Dans son billet du 11 février sur les élections municipales à Perpignan, notre camarade Ghislaine Zaparty explique comment la liste « Perpignan Autrement » se profilait comme la plus à même de contester l’appartenance de la mairie au RN par une dynamique citoyenne et unitaire qui englobait le PS, le PCF, l’Après, Debout ! et plusieurs associations et regroupements locaux, mais aussi comment cette dynamique possible a été « cassée » par l’intervention des chefs et des émissaires du PS au niveau régional (Carole Delga) et de Place publique, et l’on sait depuis qu’un rapprochement entre la liste Perpignan Autrement maintenue et la liste formée autour de LFI est compromis par le souhait de ralliement complet exprimé par LFI.

Histoire perpignanaise ? Nullement. Pas plus que n’est spécifiquement perpignanais l’indifférence, l’irresponsabilité, de nombreuses directions politiques de gauche à ce « détail » que serait… la présence du RN au pouvoir.

Ce qui est raconté là est national et les élections municipales, loin d’être seulement « locales », sont conditionnées par ces divisions anticipant sur la présidentielle et dont la fonction objective réelle, disons-le, après avoir été de maintenir au pouvoir les gouvernements successifs de Macron, illégitimes et minoritaires, devient celle de faire gagner la droite et l’extrême droite, néanmoins non majoritaires dans le pays.

La direction de LFI, autour de Mélenchon, Chikirou, Bombard et le POI, est explicitement engagée dans une campagne forcenée de division se nourrissant de ce que le PS ne vote plus de censures contre les gouvernements Macron/Lecornu. Mais la vraie raison invoquée par J.L. Mélenchon, qui travaille à se retailler une stature de président en allant voir les patrons de PME, est la politique internationale : il faudrait faire « la paix en Ukraine » en laissant les zones occupées à la Russie, à la russification et au génocide qui pointe, et désigner « l’Europe », et non Trump et Poutine, comme le principal danger de guerre dans le monde. L’affiche ci-dessous est totalement étrangère au mouvement ouvrier et à la démocratie :

De l’autre côté, en une remarquable symétrie, monte la rumeur médiatique : et si le sauveur était … François Hollande !? L’accoucheur de Macron, celui dont on pensait qu’au pouvoir, il ne pouvait pas décevoir plus que ses prédécesseurs, mais qui a réussi à mettre le PS au bord de la liquidation, est présenté par une insistante rumeur comme l’alternative – l’alternative à quoi ? À Mélenchon.

En fait, Mélenchon lui-même appelle ouvertement de ses vœux une candidature Hollande. Il est évident qu’elle ferait son jeu. L’affaiblissement de Glucksmann, qui n’avait eu une existence que temporaire lorsque le PS l’avait appuyé en 2024, et l’annonce d’une candidature Guedj, sont autant d’épiphénomènes censés lui paver la voix.

Hollande ou pas Hollande, de quoi Hollande est-il le nom ?

De la liquidation non pas tant du PS que des espoirs de victoire nés de la victoire effective qu’a été la formation du NFP, l’échec à la tentative de gouvernement Macron/Bardella, et sa majorité relative dans ce qui est encore la présente Assemblée nationale.

Mélenchon et LFI d’un côté (tendant les bras au PCF pour cause de convergence sur la politique internationale), le spectre de Hollande et tout ce qu’il représente de l’autre, forment comme une tenaille, entre les bras de laquelle, pour l’heure, la primaire unitaire annoncée pour le 11 octobre prochain apparaît compliquée, les grandes manœuvres de Hollande et son monde étant engagées pour que le PS n’en soit pas, ou le moins possible.

Dans ces conditions, on notera le peu d’intérêt d’une petite primaire opposant principalement Ruffin à Tondelier (avec Autain à son tour prise dans cette petite tenaille là !). Naturellement, ses partisans unitaires disent qu’il faut l’unité de la gauche et donc une primaire. Ils ont raison, mais la question clef n’est pas là.

