Le coup de force impérialo-trumpiste avec le kidnapping de Maduro et son épouse ont évidemment activé, de manière pavlovienne, les réflexes conditionnés par le XX° siècle, le stalinisme et le campisme : « c’est pour le pétrole ! c’est comme en Irak ! c’est l’impérialisme (US, forcément toujours et rien, qu’US) et c’est le sionisme », etc.

Nulle compréhension dans ce concert, qui a pour fonction de désarmer la résistance et la contre-attaque des prolétariats, de cette réalité concrète évidente qui se fait jour : Trump a maintenu le régime maduriste sans Maduro, avec des complicités dans l’Etat et dans l’armée, et l’aile dirigeante du parti au pouvoir, de la boli-bourgeoisie rentière et de l’armée, entend garder le contrôle du pays et réprimer en coopérant avec lui. C’est avant tout un enjeu de pouvoir visant à partager le monde avec Poutine et Xi – et, dans ce cas précis, l’accord du premier, qui a sauvé ses mercenaires russes et permis le sacrifice de la garde cubaine censée protéger Maduro, annonçant ce qu’il fera si Cuba est attaqué – , une attaque contre-révolutionnaire et anti-démocratique contre les peuples du monde entier, dont le peuple étatsunien. Le pétrole n’est pas au centre de cette affaire : Chevron l’achetait déjà et sa cotation se faisait déjà à Wall Street, tout au plus les firmes copines de Trump, sa propre mafia immobilière incluse, iront moderniser les installations si toutefois Delcy Rodriguez parvient à « stabiliser » et réprimer.

On ne peut pas soutenir le peuple vénézuélien en défendant le vieil ordre impérialiste contre le nouveau, celui du partage et de la guerre contre les peuples.

Dans cet esprit, Aplutsoc diffuse ci-dessous trois textes qui nous sont parvenus, qui peuvent comporter des nuances et des appréciations différentes entre eux et avec notre préambule, mais qui ont en commun de réfléchir sérieusement : l’analyse concrète des situations concrètes (comme disait Lénine … ), c’est d’abord dire ce qui est, et l’on ne saurait dire ce qui est si l’on ne saisi par le nouveau et si l’on ne fait que chercher dans ce qui se passe la répétition d’un bréviaire.

Le premier texte est une contribution de Paolo Stefanoni, journaliste connu sur l’Amérique indo-afro-latine, largement diffusée sur les réseaux sociaux, traduite ici du castillan par Marx Saint-Upéry. Il rapproche la chute de Maduro et la fin du chavisme, dernière tentative de révolution sous l’égide d’un Chef, de la chute du Mur de Berlin pour la gauche latino-américaine. Nous faisons précéder le second texte de sa présentation par Marc Saint-Upéry. Ces deux premiers textes nous ont été communiqué par notre camarade Fabrice Andréani.

Le troisième texte, qui circule sur les réseaux sociaux, est d’un militant libertaire vénézuelien, défenseur des droits humains, Rafael Leonardo Uzcátegui, qui permet d’approfondir le caractère non seulement de coup de force de Trump, mais aussi de coup d’Etat interne au pouvoir « bolivarien », de ce qui vient de se passer.

Un mur de Berlin pour la gauche latino-américaine ?

Le discrédit de Maduro est tel qu’il paralyse partout les actions contre la plus grave intervention impérialiste de ces derniers temps

En août 2024, après les élections vénézuéliennes, je concluais ainsi un article publié dans ce même journal : « Les images de la répression au Venezuela – et d’un gouvernement qui se barricade sans même vouloir montrer les procès-verbaux de sa prétendue victoire – constituent un cadeau inestimable pour les réactionnaires de tous bords. Un « socialisme » associé à la répression, aux pénuries quotidiennes et au cynisme idéologique ne semble pas être la meilleure base pour « make progressism great again», si l’on peut dire. J’y soulignais que « si, par le passé, le chavisme était un atout – matériel et symbolique – pour les gauches régionales, depuis le milieu des années 2010, il est devenu de plus en plus un fardeau ».

