Avec son accord, et en vue de l’alliance des défenseurs des droits démocratiques pour toutes et tous, nous publions ce billet de Rudy Demotte, ancien dirigeant du Parti Socialiste wallon (Belgique), dont l’intérêt se passe de commentaires – nous signalons tout particulièrement l’information sur la DGSI française se fournissant et passant contrat auprès de Palantir, la forme « Big Brother » de Peter Thiel le milliardaire fasciste apocalyticomane !
États Unis : MISE À NU – VOTRE INTIMITÉ COMME PRIX DU PASSAGE
Quand le « bon sens » numérique fait le lit du fascisme naissant.
Ou comment les USA deviennent détestables.
Ce qui se met en place aujourd’hui aux frontières étasuniennes n’est ni une innovation technique parmi d’autres, ni un simple durcissement des contrôles que l’on pourrait attribuer aux inquiétudes d’un monde instable. C’est une mise à nu, au sens le plus littéral, mais déplacée : non plus exercée sur le corps visible, mais sur ce qui, désormais, tient lieu d’identité réelle – nos données, nos relations, notre mémoire numérique, parfois accumulée sur une décennie entière comme on empile des archives en se persuadant qu’elles ne serviront jamais qu’à soi.
Ces derniers mois, des ressortissants canadiens, français et européens ont été refoulés à l’entrée des États-Unis après la fouille de leurs appareils numériques, leurs téléphones et ordinateurs devenant soudain des pièces à conviction.
Et ce n’était là que le début. Le dispositif se met en place. Le pire, plus systématique et plus intrusif, est encore à venir.
Je préfère le dire clairement, sans détour inutile : nous ne sommes pas face à une mesure exceptionnelle appelée à disparaître avec un changement d’administration. Les textes publiés fin 2025 par les autorités américaines, notamment au Federal Register, décrivent au contraire l’installation patiente d’un nouveau mode de gouvernement des individus, dans lequel l’entrée sur un territoire ne dépend plus seulement du respect des règles, mais de l’acceptation préalable d’être rendu lisible, interprétable, exploitable.
On me dira que ce type de contrôles existait déjà, parfois depuis des années. C’est vrai, en partie. Mais ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas l’existence du contrôle, c’est son changement de nature: il ne s’agit plus d’un regard ponctuel, mais d’une agrégation systématique, automatisée, cumulative, qui transforme des fragments de vie en profil durable.
La frontière ne contrôle plus, elle dissèque.
Pendant longtemps, franchir une frontière consistait à prouver que l’on existait juridiquement : un passeport, parfois un visa, et cette fiction commode selon laquelle l’État se contentait de vérifier une identité sans prétendre comprendre une vie. Cette époque, avec son illusion de neutralité administrative, appartient désormais à l’histoire.
Ce que les autorités américaines assument aujourd’hui, et que Reuters, l’Associated Press ou le Washington Post ont documenté sans complaisance, relève d’une logique bien plus intrusive : il ne s’agit plus d’identifier une personne, mais de la qualifier, d’anticiper ses comportements, d’évaluer ses affinités, de mesurer sa compatibilité avec un ordre sécuritaire donné. La frontière cesse d’être une ligne géographique ; elle devient un processus étiré dans le temps, qui commence parfois dix ans avant le départ et se prolonge bien après l’arrivée, dans des systèmes auxquels l’individu n’aura jamais accès.
La parole, première dépouille.
La première couche que l’on retire est celle de l’expression.
Les voyageurs sont désormais tenus de déclarer les réseaux sociaux utilisés au cours des cinq dernières années, exigence confirmée par la Customs and Border Protection et commentée avec inquiétude dans la presse américaine.
Cinq années de paroles écrites, souvent à la hâte, parfois avec ironie, parfois sous le coup de l’émotion, produites dans l’illusion de la spontanéité, deviennent ainsi des éléments d’appréciation frontalière. Ce qui était encouragé hier – s’exprimer, participer, réagir – se transforme en matière à suspicion. La frontière ne s’intéresse plus à ce que vous êtes, mais à ce que vous avez laissé apparaître, à ce que vous avez cru pouvoir dire sans conséquence.
Dix ans d’e-mails : l’archéologie d’une existence.
Viennent ensuite les adresses e-mail, toutes celles utilisées au cours des dix dernières années, comme le précisent les documents réglementaires analysés par Reuters. Il ne s’agit pas de lire des correspondances, assure-t-on, mais de disposer des points d’accès d’une vie entière. Une adresse e-mail est un pivot : elle relie des services, des affiliations, des engagements professionnels, intellectuels ou militants. En livrer la liste, c’est permettre la reconstitution d’un parcours avec une précision parfois plus implacable que la mémoire humaine.
