Le chantage gouvernemental et ce qui serait possible contre lui.
Vendredi 9 janvier, les services du premier ministre Lecornu et du ministre de l’Intérieur Nunez ont fait savoir à la presse qu’ils examinent l’organisation d’élections législatives en même temps que les élections municipales, prévues les 15 et 22 mars prochains. Il s’agit très ouvertement d’une menace adressée aux députés à propos du budget 2026, toujours inabouti, et des motions de censure annoncées par le RN d’une part et LFI d’autre part.
Dans la V° République, c’est l’exécutif, même minoritaire et illégitime, qui menace le pouvoir théoriquement législatif. Les députés élus au titre du NFP en 2024 pour empêcher la formation d’un exécutif Macron/Bardella devraient, s’ils agissaient conformément à la démocratie, et pourraient, s’ils en avaient la volonté politique, censurer la poursuite, avec ou sans budget 2026, d’une politique antisociale qui atteint le droit à la santé et prévoit des milliers de suppressions de postes d’enseignants que préfets, ministres et recteurs sont en train de préparer alors qu’elles n’ont pas été votées par l’Assemblée nationale !
Une telle censure, appuyée sur les mouvements sociaux, viserait à renverser l’exécutif en place non pour avoir de nouvelles élections présidentielles, mais pour engager un processus constituant de changement de régime, seule issue démocratique à la crise politique française.
Tenez, d’ailleurs, une occasion de combiner censure et mouvements sociaux serait, par exemple, le 22 janvier prochain, jour de la niche parlementaire de LR qui va proposer que le 1° mai (voir aussi ici) ne soit plus par principe un jour chômé !
Mais en fait, si les directions des formations du NFP s’étaient réparties les rôles pour boucher l’issue, le résultat serait le même : le PS protège le gouvernement Lecornu en grignotant des reculs partiels qui résultent en fait de la poussée sociale de septembre 2025 (décalage/suspension de la réforme des retraites, dislocation du « choc des savoirs » au collège, reculs sur certaines des ponctions visant retraités et malades …), et LFI protège le régime de la V° République en refusant toute autre issue qu’une élection présidentielle pour faire élire Mélenchon et qui aura toutes les chances de faire élire Le Pen ou Bardella. Entre les deux, Ecologistes et PCF font un peu de la politique du PS et un peu de celle de LFI.
C’est uniquement pour cela, en combinaison avec l’attentisme syndical délibéré sur le plan national, que les coups antisociaux se poursuivent, que l’exécutif peut faire chanter l’Assemblée nationale par la menace de dissolution alors que c’est lui que la censure devrait faire partir, et que le RN peut espérer tirer le bénéfice électoral de la crise.
Dans ces conditions, les motions de censure auxquelles Lecornu réagit par le chantage à la dissolution ne sont ni l’une ni l’autre des motions visant à grouper les exploités et les victimes des politiques gouvernementales. Ce sont des motions-diversions, mais la crise politique est telle qu’une diversion peut accidentellement … marcher !
La motion-diversion du RN poussée par Trump et par Bannon.
La première a été annoncée par Jordan Bardella pour le RN, jeudi soir. Ce serait une motion de censure portant sur l’accord de libre-échange UE/Mercosur, auquel Macron a finalement dit s’opposer mais qui, la France étant minoritaire dans les instances de l’UE et Meloni s’étant ralliée au traité pour l’Italie, a été adopté vendredi 9 janvier à la majorité des pays de l’UE et pourrait entrer en vigueur sans même attendre sa ratification par le Parlement européen
Nous allons revenir sur le traité UE/Mercosur, mais il faut bien comprendre auparavant dans quel cadre global se place la manœuvre du RN.
Début janvier, le journal allemand Der Spiegel a fait état de fuites américaines selon lesquelles, si l’inéligibilité de Marine Le Pen était confirmée par le tribunal dans le procès en appel qui commence le 13 janvier, les juges français pourraient être sanctionnés par les Etats-Unis.