La question clef, c’est : comment desserrer cette tenaille entre un pôle « LFI » et un pôle, désigné comme « PS » par le précédent, mais qui est plutôt un pôle « Hollande et tout le passé avec lui », tenaille dont chacun comprend qu’elle conduit mécaniquement à la victoire du RN et de l’union des droites ?

Les militants politiques de gauche, y compris « radicale », y compris « d’extrême gauche » dans la mesure où ceux-ci coupent le « mouvement social » des « manœuvres électorales », cherchent et s’inquiètent, et n’ont aucune issue devant cette division, que ce soit dans beaucoup d’élections municipales ou dans les élections présidentielles de 2027. Et effectivement, il n’y a aucune issue dans ce cadre !

L’issue est là pourtant, mais sur un autre plan.

Qu’est-ce qui a fait que la réélection de Macron, en 2022, était hypothéquée dès le départ, que le « président-Jupiter » ne pouvait plus restaurer un régime autoritaire illibéral dans ce pays ?

Les grandes poussées vers l’affrontement social central des Gilets jaunes et des retraites.

Qu’est-ce qui a cassé la tentative de Macron de se restaurer en tant que président fort infligeant à la société une défaite à la Thatcher ?

Les 6 mois de mouvement de défense des retraites de 2023.

Qu’est-ce qui a interdit à la division de prévaloir dans les jours qui ont suivi la dissolution ?

Le poids de ces rapports de force sociaux et la volonté des couches militantes impliquant la pression syndicale en ce sens, imposant le NFP et empêchant ainsi une majorité RN à l’été 2024.

Qu’est-ce qui a fait tomber Barnier ?

Pas les combinaisons parlementaires, mais la poussée sociale qui montait notamment avec la grève dans l’enseignement public le 5 décembre 2024.

Qu’est-ce qui a fait tomber Bayrou puis contraint Lecornu à des reculs partiels sur les retraites, l’Assurance chômage, le « choc des savoirs » au collège ?

Le mouvement vers le 10 septembre 2025 et les grèves de septembre 2025.

Question complémentaire essentielle : qu’est-ce qui, à chaque fois, a manqué pour que la victoire partielle, la limitation des dégâts, ne se transforme en renversement de Macron et en victoire totale ?

La centralisation nationale des vagues montantes contre l’exécutif, combinant grève générale et manifestation centrale.

Pourquoi cela ne s’est-il jamais produit alors que cela s’est dessiné, a affleuré à plusieurs reprises ?

Parce que si cela s’était produit, on avait, rapidement, le renversement de Macron, au profit, non pas du RN comme disent le craindre certains, mais de l’effondrement du régime de la V° République en crise, on allait vers la combinaison entre mouvements sociaux et assemblée constituante. C’est ce que nous voulons à Aplutsoc, mais c’est ce que les directions politiques existantes, et parmi elles les directions politiques des organisations syndicales, craignent par-dessus tout.

Les directions syndicales ont à chaque fois fait le choix non pas syndical, mais politique, de ne pas accomplir le dernier pas vers la généralisation et la centralisation des affrontements sociaux.

Depuis la formation du gouvernement dit « Lecornu II », elles ont tellement peur de la centralisation qu’elles n’appellent même plus à des journées d’action nationale, lesquelles ont souvent servi, auparavant, à se substituer à la centralisation nécessaire, et à faire durer. L’unité réalisée dans l’intersyndicale est ainsi retournée en son contraire, en cadre contraignant pour ne rien faire tout en participant à un « dialogue social » plus rétréci pourtant que jamais.

Ainsi, l’occasion s’en serait présentée lors de la niche parlementaire du 20 janvier où LR a tenté de mettre en cause le 1° mai et a échoué : une action de masse ce jour-là aurait indiqué ce qui aurait été possible contre tout le budget Lecornu !