Pour une gauche qui croyait devoir affronter encore bien des années de désarroi politique, le chavisme est tombé du ciel comme un miracle. Après la chute du mur de Berlin, et en plein règne de la « pensée unique » néolibérale, qu’un président latino-américain parle de socialisme était quelque chose d’inattendu. Chávez était capable de citer le livre Bolchevisme : le chemin vers la révolution, du marxiste britannique Alan Woods – sur l’importance du « parti révolutionnaire » – et d’en lire des extraits à la télévision. Ou bien d’inviter des penseurs de gauche à discuter de leurs visions du changement social à Caracas. En bref, Chávez rouvrait le débat sur le socialisme alors que celui-ci semblait clos.

Diverses initiatives de « pouvoir populaire » semblaient donner corps à cette révolution – Fidel Castro avait enfin trouvé à qui passer le flambeau. L’Amérique latine était à nouveau le territoire de l’utopie, et un tourisme révolutionnaire bigarré débarqua à Caracas et dans ses quartiers les plus combatifs, comme l’emblématique 23 de Enero.

Mais sous ce manteau de radicalité, une élite s’est rapidement formée, qui s’est servie de l’État comme source d’enrichissement personnel et de pillage des ressources nationales, y compris pétrolières. Les services publics que la révolution bolivarienne était censée garantir se sont rapidement dégradés ou ont donné lieu dès le départ à des expériences faillies. Le « pouvoir populaire » dissimulait une caste bureaucratique et autoritaire qui contrôlait le pouvoir réel et un État qui rendait inutilisable tout ce qu’il nationalisait.

Les célèbres « missions » de santé organisées par Cuba, aujourd’hui exsangues ou évaporées, étaient en réalité des opérations de commandos de médecine primaire dont l’essor fut parallèle à la destruction du système de santé publique. Paradoxe d’un « socialisme » qui a démantelé les formes d’État-providence, modestes mais bien réelles, qui existaient avant Chávez au Venezuela et les a remplacées par des initiatives erratiques financées par les ressources pétrolières [NdMSU : et rongées par la corruption et les détournements de fonds].

Tout cela s’est aggravé après la mort de Chávez. Une partie de la gauche – à l’intérieur et à l’extérieur du Venezuela – a alors cherché des excuses en attribuant tous les maux au « madurisme », qui s’était écarté de la voie tracée par Chávez : le « chavisme non maduriste ». Avec l’aggravation des crises successives, après la période de prospérité pétrolière, l’énergie de la population s’est concentrée sur la recherche de solutions de fortune aux problèmes du quotidien. Cette quête de réponses individuelles à une vie quotidienne devenue impossible a trouvé son expression la plus dramatique dans l’un des plus grands — voire le plus grand — exode migratoire d’Amérique latine. [NdMSU : plus ou moins à égalité avec la migration des Syriens, qui eux fuyaient un état de guerre]

Pendant ce temps, le régime s’éloignait de plus en plus de sa base de légitimité électorale, qui avait pourtant été l’un des moteurs du chavisme. Un populisme sans peuple remplaçait le « peuple de Chávez ». On pouvait voir partout sur les murs des villes vénézuéliennes le dessein stylisée des « yeux de Chávez » – en tant que commandant éternel –, mais ce regard vigilant était de plus en plus invisibles pour l’homme de la rue. Comme cela s’était jadis passé avec le « socialisme réel », les mots avaient perdu leur sens.

Une fois de plus, comme hier à Cuba, la source de la légitimité politique n’était plus les conquêtes sociales, mais la résistance à l’« encerclement impérialiste » (qui avait certes une part de réalité). Le fait que le Venezuela soit une puissance pétrolière a également alimenté la suspicion que l’Empire cherchait à « voler » son pétrole – une idée quelque peu simpliste que Donald Trump cherche aujourd’hui à relancer, même si les entreprises pétrolières étatsuniennes semblent faire preuve d’une certain scepticisme à cet égard.

