Ce 1° janvier 2026 partait Mohammed Harbi. Sa disparition à l’aube d’une année d’affrontement dans un siècle de chaleur, de guerres et révolutions, est chargée de sens.

On ne fera pas ici une biographie de Mohammed Harbi, qui demanderait un ouvrage.

Mohammed Harbi fut d’abord un combattant nationaliste algérien, militant du MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques, de 1948 à 1954, et organisateur des étudiants et lycéens algériens et maghrébins à Paris à la veille de la Toussaint 54), puis du FLN (Front de Libération Nationale, de 1954 à 1965, principal « agent de liaison » avec le mouvement ouvrier européen et en particulier avec la IV° Internationale et Michel Pablo, puis « expert » auprès de différents ministères, et principal rédacteur du programme de Tripoli, d’orientation socialiste, adopté par le FLN pour être immédiatement enterré), et, brièvement, de l’ORP (Organisation de la Résistance Populaire, quelques mois entre le coup d’Etat de Boumediene et son arrestation le plongeant dans les caves et bagnes du régime).

Mohammed Harbi, évadé en 1973, fut ensuite un grand historien de ce qu’il avait lui-même vécu, à l’instar d’un Thucydide, et un chercheur théorique sur les luttes de factions, la bureaucratisation, les relations de pouvoir, leurs liens avec la culture masculine et religieuse. Abondante est sa bibliographie, nourrie de ses réflexions théoriques qui avaient en fait commencé dès sa jeunesse, quand il eut comme enseignant en Algérie Pierre Souyri, et nourrie aussi de la vaste tradition arabo-musulmane léguée par ses origines paternelles et maternelles. Citons ses Mémoires filmées, son autobiographie liée au récit historique et faite après celui-ci, son petit livre sur les origines et le déclenchement de l’insurrection armée de la Toussaint 54, son récit analytique de la réalité du FLN, son rappel de ce que la guerre d’Algérie a en fait commencé le 8 mai 1945, son étude de la période révolutionnaire 1962-1965 sur l’autogestion, ses travaux réalisés avec Benjamin Stora dont on peut sans doute dire qu’il fut le grand inspirateur et formateur, ainsi que du défunt Gilbert Meynier

Mohammed Harbi fut donc l’un des derniers, peut-être le dernier, des grands témoins, et acteurs, et témoin parce qu’acteur, le « témoignage » historique étant d’ailleurs lui-même une forme d’action par la conscience, y compris la conscience de soi, du XX° siècle et de ses tragédies, révolutions converties en contre-révolution qui nous ont légué le monde accéléré d’aujourd’hui en marche vers la dévastation, mais où l’espoir demeure. Et c’est par la froide conscience réaliste de notre propre histoire qu’elle demeure. Un Mohammed Harbi représente hautement cette conscience, de portée mondiale, de portée humaine.

Et Mohammed Harbi était, le disent tous les amis qui l’ont côtoyé, attentif et sympathique.

Nous ne dirons pas « paix à son âme » parce que l’esprit qu’il a mis en action, associant lutte et conscience, recul sur soi en plein engagement, est celui-là même dont nous avons besoin.

VP, 02/01/2026.