Les numéros de téléphone, exigés sur cinq ans, complètent ce dispositif avec une efficacité presque chirurgicale. Ici, ce n’est plus le contenu qui importe, mais la relation : qui appelle qui, à quelle fréquence, dans quels cercles. Le lien social devient une structure exploitable. L’intime, un graphe.
La famille aspirée dans la procédure.
Le basculement véritable intervient lorsque la fouille cesse d’être individuelle. Les textes prévoient la collecte d’informations détaillées sur les parents, les enfants, les frères et sœurs : noms, dates et lieux de naissance, adresses, parfois coordonnées. Comme l’a relevé Le Monde, l’individu devient ainsi le dépositaire administratif de la vie privée de ses proches, lesquels n’ont pourtant rien sollicité et rien consenti.
La frontière devient relationnelle.
Elle ne juge plus des personnes isolées, mais ausculte des constellations entières.
Le corps comme dernier verrou
Lorsque les données ne suffisent plus, le corps est convoqué : photographie du visage, empreintes digitales, reconnaissance de l’iris, et désormais l’ADN à l’horizon des données mobilisables, comme l’indiquent les documents stratégiques du Department of Homeland Security. L’identité juridique est jugée insuffisante ; le corps devient le dernier mot de passe, la preuve qui ne se discute pas.
Je note, non sans une ironie sombre, que ce corps autrefois sanctuarisé par le droit devient ici un simple identifiant technique. On ne vous touche pas. On vous scanne.
Le téléphone, frontière que l’on porte sur soi.
Tout cela s’opère sans cris, sans uniformes, sans violence apparente. Le téléphone devient le poste-frontière que l’on transporte dans sa poche : application officielle, selfie, géolocalisation ponctuelle, preuve numérique de sortie du territoire. La mise à nu devient fluide, presque aimable.
Ce n’est pas une hypothèse. Wired, l’Associated Press et Le Monde ont documenté l’augmentation continue des fouilles de téléphones et d’ordinateurs portables par la CBP, rappelant que, pour les non-citoyens, le refus de coopérer peut entraîner rétention prolongée ou refoulement. J’avais moi-même consacré un billet à ces voyageurs bloqués à la frontière, confrontés à une fouille silencieuse de leur vie numérique. Ce n’était pas une anomalie. C’était un signal.
Certains imaginent qu’il suffirait d’entrer sans téléphone, ou avec un appareil vierge. C’est une illusion rassurante. La frontière contemporaine ne commence pas dans la poche, mais bien avant, dans l’ensemble des traces déjà produites, recoupées, stockées, souvent à notre insu.
Une puissance qui se rend détestable.
Il faut le dire sans détour : à force de transformer l’entrée sur son territoire en épreuve intrusive, les États-Unis sont en train de se rendre détestables. Non pas au sens idéologique- quoique …- , mais au sens sensible, presque corporel. Voyager vers l’Amérique devient pour beaucoup une expérience anxiogène, soupçonneuse, dissuasive, comme l’ont relevé Reuters et l’Associated Press à propos des effets sur le tourisme, les universités et les échanges intellectuels.
La situation est encore plus délicate pour celles et ceux qui n’ont pas le luxe du choix: chercheurs, salariés, artistes, cadres, contraints de se déplacer pour travailler. Leur “consentement” à l’exposition de leur vie numérique est souvent moins un choix qu’une condition implicite de l’emploi.
Des établissements académiques américains conseillent désormais à leurs invités étrangers de voyager avec des téléphones dédiés, presque vides, comme on le ferait pour entrer dans un régime dont on connaît trop bien les excès. Ce simple fait dit beaucoup. Une puissance qui oblige ceux qu’elle accueille à se dépouiller de leur intimité entame ce que l’on appelait autrefois son soft power. Elle n’attire plus. Elle inquiète. Elle ne fascine plus. Elle dissuade.
Palantir, ou l’industrie de la transparence forcée.
Cette mise à nu ne devient politiquement opérante que parce qu’existent des outils capables de l’agréger, de la croiser, de la transformer en décisions. Palantir est l’un des acteurs centraux de cette architecture, comme l’ont rappelé à de nombreuses reprises le New York Times et Le Monde.