Et Steve Bannon, principale figure de l’aile du fascisme MAGA de plus en plus réservée sur la politique de Trump, a déclaré le 6 janvier que Marine Le Pen présidente est une nécessité pour tuer l’UE, après le Brexit et la réélection de Trump, alors que Bardella, « le gamin », « le poids plume », n’en serait pas capable (il lui en veut depuis que Bardella s’est enfui d’un rassemblement où Bannon faisait des saluts nazis, et pas pour la première fois, mais il y a là une appréciation intéressante sur les potentiels bonapartistes respectifs de Le Pen et de Bardella).
La motion de censure du RN, prétendant représenter « les agriculteurs », ne vise en rien à défendre la paysannerie, mais vise à relayer l’axe Trump/Poutine contre les Etats européens et contre l’UE, en exploitant l’affaiblissement de Macron et de l’impérialisme français qui, pour la première fois, est humilié dans le cadre de l’UE sur la question de sa politique agricole (la PAC), dont il fut historiquement l’initiateur.
Et LFI, pour ne pas être en reste …
Le lendemain matin, vendredi 9, Mathilde Panot, pour ne pas être en reste, annonçait que LFI allait déposer aussi une motion de censure, similaire à celle du RN en ce qui concerne l’accord UE/Mercosur, renchérissant sur l’ « affaiblissement de la France dans le monde » et, semble-t-il (le texte exact n’est pas encore connu), rajoutant l’exigence de libération de Nicolas Maduro, point sur lequel, après que les représentants LFI n’aient rien dit dans la réunion unitaire tenue sur le Venezuela à Paris le 6 janvier, J.L. Mélenchon a décidé de mener une offensive de division visant notamment Sophie Binet, dirigeante CGT. Parallèlement, et ceci sera peut-être aussi dans la motion, la sortie de la France de l’OTAN est exigée.
A propos du traité UE/Mercosur.
Le traité UE/Mercosur, dans lequel tous les gouvernements français depuis que sa négociation a commencé, c’est-à-dire depuis … l’an 2000 (!!!), sont effectivement impliqués, et que Macron dit rejeter en sachant qu’il n’y peut plus rien, formerait une zone de libre-échange entre l’UE et, en Amérique du Sud, le Brésil et les pays du cône Sud du continent.
Parmi les « agriculteurs », cette catégorie sociologique confuse qui mêle différentes branches, des capitalistes, des petits producteurs, et les ouvriers agricoles que l’on oublie toujours, viticulture et fromagerie en seraient avantagés, céréaliers et vendeurs de viandes bovines et de volaille seraient submergés par la concurrence brésilienne et argentine, et l’industrie allemande en tirerait bénéfice.
Mais les petits producteurs sont menacés aussi bien par le protectionnisme que par le libre-échange, ces deux visages du marché capitaliste : en cas de non-accord les gros céréaliers et gros éleveurs auraient toute facilité pour les écraser, la différence étant qu’en cas d’accord ils y seront plus impérativement obligés !
De plus, le protectionnisme à la Trump n’est pas l’alternative à la « mondialisation », mais sa forme contemporaine : les barrières se diffusent de manière mondialisée. Lula, président du Brésil, présente le traité comme une forme de la « multipolarité » censée unir Amérique du Sud et Europe contre les Etats-Unis de Trump, union qui pourrait d’ailleurs s’étendre à la Russie (et sacrifier l’Ukraine, cette redoutable exportatrice de blé !). Au Brésil aussi, les intérêts des petits, des sans terre et des ouvriers agricoles, ne sont pas ceux des gros, des propriétaires fonciers et des agro-capitalistes.
Les intérêts du prolétariat et des petits producteurs agricoles brésiliens ou français se rejoindraient dans une agriculture visant à nourrir les gens et non à faire des profits par tous les moyens, respectueuse des milieux, organisée de manière à la fois individuelle-familiale et coopérative-collective, telle que la dessinent les programmes de la Confédération paysanne en France ou du Mouvement des Sans Terre au Brésil – base électorale de Lula qui n’en défend pas les intérêts une fois revenu au pouvoir.