L’épopée de la résistance a remplacé celle de la construction d’un modèle politiquement démocratique et économiquement viable. Comme l’écrit le philosophe cubain Wilder Pérez Varona à propos de son propre pays, le lexique de la Révolution – souveraineté, peuple, égalité, justice sociale – a cessé de fonctionner comme une grammaire commune et comme un horizon de sens capable d’organiser l’expérience sociale. Le revers de la médaille , c’est une répression croissante, avec la participation active du redoutable et redouté Service bolivarien de renseignement national (SEBIN), qui jouit du pouvoir d’incarcérer quiconque sans le moindre respect des droits humains. [NdMSU : et Caracas est aujourd’hui la capitale de la torture politique en Amérique latine]

Le Venezuela s’est alors transformé en puissant outil de propagande pour la droite. Les médias internationaux en sont venus à se focaliser sur ce pays des Caraïbes par rapport à d’autres régimes autoritaires : le Venezuela faisait vendre. Puis, l’émigration massive a fait du débat sur le chavisme un sujet d’actualité nationale dans divers pays. L’énorme quantité de Vénézuéliens répandus à travers le monde incarnaient un témoignage militant beaucoup plus puissant que celui de Corina Machado ou de ses prédécesseurs dans les forums de la droite – et de l’extrême droite – mondiale. Chaque émigrant vénézuélien était un témoignage de l’échec du système.

En général – et avec bien sûr quelques exceptions –, la gauche latino-américaine n’a su trouver ni le langage ni le cadre théorique lui permettant de mettre en question les dérives du régime bolivarien, pas plus qu’elle n’a su se forger une place dans le débat public à ce sujet, même si elle a souvent pris silencieusement ses distances du Venezuela. Dans les débats domestiques des divers pays, critiquer le chavisme semblait revenir à se rallier à la droite, ce qui n’aidait pas à définir un « lieu d’énonciation » adéquat. (Il en va pour bonne part de même pour ce qui est de l’invasion russe de l’Ukraine).

Au jour d’aujourd’hui, le résultat est catastrophique. On assiste à une espèce de chute du mur de Berlin pour les gauches latino-américaines – et aussi pour celles de certains pays d’Europe. Le discrédit de Maduro est tel qu’il paralyse partout les actions contre la plus grave intervention impérialiste de ces derniers temps, qui reste impunie.    

La Maison Blanche a clairement indiqué qu’elle mettait en œuvre le « corollaire Trump » de la doctrine Monroe, pourtant déclarée caduque par le secrétaire d’État John Kerry en 2013. Cette doctrine, conçue contre l’intervention des puissances extra-continentales à la fin des luttes pour l’indépendance, allait finir par justifier, comme l’explique le politiste brésilien Reginaldo Nasser, l’ingérence pure et simple de Washington dans les affaires intérieures de ses voisins face à toute menace ou prétendue menace contre la sécurité des États-Unis.

Le « corollaire Trump » sert aujourd’hui à défendre de manière éhontée les intérêts étatsuniens et à renforcer les forces d’extrême droite dans la région. Contrairement aux néoconservateurs de l’ère Bush, Trump ne parle plus de démocratie et de droits de l’homme pour justifier ses interventions. Il n’y a aucune hypocrisie dans ses discours, c’est un impérialisme à l’état pur qui se permet de kidnapper Maduro, d’aspirer à voler le Groenland au Danemark, ou de dire que les États-Unis géreront le Venezuela jusqu’à ce qu’il y ait une transition acceptable pour Washington, faisant place libre aux compagnies pétrolières gringas.

De fait, pourquoi un « lumpencapitaliste » aux velléités autocratiques dans son propre pays, qui méprise et sabote l’ordre multilatéral, prétendrait-il instaurer la démocratie au-delà de ses frontières ? Sa politique bénéficient du soutien de la galaxie des extrêmes droites régionales, qui considèrent Trump, à bien des égards, comme « leur » président. La voix la plus audible de ce chœur est celle de l’Argentin Javier Milei, qui s’émeut presque jusqu’aux larmes chaque fois qu’il narre ses rencontres avec le magnat new-yorkais.

