Impossible de percevoir l’ampleur réelle de la crise dans cette posture de stand by, d’incantation au retour au paritarisme et d’appel à la « stabilité », paraît-il inhérente à la nature du syndicalisme.

Décrétons l’état de lucidité collective sur la situation réelle. Pour agir.

La classe bourgeoise ? Changement de direction politique

Les patrons se déguisent en médecin légiste : « Macron est mort. » Après lui avoir accordé un soutien inconditionnel, le monde patronal lui a tourné le dos. Il milite pour un rapprochement rapide entre le RN et le reste de la droite pour diriger les affaires du Capital à la tête du pays.

  • Impardonnable pour les patrons, l’ouverture du débat sur le déficit et l’endettement :

les questions sur le partage de la valeur, le pouvoir d’achat et l’équité fiscale ont surgi de partout, et obtiennent un soutien massif de l’opinion. « On a perdu le narratif économique », reconnaît un conseiller patronal.

La démission de Lecornu évite un flop au Medef, qui a annoncé l’annulation de sa « grande journée du 13 octobre », rejetée de l’intérieur du Medef et par la CGPME et l’U2P.

Mais le Medef part en campagne, au bord de la crise de nerfs.

  • Impardonnables, les travaux de la commission d’enquête sénatoriale, qui établissent que les grandes entreprises recevaient chaque année 211 milliards d’euros d’aides publiques. Sacrée alerte pour les patrons, qui estiment avoir été entraînés dans « un débat idéologique » par une commission sénatoriale « sortie de son rôle ».
  • Impardonnable, la taxe Zucman. La vraie « trahison » pour le monde patronal, c’est d’avoir relancé le débat sur la justice fiscale, de demander aux plus riches de contribuer à l’effort budgétaire.

La taxe Zucman est devenue leur chiffon rouge. Premier concerné par une taxation sur les grandes fortunes, Bernard Arnault a donné le signal de l’abandon général d’Emmanuel Macron. Et tout le monde patronal a suivi..

  • Pas touche aux 64 ans

Dans ce moment de flottement de la direction politique, le Medef assure le service après-vente. Patrick Martin s’insurge à la seule évocation d’un retour sur la retraite « 49.3 » à 64 ans imposée dans sa stricte logique ultralibérale.

  • Pas touche au Capital. Pour les patrons, le futur gouvernement ne doit jamais revenir sur les mesures favorables au Capital. Définitivement !

C’est sur les dépenses publiques, dans les caisses de la Sécurité sociale, l’épargne populaire qu’il faut trouver les moyens de faire des économies et de réduire l’endettement.

  • « Mélenchon, c’est Robespierre ! C’est Chávez au pouvoir ! »s’est écrié l’ancien patron du Medef, Pierre Gattaz, prédisant un avenir en forme de Venezuela si la moindre proposition de gauche était retenue.

Éviter que LFI et la gauche au sens large reviennent au pouvoir. L’alternance pas plus que sous Trump…

  • L’union des droites et des extrêmes droites. « Ce pays a besoin d’ordre, d’autorité », assène un patron marchand de canons. Nombre de chefs d’entreprise se sont pris d’amitié pour Bruno Retailleau.

Alors ? Il leur faut l’union des droites, que les membres du parti Les Républicains achèvent leur mue et acceptent de se rapprocher du RN.

Jordan Bardella ? « Pratiquement la quasi-totalité de mes clients m’ont demandé dans l’année à le rencontrer, mais aucun ou presque n’a souhaité voir Marine Le Pen », raconte un conseiller de grands groupes (source Médiapart Martine Orange).

Pour le monde patronal, le nom de Le Pen reste encore gênant, même si Marine Le Pen a inscrit dans son programme des dispositions comme l’annulation de la réforme des retraites, une taxation sur le capital financier.

Le RN a entrepris de réviser son programme économique, dans le but de l’harmoniser et de supprimer certaines mesures qui pourraient hérisser le reste de la droite.

Le néolibéralisme d’en France ? Un capitalisme hostile à la démocratie.

La crise actuelle est la forme que prend la contradiction, quand les impératifs économiques entrent en conflit avec les conditions politiques de direction dont la bonne santé est essentielle au Capital.

Cette crise est aussi la résultante de la force populaire qui s’est exprimée du 10 septembre au 2 octobre, et qui a, par anticipation, provoqué la chute de Bayrou. Il est utile de souligner ici les conditions économiques de la crise de régime mais aussi d’indiquer les conditions subjectives de mûrissement dans le salariat d’une conscience de ses capacités de résistance. Cette conscience va être dopée par les hésitations des gouvernements sur l’application de la retraite à 64 ans ou sur la taxation des holdings. Elle constitue le point de départ de l’investissement syndical pour un gouvernement du NFP satisfaisant les revendications. En haut, les contradictions configurent des impasses tandis qu’en bas, on ne part pas de rien.

  • La contradiction du néolibéralisme, à l’origine de la crise démocratique actuelle, porte sur les pouvoirs publics.

Contradiction ? Leur maintien est une condition de l’accumulation continue du Capital, pourtant le Capital tend à déstabiliser ces pouvoirs publics dont il dépend.

L’accumulation du Capital est inconcevable en l’absence d’un cadre juridique protégeant l’entreprise privée et les échanges marchands.