Si l’alternative protectionnisme/libre-échange est une fausse alternative et si c’est bien d’ailleurs aux deux en même temps que sont confrontés aujourd’hui les vrais producteurs de nourriture, la revendication de non-ratification de l’accord UE/Mercosur, comme mesure d’urgence, est dans l’immédiat totalement légitime.
Mais ce sont des forces sociales et politiques différentes qui, sous le nom trompeur d’ « agriculteurs », cette catégorie imaginaire, se mobilisent, et il est significatif que, malgré les confusions, les gros tracteurs de quelques 200 patrons petits et moyens de la Coordination rurale – 200 tracteurs c’est voyant mais ce n’est absolument pas un mouvement de masse- aient pu, par la bienveillance du ministre (récemment préfet de Paris) Nunez, aller jusqu’à la tour Eiffel, alors que, deux jours plus tard, ses services ont brutalement arrêtés les porte-paroles de la Confédération paysanne, Thomas Gibert et Stéphane Galais, qui manifestaient aux côtés de l’UD CGT de Paris, de Solidaires, des Soulèvements de la Terre et des étudiants d’Agri-Tech – ils ont depuis été relâchés.
Quand la défense de « la France » conduit à l’alignement sur Poutine et Trump.
La motion de censure annoncée par LFI, ajoutant à une opposition au Mercosur tout aussi confuse que celle du RN et de la Coordination rurale, une protestation contre le déclassement mondial de l’impérialisme français et une défense du régime de Maduro alors que celui-ci cherche à continuer sous forme maduro-trumpiste, fait donc, par son contenu, tout autant le jeu de l’axe Trump/Poutine que la motion de censure du RN !
L’une et l’autre prétendent défendre « la France », c’est-à-dire l’impérialisme français. En opposant sa grandeur perdue à l’UE, et, dans le cas de LFI, aussi à l’OTAN, elles ne font que relayer la pression de Trump et Poutine contre l’Europe. Une politique anti-impérialiste et démocratique, outre qu’elle réclamerait comme première urgence au Venezuela la libération de tous les prisonniers politiques, et non pas le retour au pouvoir de Maduro mais son retour au Venezuela, préparerait surtout l’affrontement avec Trump et les Etats-Unis dans l’Atlantique et sur le Groenland, tout en aidant l’Ukraine. Une mesure anti-impérialiste efficace dans ce cadre serait la reconnaissance immédiate par la France du droit à l’autodétermination de la Kanaky et de tout l’ « outremer » et l’abandon de l’incroyable, couteuse et irréalisable prétention à « posséder » d’immenses Zones Economiques Exclusives dans les océans Pacifique, Indien et Atlantique !
Concernant l’OTAN, le vieux slogan de la « sortie de l’OTAN » fait aujourd’hui le jeu de l’axe impérialiste Trump-Poutine et des secteurs les plus archéo gaulliens de l’impérialisme français. Ce sont le remplacement de l’OTAN par une alliance défensive des peuples d’Europe, incluant l’Ukraine, ou l’expulsion des Etats-Unis d’une OTAN réformée, qui devraient être à l’ordre-du-jour si l’on veut sérieusement combattre Trump et Poutine.
L’issue.
S’il n’y avait dans la situation politique française que le chantage antidémocratique de Lecornu à la dissolution et ce genre de prétendues « motions de censure », nous irions à un shitstorm (tempête de merde) opposant un bloc bourgeois-bienpensant faisant passer la casse des services publics et de la protection sociale, à une convergence inavouée mais visible entre le RN et LFI au nom de la lutte contre l’UE et Washington.
Mais ces lignes sont écrites alors que les manifestations déferlent aux Etats-Unis et que toute la population iranienne est héroïquement dressée pour renverser la République islamique. Et alors que l’aggravation actuelle de la crise politique française a pour cause profonde, ne l’oublions jamais, la poussée sociale qui a mis en suspension le budget et cassé le totem-tabou de la réforme des retraites.
C’est là qu’est l’issue. Shitstorm il n’y aura pas, tempête sociale et démocratique il y aura !