd’hui tout est filmé, et ne pas s’acharner sur un adversaire déjà vaincu, au risque, comme cela s’est produit, de le tuer.

Ce dérapage tête baissée et pire encore dans la provocation tendue n’est pas un problème technique, mais politique : l’antifascisme ne peut pas être une identité politique à lui seul, mais il nous appartient à toutes et à tous et ce sont les organisations du mouvement ouvrier qui, dans l’unité, ont la responsabilité de reconstruire des SO fermes, puissants, déterminés, pas virilistes et donc largement féminins. Cette question fait pleinement partie de celle, plus large, de l’unité, du front commun pour la défense immédiate de l’Etat de droit.

Bien sûr, nous ramasserons et relèverons le drapeau nécessaire de l’antifascisme. Mais l’unité pour la défense de la démocratie contre l’union des droites, contre Trump et Poutine, a besoin de clarté. Depuis 4 ans, un front militaire antifasciste, le plus important du monde, existe sur plus d’un millier de kilomètres en Ukraine.

Lors de la première du film de Pierre Chamechaude et Christophe Cordier, à la bourse du travail de Paris, Les Chemins de la Liberté, dans une bourse du travail pleine, vendredi 20 février, film tourné en Ukraine autour des jeunes combattants de Solidarity Collective, Dmitry Pavlovitch Petrov, réfugié politique russe, père du combattant anarchiste russe Dmitri Petrov mort au combat dans les rangs ukrainiens, a remis aux réalisateurs du film un insigne anarcho-syndicaliste russe, et eux lui ont donné, en remerciement, l’insigne des trois flèches antifascistes des années 1930.

Bien sûr que l’antifascisme a de l’avenir, par et dans l’unité d’action pour la défense de la démocratie et de l’Etat de droit !