L’héritage toxique de Maduro disqualifie aujourd’hui les actions anti-impérialistes et, tout comme lors de la chute du mur de Berlin, les débris de cet effondrement tombent aussi bien sur ceux qui ont critiqué Maduro que sur ceux qui l’ont soutenu. Les crises de type catastrophique ne tiennent pas compte des nuances : elles font basculer le pendule à l’extrême opposé. Aujourd’hui, cet extrême est la vague réactionnaire qui déferle sur la région et qui définit le difficile nouveau champ de bataille politique sur lequel doivent agir les forces démocratiques de gauche, affaiblies mais toutefois pas vaincues.

Pablo Stefanoni.

Présentation d’Andrès Izarra par Marc Saint-Upéry.

Voilà comment se présente l’auteur de ce texte, Andrés Izarra:
« Opérateur de médias et de canaux d’influence. Ancien ministre de la Communication et de l’Information du Venezuela. Fondateur et président de Telesur sous le gouvernement d’Hugo Chávez. Exilé par Maduro. Il connaît le système de l’intérieur : ses opérateurs, ses motivations, ses limites. Cette expérience éclaire son analyse, mais ne la détermine pas. Il n’y a pas chez lui de loyauté résiduelle ni de 
wishful thinking.”
Ayant été ministre de Chavez et de Maduro et ayant abandonné cette barque militaro-mafieuse à la dérive (comme des dizaines d’autres anciens ministres et hauts-fonctionnaires), Izarra n’est certainement pas un petit saint, mais je sais qu’il est très bien informé, et son analyse vaut largement le détour et tranche avec les approximations vaseuses et les imprécations analphabètes de la plupart des philochavistes et antichavistes.

J’ai quelques micro-désaccords secondaires avec certaines affirmation de son texte, et il est sans doute par ailleurs un peu elliptique et allusif pour qui ne connait pas bien le Venezuela et l’Amérique latine, mais il y a aussi des formules synthétiques extrêmement fortes et éclairantes qui résument avec vigueur la situation.
J’essaierai de revenir avec des documents ad hoc, sur ce que veut dire exactement Izarra lorsqu’il parle de “négociation » et de “trahison » parfaitement exécutées.
(Encore une fois, faites amplement circuler, surtout si vous avez encore des lou ravis méluchocompatibles et des néo-bolcheviks en peau de lapin parmi vos connaissances)

Le changement de régime parfait : quand capturer vaut mieux que détruire.

5 janvier 2026

Au petit matin du 3 janvier, Donald Trump a fait ce que beaucoup d’entre nous pensaient impossible de faire sans payer le prix fort : un changement de régime au Venezuela.

Des hélicoptères Chinook transportant des forces Delta ont pénétré dans Caracas, ont enlevé Maduro et l’ont déposé quelques heures plus tard dans une cellule à Brooklyn. Le 5 janvier, il a été présenté devant un juge fédéral sous l’accusation de narcoterrorisme.

Une perfection plus que suspicieuse

Pour capturer Noriega en 1989, les États-Unis ont dû raser El Chorrillo et tuer des milliers de personnes. L’opération a duré près d’un mois.

Où était l’armée « chaviste » ? Les collectifs armés ? La milice bolivarienne ? Les roquettes russes ? La « guerre populaire prolongée » qu’ils promettaient ?

« Le plus facile [pour les Yankees] ne se ra pas d’entrer mais de sortir », se vantaient les chaises. Ils sont entrés, ils sont sortis et ils ont emporté leur proie sans la moindre résistance.

L’histoire devra résoudre les détails de la négociation qui a ouvert à Maduro et à sa femme les portes d’une prison fédérale de haute sécurité aux États-Unis .

Le succès tactique n’est pas seulement celui des forces spéciales américaines. Il est aussi celui d’une trahison parfaitement exécutée.