J’ai déjà écrit sur Palantir, sur son idéologie foncièrement antidémocratique, sur ses connexions politiques, sur sa manière de transformer le réel en profils, en risques, en scénarios prédictifs. Palantir ne se contente pas d’assister la décision ; elle façonne la manière même dont les États regardent les individus, en substituant au citoyen une entité calculable, anticipable, classable.
Les frontières ne sont jamais des dispositifs isolés. Ailleurs, ces mêmes architectures de données ont déjà été utilisées dans des contextes militaires ou sécuritaires extrêmes, où la classification algorithmique a servi non plus à filtrer des entrées, mais à désigner des cibles. Ce sont des laboratoires du pire, qu’il serait dangereux de considérer comme des exceptions lointaines.
Son directeur général, Alex Karp, l’a affirmé publiquement : rendre les États plus efficaces que leurs adversaires implique parfois de faire peur aux ennemis et de les tuer à l’aide des technologies développées. Dans cette vision du monde, la mort n’est ni un scandale ni une rupture morale ; elle devient une variable admissible.
L’Europe, et la France comme symptôme.
Il serait confortable de croire que cette logique ne concerne que les États-Unis. L’Europe, pourtant, s’y inscrit déjà, à pas feutrés. La France en offre un exemple limpide : en reconduisant récemment un contrat liant la DGSI à Palantir, comme l’ont confirmé Le Monde et Challenges, elle a accepté de déléguer une part décisive de son intelligence sécuritaire à une entreprise américaine dont les dirigeants revendiquent une vision du monde où la démocratie apparaît comme une contrainte, parfois tolérée, jamais centrale.
La circulation transatlantique des données, y compris parmi les plus sensibles, a déjà été acceptée dans d’autres contextes récents, au nom de l’urgence ou de l’efficacité. Il serait naïf de croire que les frontières numériques respectent davantage la souveraineté que les frontières physiques.
Ce choix n’est pas un accident. Il révèle une fragilité intellectuelle profonde, cette croyance persistante que l’on peut importer des outils sans importer la vision du monde qui les a produits, comme si la technologie était neutre, comme si les algorithmes ne portaient pas en eux une manière de trier le vivant.
Quand le « bon sens » numérique fait le lit du fascisme naissant.
Employer le mot fascisme n’est pas ici une description de régime, mais un signal d’alarme. Ce qui se joue n’est pas encore une idéologie assumée, mais une fascisation lente, procédurale, portée par des outils présentés comme raisonnables, efficaces, presque neutres.
C’est ici que se dévoile la mécanique la plus inquiétante de notre époque. On nous répète que la sécurité exige des données, que la technologie est neutre, que ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à cacher. Ces phrases paraissent raisonnables. Elles sont même devenues familières. Mais c’est précisément parce qu’elles semblent évidentes qu’elles sont dangereuses.
À force d’être martelé, le « bon sens » cesse d’être discuté ; il devient une injonction. Il fabrique une docilité nouvelle, fondée non sur la peur immédiate, mais sur l’acceptation progressive de l’inacceptable. Ce n’est plus la contrainte qui domine, mais le consentement organisé.
Le fascisme qui naît de ce terrain n’a rien de spectaculaire. Il ne réclame ni cris ni uniformes. Il avance à bas bruit, porté par des procédures, des tableaux de bord, des algorithmes. Il ne dit pas obéis. Il dit optimise. Il ne dit pas soumets-toi. Il dit sois transparent.
Ce qui vient.
Ce qui se dessine n’est pas un État brutal à l’ancienne. C’est plus propre. Plus silencieux. Plus redoutable. Un État qui n’interdit pas, mais qui observe ; qui ne censure pas, mais qui classe ; qui ne contraint pas, mais qui exige l’exposition totale.
La frontière ne sépare plus des territoires. Elle trie des existences. Elle n’est plus un seuil, mais une table d’examen où l’on ausculte des vies entières, où l’on soupèse des relations, où l’on interprète des silences.
Il n’y aura pas de scène finale. Pas de moment spectaculaire.
Seulement cette habitude qui s’installe, presque poliment : se mettre à nu pour passer, livrer sa vie pour circuler, offrir ses données pour être toléré.
Et lorsque l’on cherchera à comprendre comment les libertés ont cessé de tenir, on constatera sans doute ceci : elles n’ont pas été arrachées.
Elles ont été rendues, puis dissoutes dans la transparence devenue norme, dans l’acide sournois de l’indifférence coupable.
Rudy Demotte., 24/12/25.