Dans le cadre de l’affaire Vitaliy Shabunin, militant-soldat anti-corruption (voir mails précédent), Liliya Averyanova, la mère du pilote décédé Andriy Pilshchikov (Juice), a critiqué le comportement des agents des forces de l’ordre du Bureau d’enquête d’État (SBU), qui ont effectué des perquisitions le 11 juillet dans l’appartement de son fils, pilote de F-16 mort en vol suite à une collision (aout 2023, Zelensky avait déclaré alors « “L’Ukraine n’oubliera jamais celui qui a défendu son espace aérien” la SBU non plus peut-on ajouter)
Averyanova dit avoir été informée de la perquisition alors qu’elle se trouvait à Kyiv. Lors d’un appel téléphonique, un agent du SBU lui a indiqué qu’ils pouvaient défoncer la porte, l’affaire étant censée très urgente.
Comme la mère du pilote ne pouvait pas être présente sur les lieux de la recherche, elle a demandé à un voisin de laisser entrer les forces de l’ordre dans l’appartement.
Selon Averyanova, les agents du SBU savaient que Shabunin ne se trouvait pas dans l’appartement de Dzhus au moment de la perquisition. Par conséquent, les motifs des perquisitions, qui lui avaient été présentés comme visant à rechercher un « criminel », sont infondés.
La mère du pilote affirme avoir elle-même proposé à Shabounin d’habiter cet appartement, car personne ne l’occupait. Shabounin, lui, y « dormait » simplement.
Après les perquisitions, Shabunin lui-même a qualifié le président Volodymyr Zelensky de « tsar » et a déclaré que, « profitant de la guerre, il prend des mesures décidées vers un autoritarisme corrompu ».
Finalement, le tribunal a choisi une mesure préventive pour Shabunin : jusqu’au 20 août, il ne peut pas quitter le village de la région de Kharkiv où est basée son unité militaire sans l’autorisation du procureur d’instruction ou du tribunal, sauf pour effectuer des tâches sur ordre du commandant.
19 juillet 2025.
Source : RESU / PLT
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Journalistes et activistes d’Ukraine s’inquiètent d’un retour en arrière démocratique
Les poursuites judiciaires contre un célèbre militant anticorruption ainsi que plusieurs initiatives récentes du gouvernement ont soulevé un vent d’indignation dans les rédactions et ONG du pays. « L’Ukraine doit rester une démocratie, même en temps de guerre », avertissent-elles.
Vitaliy Shabunin, 40 ans, a l’habitude des ennuis. Depuis qu’il a choisi de faire de la lutte contre la corruption son métier, il ne compte plus les pressions, campagnes de harcèlement et de dénigrement lancées à son sujet sur les réseaux sociaux. En 2020, sa maison a même été incendiée par des inconnus et des engins explosifs ont été retrouvés devant les domiciles de sa mère et de sa belle-mère.
Mais la procédure judiciaire lancée contre lui par l’État ukrainien en ce mois de juillet franchit encore un cap, estiment des juristes, activistes, journalistes et politicien·nes ukrainien·nes. Près d’une centaine d’ONG du pays jugent, dans un communiqué commun, qu’elle « constitue un abus de droit » et « semble motivée politiquement ».
« Sous chaque gouvernement, Vitaliy Shabunin a fait l’objet de poursuites. Mais cette fois, on essaie de le faire mettre en prison. C’est une manière d’augmenter la pression sur la société civile, et nous prenons cela très au sérieux », observe auprès de Mediapart Olga Rudenko, rédactrice en cheffe du Kyiv Independent, un des médias les plus lus du pays.
Vitaliy Shabunin a dénoncé, au cours de sa carrière, de possibles cas de corruption au sein du système judiciaire et au plus haut niveau de l’État ukrainien – de l’ancien président Petro Porochenko à l’entourage de son successeur, Volodymyr Zelensky. L’organisation qu’il a cofondée avec Daria Kaleniuk, le Centre d’action anticorruption (AntAc), a contribué à la création d’institutions, dont le Bureau national anticorruption (Nabu) et la Haute Cour anticorruption.
Le 11 juillet, il a été informé par les forces de l’ordre qu’il était officiellement accusé d’avoir tenté de se soustraire à ses obligations militaires. Une accusation particulièrement infamante dans l’Ukraine de 2025, mais qui semble étonnante s’agissant de Vitaliy Shabunin. L’activiste s’est en effet engagé volontairement dans les forces de défense territoriales en février 2022, deux jours après le lancement par la Russie de sa grande invasion. Son unité est aujourd’hui déployée dans la région de Kharkiv, à une trentaine de kilomètres du front.
Durant six mois (de septembre 2022 au printemps 2023), il a été détaché de son unité pour travailler à Kyiv au sein de l’Agence nationale pour la prévention de la corruption. Le Bureau d’enquête de l’État le poursuit désormais au motif que ce détachement ne s’est pas fait dans les règles.
Faire un exemple
Pour l’organisation qu’il a cofondée, ces accusations ne tiennent pas. « Cela fait dix ans que nous travaillons sur ces sujets : nous savons reconnaître les affaires quand elles sont politiques », assure Olha Kovalska, responsable du plaidoyer international au sein d’Antac.