La victoire stratégique

Cette opération redéfinit le « changement de régime » pour le XXIe siècle, à la lumière des bourbiers irakiens et afghans.

Son triomphe stratégique est d’avoir réussi à prendre le contrôle effectif du Venezuela sans payer le prix de la « reconstruction nationale ». Il n’y a pas de reconstruction institutionnelle, pas de désarmement des milices, pas de création de nouvelles forces de sécurité. Il n’y a pas d’occupation avec cent mille soldats pendant une décennie. Il n’y a pas d’insurrection, pas de vide du pouvoir, pas de chaos à gérer.

Trump l’a dit sans détour : il s’agit de s’emparer des ressources, à commencer par le pétrole. La démocratie peut attendre.

Ce que Trump met en œuvre aujourd’hui, avec la collaboration enthousiaste des Rodríguez [frère et soeur], n’est pas une libération : c’est une appropriation néocoloniale. Il s’arroge, par la force pure, le droit de gouverner le pays. De décider qui commande et qui ne commande pas. D’ouvrir le sous-sol vénézuélien à ses compagnies pétrolières. De gérer un pays de 31 millions d’habitants comme s’il s’agissait d’une concession.

S’il s’agissait d’une transition démocratique, si Delcy était le pont temporaire que certains imaginent, il y aurait des élections dans quelques mois, et non une période d’adaptation à l’occupation pétrolière étatsunienne.

Le changement de régime n’avait pas pour but la démocratie vénézuélienne.

Son but est le contrôle étatsunien.

Ce n’est pas Balaguer

On dit que Delcy serait une Balaguer [successeur du dictateur dominicain Trujillo en 1966] : la continuatrice qui prépare la transition démocratique.

Ce n’est pas le cas.

Trujillo avait construit un régime personnalisé, il incarnait l’État. Quand il a été assassiné, le vide était inévitable. Balaguer a servi de tampon pendant que la transition s’organisait.

Le madurisme est autre chose. Ce n’est pas un régime personnalisé, mais patrimonial : un réseau de militaires, de bureaucrates et d’hommes d’affaires qui s’est emparé de l’État pour le gérer comme un butin.

Un régime ne se définit pas par les noms de ceux qui le composent, ni par sa rhétorique. Il se définit par le fonctionnement du pouvoir : à qui il doit allégeance, sous quelle pression il opère, quelles sont les limites de ce qu’il peut faire ou dire.

Pendant des années, le madurisme s’est légitimé, du moins dans son discours, par sa « résistance » aux États-Unis. Les gouvernants bolivariens pouvaient être corrompus, autoritaires ou incompétents, mais ils étaient « anti-impérialistes ». Cette fiction leur conférait une cohésion interne et un soutien politique.

Cette fiction a pris fin.

Aujourd’hui, Delcy Rodríguez est là où elle est parce que Trump l’y a mise. Elle doit son poste à Washington. Elle peut répéter des slogans, maintenir le cabinet, invoquer Chávez, voire mener la campagne « Free Maduro ». Mais la substance du régime a changé. De facto, c’est un pouvoir subordonné au diktat américain.

La victoire de Trump a été d’arracher le volant à Maduro sans envoyer la voiture dans le décor et de s’asseoir lui-même à la place du chauffeur.

Lorsque le leader d’un régime personnalisé tombe, le système s’effondre. Il n’y a pas d’État sans lui.

Lorsque le chef d’une mafia tombe, la structure ne s’effondre pas : elle s’adapte. Elle cherche un nouveau patron. Elle négocie sa survie.

Les loyautés ne sont ni idéologiques ni morales. Elles sont contractuelles. Ce qui importe, c’est que le business continue.

C’est pourquoi Trump a pu évincer le parrain sans démanteler la structure. Il n’a pas détruit l’appareil chaviste pour construire quelque chose de nouveau. Il l’a capturé et mis à son service.

C’est le changement de régime parfait. Non pas parce qu’il est moralement acceptable ou juridiquement justifiable, mais parce qu’il atteint son objectif, le contrôle d’un pays, sans avoir a payer les coûts qui ont coulé les États-Unis en Irak et en Afghanistan.