  • L’accumulation dépend dans une large mesure des pouvoirs publics pour :
  • garantir les droits de propriété ;
  • faire respecter les contrats et trancher les litiges ;
  • réprimer les rébellions ;
  • maintenir l’ordre et gérer les dissensions ;
  • soutenir les régimes monétaires ;
  • prendre des mesures en vue de prévenir ou de gérer les crises ;
  • appliquer les hiérarchies de statut, comme celles qui distinguent les citoyens des « étrangers ».

Essentiel à son fonctionnement, le pouvoir politique fait partie intégrante de l’ordre social institutionnalisé qu’est le capitalisme.

Démocratie ou pas, le capitalisme veut conserver le pouvoir politique.

  • Le capital, par nature, joue sur deux tableaux.
  • D’un côté, il vit aux crochets des pouvoirs publics, profitant des régimes juridiques, des forces répressives, des infrastructures et des organismes de régulation.
  • De l’autre, l’appât du gain pousse régulièrement certains secteurs de la classe capitaliste à se rebeller contre l’État, dont ils blâment l’infériorité par rapport aux marchés, et qu’ils cherchent à affaiblir.

Et ces jours-ci, le Capital hésite entre une formule italienne à la Giorgia Meloni, et une rupture destructive à la Trump.

Quelle voie syndicale ?

  • Régénérescence italienne

Lundi 22 septembre, l’Italie a connu l’une de ses plus grandes mobilisations des vingt dernières années. Des centaines de milliers de personnes se sont mises en grève et sont descendues dans les rues, ou ont bloqué des gares, des ports, et des autoroutes, contre le génocide et l’envoi d’armes en Palestine et en soutien à la Global Sumud Flotilla.

L’appel à la mobilisation avait été lancé par les dockers de Gênes il y a quelques semaines, puis ce sont des petites organisation syndicales et politiques (notamment USB et Potere al Popolo) qui ont appelé à « tout bloquer » le 22 septembre, sans la participation des grands syndicats, du Parti démocrate ou du Mouvement des 5 étoiles.

Ces mêmes organisations organisaient une nouvelle journée de mobilisation le 4 octobre et l’occupation de « cent places pour Gaza ».

Un mouvement est né. Un vaste mouvement, autour d’une grève générale, en solidarité avec la Flottille Global Sumud, surtout en solidarité avec Gaza et contre le génocide en cours.

La grève du 22 septembre a mis en évidence une force au sein de la société italienne – entre le monde du travail et celui des étudiants, mais beaucoup plus généralisable. Et l’imaginaire de la grève, et de la grève générale, a été véritablement ravivé, comme cela n’était pas arrivé depuis longtemps dans l’Italie.

Les défilés et les rassemblements ont dépassé toutes les prévisions partout, avec des blocages de la circulation – moins de la production – et la capacité d’attirer les forces les plus diverses. L’USB (Union syndicale de Base), l’ADL (Association de défense des travailleurs·euses), la CUB (Confédération unitaire de base) et à la SGB (Syndicat général de base) ont su saisir la nécessité de cette date, en raison de sa convergence avec le départ en mer de l’expédition de la Global Sumud Flotilla.

La date du 22 septembre a eu une force décisive car elle a été lancée par les dockers de Gênes. Ils ont donné de la crédibilité au mot d’ordre « Bloquons tout » grâce au blocage du transport des armes d’abord, puis au soutien à la Flottille. Mais la « grève pour Gaza » a vraiment dépassé toutes les limites organisationnelles. Un peuple s’est réapproprié la grève générale, qui n’appartient pas aux organisations syndicales mais aux travailleurs et travailleuses.

  • L’heure du front populaire

Par-delà les péripéties et les bifurcations secondaires, la course contre la montre est déclenchée.

Le Capital ne lâchera pas un pouvoir politique tourné vers le pillage des fonds publics et des caisses de protection sociale à son profit.

Trump imprime au Capital mondial un cours de rupture avec la démocratie et une sortie du système politique pour passer à la direction directe aux mains des milliardaires.

La radicalisation du patronat français incarnée par la direction du Medef indique que l’union des droites et des extrêmes droites est espérée sur la base du programme du Capital.

De ce point de vue revendiqué et affiché, la réponse ne peut être réduite à un chimérique maintien du statu quo, une vaine espérance dans Sainte Stabilité à jamais évanouie.

Notre voie, c’est le rassemblement des énergies syndicales sur tous les terrains pour lancer une dynamique unitaire de front populaire :

  • Contre le fascisme désormais possible en France, qui se manifeste en insurrection raciste de masse, tant en Grande-Bretagne qu’aux Pays Bas, alors qu’il prend la forme de milices ICE et de troupes de la Garde nationale aux USA.
  • Pour un front social qui porte l’exigence unitaire sur les revendications communes, immédiatement vitales pour nombre de salariés et retraités.
  • Déclarer le syndicalisme en état de mobilisation unitaire, c’est l’urgence absolue. Construire un outil unitaire frontal contre le front des droites et des extrêmes droites, rien n’est plus immédiatement utile.

Prenons ce front populaire comme un combat à gagner contre les divisions, les inerties, les bureaucraties.

Jean Gersin, le 9 octobre 2025.