Dénonçant un dossier « entièrement fabriqué », elle énumère les vices de procédure, notamment l’absence d’ordonnance judiciaire autorisant la perquisition menée à son domicile. L’objectif, à ses yeux – en plus de mettre la main sur son téléphone pour en copier le contenu –, est d’envoyer un signal à l’ensemble des militant·es engagé·es sur ces questions : « Ils veulent en faire un exemple pour les autres voix critiques, en leur disant : “Vous feriez mieux d’arrêter de parler autant.” »
Le cas de Vitaliy Shabunin n’est pas le seul à être jugé inquiétant par la société civile. Début juillet, le gouvernement a refusé la nomination d’un candidat indépendant – et au CV jugé convaincant par les ONG – à la tête de l’agence chargée de traquer la criminalité économique et financière.
À la fin du mois de juin, 126 député·es (dont 123 appartenant au parti présidentiel) ont élaboré un projet de loi exonérant les employé·es de certaines entreprises du secteur de la défense de leurs responsabilités pénales. Alors que plusieurs affaires de soupçons de détournement de fonds liés à de grands contrats d’armement ont été révélées par la presse ukrainienne, le texte reviendrait à « légaliser en pratique la corruption dans le secteur de la défense », soulignent ses détracteurs.
Silence des partenaires européens
Combinés à des tentatives de pression sur la presse et aux sanctions prises en février contre Petro Porochenko, l’ancien président, ces événements ont conduit plusieurs journaux à sortir de leur réserve, ces derniers jours, pour s’alarmer d’un climat général de régression démocratique.
« La justice sélective est la voie directe vers l’autoritarisme », avertit dans un éditorial un des quotidiens les plus populaires du pays, Ukrainska Pravda. Pour ses journalistes, cette succession de régressions relève d’une « stratégie politique » délibérée d’« affaiblissement des institutions ».
« La guerre ne peut servir de prétexte pour saper la démocratie ukrainienne, ni pour fermer les yeux sur les abus de pouvoir », poursuit le Kyiv Independent (lire son éditorial en français dans le Club de Mediapart).
Pour beaucoup, cette évolution préoccupante est, au moins en partie, liée au retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, en janvier 2025. « Les États-Unis sous Joe Biden n’avaient pas peur de dire les choses à notre gouvernement, et de souligner quand cela n’allait pas, rappelle Olha Kovalska, d’AntAc. Cela n’est plus le cas aujourd’hui. Ce genre de choses n’intéresse plus l’administration Trump. »
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Aucun autre exécutif n’a eu autant de pouvoir.
Olga Rudenko, journaliste
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Les partenaires européens de l’Ukraine ne semblent pas prêts à reprendre ce rôle. « Ils sont moins exigeants car ils considèrent que c’est la guerre. Mais cela ne nous aide pas. Si personne n’endosse ce rôle, des gens au sein de l’État profiteront de la situation », poursuit Olha Kovalska.
Tout en étant très attaché·es à leur souveraineté, nombre d’Ukrainien·nes, y compris de gauche, considèrent que les pressions internationales (notamment des États membres de l’Union européenne ou du G7) sont bienvenues pour faire évoluer leur gouvernement, sur les questions de respect de l’État de droit mais aussi sur les questions sociales.
Olga Rudenko, du Kyiv Independent, identifie d’autres causes à ce retour en arrière démocratique. D’abord, « l’expérience accumulée » de plus de trois ans à la tête de l’État sans vrai contre-pouvoir, en raison de la guerre et de la loi martiale qui s’applique. « Aucun autre exécutif n’a eu autant de pouvoir » que celui actuellement aux manettes, souligne la journaliste.
Ensuite, la grande popularité du président Zelensky au niveau international, qui peut rendre aveugle aux problèmes de sa politique intérieure. « C’est quelque chose sur lequel nous sommes très vigilants depuis 2022 : ce pouvoir et cette popularité dont jouit le président Zelensky pendant la guerre, et la possibilité qu’ils se transforment en quelque chose de néfaste. Nous avons toujours su que si cela commençait, nous devrions attirer l’attention à ce sujet », explique la journaliste.
Prendre la parole à ce sujet n’est pas si simple pour ces figures de la société civile. Elles sont conscientes que leurs critiques risquent d’être récupérées et instrumentalisées par les adversaires de l’Ukraine, en premier lieu la Russie. Ces critiques ne doivent pas conduire à couper les aides à l’Ukraine, insistent-elles : les États qui fournissent des armes le font « pour le peuple ukrainien, et non pour le président Zelensky ».
Elles rappellent surtout, à l’image d’Ukrainska Pravda, que « l’Ukraine doit rester une démocratie, même en temps de guerre » : « Sinon, nous perdrons non seulement notre territoire mais aussi notre identité et l’objectif principal de notre lutte commune depuis toutes ces années : devenir un pays européen, et non l’ombre de la Russie ou du Bélarus. »
Justine Brabant, 19 juillet 2025 à 18h06.