Une action syndicale nationale et centrale contre ce budget a été, de fait, abandonnée ; or, elle aurait créé les conditions d’une censure ne faisant nullement le jeu du RN et de la droite, orientée vers cette destruction de la V° République, cette réalisation de la démocratie qui est la véritable issue politique.

Dans moins d’un mois, le 8 mars, journée internationale de lutte pour l’émancipation des femmes de la domination masculine, serait à nouveau l’occasion d’une action nationale centralisée, et la cause féminine en donne mille motifs. Mais comme il se trouve que cette année le 8 mars tombe un dimanche, l’appel, réalisant une très large unité et c’est très bien, s’en tient à la « grève féministe » … le dimanche. Une manifestation nationale le samedi ou une grève sur les lieux de travail le lundi aurait été possible avec un appel national clair, mais cela là encore aurait sans doute remis au premier plan l’idée d’un affrontement social central, n’est-ce pas ?

Dans l’enseignement public, première victime du budget Macron/Lecornu avec 4000 suppressions de postes, les mobilisations locales ont commencé, qui, toutes, soulèvent évidemment la question du ministère, donc de la centralisation/généralisation. Le rectorat de Paris a déjà été envahi par une centaine de manifestants. Dans un communiqué commun, toutes les organisations syndicales (sauf FO) appellent à multiplier ces actions et annoncent se revoir début mars, après la fin des périodes étalées de congés : grève et manifestation au ministère ne doivent-ils pas être envisagés alors et dès maintenant ?

Une vague de destructions des emplois, notamment des emplois industriels, s’abat sur le monde du travail. À chaque fois les élus locaux cherchent à opérer le moins douloureusement possible les plans dits sociaux, en fait plans de licenciements, pendant que les sections syndicales cherchent à élaborer des plans de maintien de l’activité et donc des « repreneurs ». Dans certains cas la reprise par les travailleurs eux-mêmes est envisagée, comme cela commence à se discuter à Erasteel (Commentry). Mais à chaque fois, on se heurte à la question politique : la mesure élémentaire, démocratique, serait la mise sous séquestre des terrains, des locaux et des machines-outils, mais il nous faut un gouvernement pour faire cela. Les « plans sociaux » posent la question du pouvoir.

La résolution de cette question n’est pas hors de portée.

Pour aller de l’avant, et réaliser à nouveau l’unité pour gagner, la voie est dessinée dans les paragraphes précédents : la défense des droits sociaux, le combat pour l’émancipation des femmes, la défense du service public, la défense des emplois, sont autant de terrains, et il y en a d’autres, où la centralisation contre le pouvoir central peut et doit s’imposer.

C’est sur ce plan-là qu’est l’issue, et c’est tout à fait réaliste.

Donc, appuyer sur le carburant des luttes sociales réelles, de leur unification, leur généralisation, leur centralisation. Chaque fois qu’elles prennent le devant, comme ce fut encore le cas début décembre 2024 comme en septembre 2025, le RN passe soudainement aux abonnés absents. Les luttes sociales sont politiques : leur centralisation contre le pouvoir et le patronat conduit au changement de régime. Au passage, l’unité dans des primaires peut être imposée, mais elle peut aussi aller plus loin, se dépasser, car l’issue véritable ne passe pas par des élections présidentielles, mais par la sortie de ce régime.

Aplutsoc estime pouvoir et devoir se rendre utile en agissant pour cette issue, tout en développant la discussion sur l’internationalisme et la guerre, car il ne peut pas y avoir de radicalité sociale si on soutient de fait les objectifs de guerre de Poutine et si l’on masque la convergence Trump/Poutine. Clarifier ces questions, c’est aussi cela, déblayer la voie à l’affrontement social et politique. D’ailleurs, la meilleure arme de propagande contre le RN est qu’il est le parti de Trump et de Poutine. Il serait dommage de s’en priver !

Le 14/02/2026.