Jenny (Eugénie) Plocki est décédée la nuit dernière à l’âge de 100 ans. Survivante de la Rafle du Vel d’Hiv, avec son petit frère, le futur écrivain anti-fasciste Maurice Rajsfus (1928-2020), elle le fut grâce à la lucidité de ses parents ; ceux-ci ne se faisant aucune illusion sur le sort funeste qui les attendaient, se décidèrent à laisser partir leurs enfants lorsque la police française, cette grande ordonnatrice et exécutante de cette ignoble rafle, offrit la possibilité de laisser les enfants sur place. Ainsi, Jenny et Maurice réussirent à survivre à Vincennes jusqu’à la Libération avec la complicité de leur entourage.

Après la guerre, elle fit un bref passage au PCI, l’organisation trotskyste officielle après 1945, puis un compagnonnage avec le groupe Socialisme ou Barbarie. Jenny devint institutrice, et milita en syndicaliste à la FEN au sein de la tendance École Émancipée. Elle milita activement contre la guerre d’Algérie, participa à la fondation et à l’action du MLAC (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception) durant les années 70. Elle se plongea pleinement dans le mouvement de Mai 68 avec son compagnon de toute sa vie adulte, Jean-René Chauvin. Ils étaient bien placés pour cela : ils résidaient dans le quartier Monge à côté du quartier Latin. Elle entra dans la grève en tant qu’enseignante, avec l’Ecole Emancipée, dès le vendredi 17 mai alors que la FEN ne lança la consigne de grève qu’au lundi 20 mai.

Elle fut une enseignante exceptionnelle dotée d’un contact extraordinaire avec les enfants. Spécialisée dans les classes de CP, Jenny avait adapté plusieurs méthodes anglaises d’apprentissage de la lecture. C’était une personne merveilleuse, d’une formidable sagacité, d’une curiosité insatiable. Passionnée par la littérature anglaise, Jenny Plocki était également traductrice. On lui doit notamment la co-traduction du terrible témoignage de Rudolf Vrba « Je me suis évadé d’Auschwitz » (Ramsay, 1988). Mais c’est comme témoin de la Shoah que le grand public l’a découverte. D’abord comme narratrice du beau récit-roman de Geneviève Brisac « Vie de ma voisine » (Grasset, 2017, « Points », 2018). Puis, surtout, comme intervenante dans plusieurs documentaires. Dans « La Rafle du Vel d’Hiv, la honte et les larmes » de David Korn-Brzoza (France 3, 2022), elle crevait l’écran. Le film se finissait sur elle, traduisant le mot en yiddish que son père avait écrit sur un bout de papier et jeté du train en partance pour Auschwitz le 27 juillet 1942 : « Soyez tranquilles les enfants, Maman et moi nous partons Ensemble. Vivez et espérez. »

Jusqu’au bout, Jenny, devenue physiquement affaiblie, a gardé toute son intelligence, lisait des livres (en anglais), recevait son quotidien du soir en papier, se tenait au courant de l’actualité et pestait contre l’évolution folle du monde, elle qui, accompagnant son père, avait vécu les manifestations antifascistes des années 1930 et la liesse populaire de 1936…

Rédigé à partir d’un post Facebook de Laurent Joly et de la page Wikipedia de Jenny Plocki