Budget Lecornu, avant-dernier épisode ?

Le premier ministre Lecornu, vendredi soir 16 janvier, attendu soit sur l’annonce d’un recours aux ordonnances, soit du 49-3, pour mettre en œuvre le sacro-saint « budget », a réaffirmé son intention de « trouver un compromis » tout en faisant les « économies » prescrites par la « dette », bien qu’à la différence de son prédécesseur Bayrou, il évite la répétition obsessionnelle de ce mantra.

Il a annoncé vouloir « être du côté des travailleurs » : principalement le repas étudiant à un euro et une hausse moyenne de la prime d’activité de 50 euros, la renonciation à une année blanche pour l’Aide Personnalisée au Logement et l’Allocation Adulte Handicapé. Attention : cette dernière annonce est couplée à la réaffirmation de l’objectif d’une « allocation sociale unique », récemment rebaptisée « allocation de solidarité unifiée », qui vise à finir de dessaisir la Sécurité sociale, donc le salaire socialisé, des aides aux « pauvres » censées être maintenus en dessous du salaire minima et soumis à la chasse aux « fraudes ». Attention aussi, la prime d’activité n’est précisément pas du salaire !

Il est infantile de cracher sur ces petits gains qui, pour des millions de travailleurs, de chercheurs d’emplois et d’étudiants, ont leur importance. Ce qui est important politiquement est de comprendre leur pourquoi. Comme les reculs de cet automne, qu’ils aient été officiellement ou non lâchés par Matignon (décalage/suspension de la réforme des retraites, mais aussi suspension de la réforme de l’Assurance chômage, et démantèlement du « choc des savoirs » dans les collèges), leur cause profonde est la puissance sociale du monde du travail – du prolétariat : salariés, chômeurs, jeunes, retraités, qui a fait très peur au pouvoir lors de la lame de fond de septembre 2025.

Il est d’autant plus important de comprendre cela que pratiquement aucune force politique ne l’explique et que les directions syndicales nationales ne parlent pas ce langage, car avoir conscience de sa force incite à s’en servir !

La dernière série des reculs sociaux de Lecornu s’inscrit dans la prolongation de la cassure politique majeure de l’exécutif, de la présidence Macron, cristallisée dans l’atteinte portée au totem-tabou de la réforme des retraites, qui devait marquer le rétablissement d’un exécutif fort dans ce pays – échec total.

Mais tout le monde se demande bien comment Lecornu va faire pour « financer » cette dernière série d’annonces tout en maintenant les objectifs d’« économies », sans compter la hausse des dépenses militaires, beaucoup plus dispendieuse qu’elle ne devrait l’être, en raison des profits de l’industrie militaire et du nucléaire. Le « budget » est en tant que tel antisocial : il doit matérialiser des « économies » visant à la fois à faire hausser le taux d’exploitation (rapport plus-value/salaire) et diminuer les dépenses publiques en portant atteinte aux services publics.

A cet égard, exemplaire est l’entourloupe de l’annonce de la création de « 2000 postes » dans l’Éducation nationale, dont on ne sait comment Lecornu la calcule vu l’imbroglio scandaleux sur la tenue des concours de recrutement annoncés : la réalité est la suppression de 4000 postes dans les écoles, collèges et lycées, et le scandale démocratique est que, sous la tutelle des préfets qui ont reçu ce pouvoir par la toute dernière circulaire de Bayrou, en date du 5 septembre, sont en ce moment préparées, dans le secret au motif des élections municipales, les fermetures de classes et d’écoles d’un budget non voté !

Droite et extrême droite montent la garde contre tout recul supplémentaire et voudraient inverser la tendance. Au Sénat, droite et centre ont rejeté la création d’un corps de fonctionnaires pour les Accompagnatrices d’Élèves en Situation de Handicap (AESH), une question nationale montante. À l’Assemblée nationale, c’est le RN qui a, « par surprise » en l’absence de beaucoup de députés, proposé et fait voter la baisse de 5 milliards de la Dotation Générale de Fonctionnement des collectivités locales : le RN s’affirme ainsi comme le parti des fermetures de crèches, bibliothèques, cantines, centres sociaux, et même des postes de police municipale et des caméras de surveillance dont il se dit si friand !

En résumé, il est donc parfaitement clair que le budget doit être rejeté et que c’est sur le budget, qui concentre le maintien de l’axe antisocial de l’exécutif poussé en ce sens par droite et RN, que mobilisation sociale et censure, conjointement, devraient s’exercer.

PS et LFI, ou l’accord dans le désaccord.

Le PS, tout en se faisant le véhicule de la pression conduisant Lecornu à ces reculs successifs, non négligeables ni méprisables répétons-le, cherche à assurer le maintien de l’exécutif Macron/Lecornu le plus longtemps possible en évitant une censure parlementaire et une dissolution de l’Assemblée nationale.

J.L. Mélenchon, appelant ouvertement de ses vœux une candidature Hollande à la présidentielle (!!!), et LFI à sa suite, parlent de « trahison », franchissement du Rubicon, etc. Mais la masse des travailleurs n’est pas indifférente aux « petits gains » et « petits reculs » que le PS dit engranger et qui, répétons-le, proviennent en réalité, fondamentalement, de la puissance sociale du salariat et de ses mobilisations.

