Médias et commentateurs parlent d’un « revirement » de Trump à Davos, sur le Groenland, voir même d’un recul par peur des Etats européens. Et l’on sent bien le désir que « tout redevienne comme avant ». Mais il est impossible que tout redevienne comme « avant », c’est-à-dire comme avant le moment où le spectre d’un heurt militaire entre les Etats-Unis et leurs « alliés » européens n’entre ouvertement dans le paysage.
Voici trois jours, une division de l’armée américaine était mise sur le pied de guerre en Alaska au motif officiel de se préparer à attaquer … le Minnesota. Motif non fantaisiste : l’affrontement central aujourd’hui même vendredi 23 janvier, celui dont dépend la suite de la crise globale à l’échelle mondiale, est bien, en effet, celui qui oppose la population américaine aux bandes de ICE à Minneapolis et Saint-Paul. Mais motif qui en cachait un autre, immédiatement interprété comme tel par les autorités canadiennes et groenlandaises-danoises, comme préparatif d’attaque. L’état-major canadien a même laissé filtrer une étude faite avec l’IA sur une possible invasion du Canada actant sa faiblesse militaire face aux Etats-Unis mais les menaçant de guérilla prolongée !
Et la population groenlandaise était, littéralement, sur le pied de guerre. Insistons sur cette dimension non saisie par « les commentateurs » : on a assisté au Groenland à l’affirmation d’un fait national, inuit-européen, en réaction à l’oppression menaçante. L’effectif démographique n’entre pas en compte dans la nature politique d’un tel fait.
Suite à quoi, avant le discours de Trump et en quittant Davos avant son arrivée, le premier ministre canadien Mark Carney a prononcé un discours appelant à l’alliance des « puissances moyennes » contre les hégémons (Etats-Unis, Russie et Chine), tout en ayant lui-même signé un accord commercial dirigé contre les Etats-Unis avec la Chine, et annoncé que l’article 5 du Pacte Atlantique vaut pour le Groenland « dans tous les cas de figure », c’est-à-dire aussi en cas d’agression américaine, impliquant donc une intervention défensive d’une partie de l’OTAN contre leur principal membre !
Rien de tout cela n’est effaçable. Et Trump ne l’a pas effacé. À l’issue d’un laïus incohérent et narcissique, dans lequel le pire propos, peu relevé, à consisté à accuser les Somaliens, « au faible QI », d’envahir le Minnesota (encore lui !), Trump a donc lâché une petite phrase selon laquelle il n’allait pas attaquer militairement le Groenland, et une autre différant ses menaces commerciales anti-européennes – alors que l’accord commercial qu’il avait imposé à l’UE l’an dernier était sur le point d’être dénoncé. Dans les deux cas, il se prévaut de l’intervention du « libéral-conservateur » Marc Rutte, secrétaire générale de l’OTAN, qui, en l’absence des concernés, aurait fait des propositions « intéressantes » sur le Groenland.
Pour ce qu’on en sait, ces « propositions » consistent à attribuer à la base étatsuno-otanesque de Pittufik et à d’autres bases éventuelles le statut de territoire étatsunien, avec comme modèle les bases britanniques d’Akrotiki et de Dékélia maintenues à Chypre lors de son accession à l’indépendance en 1960 en tant que territoire britannique : un modèle de néocolonialisme. C’est donc toujours bel et bien la souveraineté étatique-territoriale du Groenland qui est en cause, car des bases US « souveraines » combinées à des licences léonines d’exploitation du sous-sol (et de destruction des milieux) sont bien une appropriation forcée. Et ce sont là, bien sûr, les « lignes rouges » que les gouvernements danois et autonome groenlandais disent ne pas vouloir voir franchies, tout en acceptant de négocier dans ce « cadre » non défini !
Simultanément, Trump a lancé son Board of Peace : un machin monstrueux à un milliard de dollars de droit d’entrée, censé gérer Gaza où, depuis le « cessez-le-feu », l’armée israélienne a tué environ 500 personnes et poursuit le confinement-refoulement de la population. Netanyahou a fini par accepter d’y rentrer, précédé par … Loukashenko ! Seuls deux Etats de l’UE ont donné leur accord pour y participer à ce jour, la Hongrie et la Bulgarie : même Meloni hésite. Ce machin doit s’occuper en général de « la paix », autrement dit il est conçu pour se substituer au Conseil de sécurité de l’ONU – en clair, devenir un nouveau « Conseil de Sécurité » d’où France et Royaume-Uni auront été éjectés. Et il est présidé par Trump à vie. A vie. A croire qu’il s’est ménagé une porte de sortie des Etats-Unis !
Si le sommet extraordinaire de l’UE de jeudi soir a acté un « revirement » de Trump, de la menace de guerre immédiate à la menace de guerre différée, en somme, Volodomyr Zelensky, dans son discours à Davos, a, lui, dirigé sa critique sur l’Europe, en évitant toute attaque directe visant les Etats-Unis mais en laissant clairement entendre qu’aucune confiance ne peut leur être accordée contre la Russie, ciblant donc ses demandes sur la mise en branle, politique et militaire, de l’Europe, dénonçant l’absence d’aide aux iraniens, esquivant mais lassant entendre que l’opération au Venezuela est un mauvais coup, et allant jusqu’à dire que l’Ukraine aurait la capacité d’aider à la défense du … Groenland !
Avec ses non-dits sur Trump, entre les lignes, ce discours caractérise beaucoup plus exactement le moment présent que tous ceux qui saluent le énième « revirement » supposé du méchant bébé tout puissant de Mar-a-Lago :
« Au lieu de prendre l’initiative de défendre la liberté dans le monde entier, en particulier lorsque l’attention des Etats-Unis se porte ailleurs, l’Europe semble perdue en essayant de convaincre le président américain de changer.
Mais il ne changera pas. »
C’est exact : il faut l’affronter, comme il faut affronter Poutine, et les Macron, Merz ou Starmer n’ont aucune vocation à cela, ils ne sont pas faits pour cela, ils ne voudraient pas cela. Zelensky lui-même, en tant que leader national dans une guerre de libération, peut mettre le doigt où ça fait mal à propos de l’Europe, mais poursuit en Ukraine une politique sociale, où plutôt antisociale, « libérale » et non de liberté qui affaiblit la mobilisation populaire.
Par contre, les forces sociales qui peuvent régler la question de la puissance européenne et de la liberté, ces forces sociales existent. Les questions de la grève de masse et celle de l’autodéfense physique, donc armée, contre ICE, montent aux Etats-Unis.
L’affrontement est engagé, à l’heure où sont écrites ces lignes, dans le matin qui se lève sur Minneapolis et Saint-Paul en grève générale.
VP, le 23/01/26.