Il ne sera pas nécessaire d’expliquer pourquoi des soldats étasuniens meurent à Caracas dans cinq ans. Ni de justifier des milliards de dollars de reconstruction. Le pétrole coulera, les contrats seront signés et le gouvernement local obéira sans que Washington ait à gouverner directement.

C’est pourquoi cet événement est historique. Non pas à cause de l’opération militaire, mais à cause du modèle qu’il inaugure :

On ne détruit plus un État, on le capture.

On n’occupe pas un territoire, on contrôle ses élites.

On ne fait pas du nation-building. On réoriente la nation existante .

Et tout a fonctionné parce que le régime de Maduro n’était pas révolutionnaire, mais mafieux.

Et les États mafieux, de par leur nature même, sont transférables.

Andres Izarra.

« Ne pas être idiots utiles des oligarchies (de gauche).

L’attaque américaine contre le Venezuela est condamnable sous de nombreux angles. Pour la première fois, le pays est bombardé sur son propre territoire par un gouvernement étranger. Mais en politique, les apparences sont souvent trompeuses. Avec le peu d’informations disponibles – et en regardant les faits et le comportement des acteurs – l’intrigue du conflit vénézuélien semble avoir pris un tournant inattendu : un coup d’État interne au chavisme, facilité par « l’impérialisme ».

Les événements sont toujours en cours, mais jusqu’à ce que cette note rédige quatre faits permettent de soutenir une hypothèse préliminaire : l’attaque elle-même, les déclarations de Donald Trump, les déclarations de Delcy Rodriguez et la décision de la Cour suprême de justice.

1) L’attaque : force écrasante, défense inexistante

Après des mois de siège et de pression, et après des attaques contre des bateaux qui ont fait plus de 100 victimes, l’armée américaine a attaqué le Venezuela au petit matin samedi 2 janvier. Il n’y a pas de partie officielle des dégâts. Selon des rapports, au moins plusieurs points de nature militaire ont été bombardés à Caracas, La Guaira, Aragua et Miranda, avec un accent particulier sur Fuerte Tiuna, où se trouvait Nicolas Maduro.

Jusqu’à présent, le gouvernement n’a publié aucun nombre de morts et de blessés. Le New York Times parle d’au moins 40 morts parmi les militaires et les civils. La plupart des pertes se sont produites pendant la capture de Maduro.

Le plus frappant n’est pas seulement l’attaque, mais l’absence de réponse militaire vénézuélienne. Bien que la possibilité d’une opération d’extraction ait été annoncée, la réaction a été nulle – pour ne pas dire inexistante – : il n’y a pas d’images de tirs défensifs ni de signes de résistance soutenue. Certains analystes ont ironisé que « les hélicoptères gringos se sont baladés comme Pedro dans leur maison ». La journaliste spécialisée Sebastiana Barráez a affirmé qu’à ce moment-là, la moitié du personnel militaire était en congé de Noël. Trump, pour sa part, a affirmé qu’il n’y avait pas eu de perte d’équipement ni d’incident avec le personnel américain pendant l’opération.

2) Trump : la confession implicite d’un nouveau scénario

Le deuxième acte a été la conférence de presse de Donald Trump, où il a confirmé la capture de Nicolas Maduro et de Cilia Flores. Là, il a lancé des phrases qui, ensemble, ressemblent moins à de la propagande et plus à des signes d’accord : il a dit qu’il avait « longuement parlé à Delcy Rodriguez », que « Rodriguez ferait tout ce qu’ils disent », qu’il « gouvernerait le Venezuela pendant un certain temps », et a terminé en rejetant María Corina Machado avec une phrase délibérément humiliant : « une jolie femme mais sans soutien au Venezuela ».

Au-delà du ton, le message central était clair : Trump a placé Delcy en tant qu’interlocutrice et en tant que pièce de transition.