Et LFI a pour horizon la présidentielle, à la date de 2027, donc, comme toutes les directions politiques des partis ayant obtenu aux élections de 2024 la majorité relative à l’Assemblée, comme le PS, le maintien en place de cet exécutif, quelles que soient les rodomontades sur la « destitution » !

Les fausses « motions de censure » du RN et de LFI.

Mercredi dernier, deux motions de censure n’ont pas eu la majorité à l’Assemblée nationale, l’une de LFI, l’autre du RN. Elles se ressemblaient beaucoup l’une et l’autre par ce sur quoi elles portaient et ce sur quoi elles ne portaient pas.

Elles ne portaient pas sur le budget, donc pas sur la politique antisociale du gouvernement. Nous invitons nos lecteurs à vérifier sur pièce : rien sur ce sujet en dehors de l’agriculture, ni dans celle de LFI, ni dans celle du RN. L’une et l’autre voulaient censurer le gouvernement sur l’accord UE/Mercosur, au nom des intérêts de « l’agriculture », mettant dans le même sac les industriels céréaliers et éleveurs et les petits paysans. La motion de LFI ajoutait à cela le retour de Maduro « sans condition » sur le sol vénézuélien, en ne disant pas un mot du maintien du régime de Maduro sans Maduro voulu par Trump : c’est là se prononcer sans le dire pour le retour de Maduro à la présidence, ce qui est également l’axe des récentes attaques de J.L. Mélenchon contre la CGT (voir ici la réponse de la Commission Exécutive Confédérale de la CGT).

Dans la suite du texte, il est appelé à « sortir de l’OTAN » au moment précis où l’OTAN devient un champ d’affrontement entre Europe et Canada d’un côté, États-Unis de l’autre : le premier ministre canadien, après la première ministre danoise, vient de déclarer que l’article 5 du traité fondateur de l’OTAN (intervention militaire en cas d’agression contre un pays membre) doit s’appliquer au Groenland dans tous les cas de figure, ce qui veut dire y compris en cas d’agression étatsunienne !

Et nous avons encore dans cette motion ce bla-bla : « ne pas s’engager militairement en Ukraine sous l’égide d’un plan voulu et dirigé par les États-Unis pour ses seuls intérêts et affirmer une véritable politique indépendante de tout Empire en recherchant des partenariats avec tous les pays voulant œuvrer à restaurer le droit international », bla-bla qui ne veut rien dire d’autre que lâcher complètement l’Ukraine !

Il faut dire ce qui est : à la lettre, la motion de censure de LFI est, sur la même ligne qu’elle, pire que celle du RN !

Cette ligne est celle du pseudo souverainisme conduisant à l’alliance avec Poutine et à la capitulation devant Trump, quelles que soient les rodomontades contre « l’impérialisme yankee », en retard d’une guerre, ou de plusieurs.

La motion de censure RN n’a été votée que par les groupes RN, ciottistes et 3 non-inscrits. Mais la motion de censure LFI l’a été par le RN, les ciottistes, les mêmes 3 non-inscrits, LFI, 13 députés du groupe GDR formé autour du PCF sur 17 et 32 députés sur 38 du groupe écologiste, parmi lesquels les camarades de l’APRES (Autain, Corbière, Davi, Simonnet) et François Ruffin.

Sans doute se sont-ils dits qu’il faut forcément censurer ce gouvernement. Mais il ne s’agissait pas d’une censure : elle ne portait pas sur sa politique antisociale, mais affirmait une ligne de politique internationale bel et bien convergente entre LFI et RN, c’est-à-dire s’inscrivant dans la convergence Trump/Poutine sous le masque des flonflons « souverainistes » et « anti-impérialistes ».

Lecornu a eu beau jeu de dénoncer cette convergence, qui l’arrange, ce qui ne signifie pas que sa propre politique étrangère soit la bonne : elle cherche le compromis avec Trump et Poutine, tout en étant contrainte d’envoyer une (toute petite) troupe au Groenland, elle envisage la question militaire en relation avec les industriels de l’armement et le nucléaire, et elle envisage la formation de combattants dans les formes bourgeoises et autoritaires traditionnelles de l’embrigadement de la jeunesse. Toutes choses qui mènent à l’échec, voire à la capitulation et à la collaboration, que le RN et l’union des droites, vrais gagnants de la manœuvre des deux fausses censures, mettront en œuvre s’ils arrivent au pouvoir.

Leçons politiques.

Contre Trump et Poutine, et sur chacun des axes de la politique militaire du gouvernement – les questions des trusts de l’armement (à leur profit ou sous contrôle social ?), de la nature des armes produites (bombes A ou drones individuels ?), et de la mobilisation (embrigadement de la jeunesse ou auto-organisation sociale ?), les questions internationales en général et celle d’une politique militaire démocratique en particulier, deviennent, on le voit bien là, des conditions à l’unité efficace pour battre sur le terrain national la politique illégitime, minoritaire et antisociale de l’exécutif Macron/Lecornu !

L’exécutif va devoir très vite, sans doute dans la semaine du 19 au 23 janvier, choisir comment sortir de son impasse budgétaire. Et dans cette même semaine, la niche parlementaire de LR jeudi 22 va comporter une attaque contre le statut du 1° mai. Devant la guerre qui vient comme devant les attaques antisociales, le prolétariat et la jeunesse vont être, eux aussi, sans attendre 2027, non pas entrer en mouvement car ils le sont déjà de manières multiples, mais unifier et centrer leur mouvement.

Le 18/01/2026.