3) Delcy : anti-impérialisme de procédure, omissions cruciales

Puis Delcy Rodriguez a parlé. Elle a utilisé, oui, le jargon anti-impérialiste typique du chavisme et a déclaré que le Venezuela « ne serait pas une colonie ». Mais son discours avait un centre différent : exiger une preuve que Maduro était en vie et présenter un dossier contenant le soi-disant décret d’« état de choc extérieur » – un article dont personne ne connaît le texte – pour demander au TSJ une interprétation.

Et surtout, sa première allocution était pleine d’omissions et de rebondissements difficiles à ignorer :

– Elle a annulé les mobilisations que d’autres porte-parole chavistes avaient encouragées contre l’attaque et a appelé à « calme » et à « rester chez soi ».

– Elle n’a pas donné de chiffres de morts et de blessés, ni parlé de l’ampleur des dégâts.

– Elle s’est écartée du récit d’« attaque contre la population » et, malgré quelques phrases dures, il a semblé inhabituellement condescendant envers les États-Unis après une agression de cette ampleur.

Dans une telle situation, ce qui n’est pas dit en dit souvent plus que ce qui se prononce.

4) Le TSJ : le raccourci pour ne pas appeler les élections

Enfin, la décision de la Cour suprême de justice. Des mois plus tôt, Nicolas Maduro avait parlé d’activer un « décret d’état de choc extérieur » en cas d’agression. Son contenu, jusqu’à présent, reste secret. Ce n’est pas le mystère qui compte, c’est l’utilité politique. Ce décret comporterait une formule permettant de définir qui exerce des fonctions présidentielles en cas d’absence.

Delcy a demandé une « interprétation » au TSJ et le tribunal a répondu rapidement : il l’a nommée « président en charge ».

Le problème est que la Constitution ne prévoit pas de « présidence chargée », « provisoire » ou « intérimaire » en cas d’absence du président. L’article 233 stipule que s’il y a faute absolue avant quatre ans du mandat, le Vice-Président exécutif prend en charge la convocation de nouvelles élections dans 30 jours (et prêter serment à l’élu selon la procédure). En simulant le « décret de choc », Delcy évite le point décisif : elle ne déclare pas l’absence absolue et ne convoque pas d’élection.

Pour dire simplement : le TSJ a fabriqué une issue pour conserver le pouvoir sans passer par la voie constitutionnelle.

Le fond : une faction prête à gérer la continuité

Delcy Rodriguez et son frère Jorge Rodriguez ont été les pièces centrales du dôme chaviste depuis des années. Jorge se voit attribuer une intelligence froide, une capacité de manœuvre et un talent de négociation : il a dirigé la partie officielle dans différents processus, notamment l’Accord de Barbade. Il a également tissé des ponts avec des hommes d’affaires, des partis « opposants » et des secteurs de la société civile qui ont été qualifiés de « normalisateurs ».

Ces derniers mois, en outre, une opération de positionnement – y compris des interviews médiatiques – aurait été promue aux États-Unis pour présenter Delcy comme une personnalité « fiable » et « modérée ». Si tel est le cas, alors ce qui s’est passé ne serait pas un accident : ce serait la phase opérationnelle d’un plan.

Conclusion : ce n’est pas une « invasion classique » ; c’est quelque chose de plus trouble

Nous aurons plus de données dans les prochaines heures, mais jusqu’à présent tout indique une situation surprenante : une faction du chavisme aurait livré Maduro pour garder le contrôle du pouvoir, avec le soutien ou l’aval des États-Unis.

Si en ce moment vous êtes véritablement indigné par l’incursion américaine – et à juste titre : le précédent est terrible –, ne devenez pas un idiot utile des oligarchies de gauche. Cela ne ressemble pas à la carte postale simple d’une « invasion impérialiste » traditionnelle. Ça sent plutôt le réaménagement interne, le remplacement contrôlé et la continuité maquillée. Trahison négociée.

Ne me crois pas. Cherche, contraste, connecte les points, pose-toi des questions. Et surtout, pense par toi-même. »

Rafael Leonardo Uzcátegu