L’appel Solidarité avec les peuples en lutte contre la guerre, le colonialisme et la dictature ! en lien ici avec la liste de ses signataires, avait commencé à circuler pendant la « guerre des 12 jours ». Nous en avions alors eu connaissance par divers réseaux, et avions envisagé sa publication, pour discussion, lorsqu’il serait rendu public.

Cette mise en public a pas mal tardé et est intervenue finalement le 11 juillet, soit seize jours après l’arrêt de la « guerre des 12 jours ». Nous pouvons remarquer au passage qu’alors que des camarades et groupes que nous côtoyons souvent l’ont signé (le Réseau Bastille et la revue Adresses, pour ne pas les nommer), nous avons été tenus en dehors de cette initiative, à laquelle nous ne nous attendions d’ailleurs plus, car la logique aurait voulu une réécriture complète, et donc un autre appel, que celui initialement proposé.

Les quelques remaniements introduits confirment au contraire que les rédacteurs estiment que le « cessez-le-feu » de Trump n’a en rien modifié leurs analyses. Bombardements en Iran ou pas bombardements en Iran, une vérité permanente semble devoir demeurer : Israël « entend écraser l’Iran, soumettre les pays environnants, garder dans la région le monopole de l’arme nucléaire, et devenir la principale puissance régionale », c’est-à-dire, nous soulignons : « une puissance coloniale et occidentale dominant les pays et les peuples depuis la rive Sud de la Méditerranée jusqu’au détroit d’Ormuz. »

Autrement dit, pour les rédacteurs, l’État israélien n’est pas seulement en train de massacrer les Palestiniens à Gaza, de coloniser la Cisjordanien de mener des incursions au Liban et de plus en plus en Syrie, mais il est devenu d’ores et déjà pour tous les peuples de la région le principal oppresseur, y compris pour celles et ceux qui subissent l’oppression des mollahs ou d’Erdogan : Israël serait bel et bien en train de les coloniser tous jusqu’à l’extrémité orientale du détroit d’Ormuz !

D’ailleurs, est-il également écrit, la guerre de Netanyahou vise à un changement de régime en Iran, voire à la « partition » de l’Iran : la domination israélienne « occidentale » s’étendrait alors jusqu’aux abords de l’Indus, tel l’empire d’Alexandre le Grand !

On est surpris de réaliser qu’un tel délire ressort bel et bien de ce qui est écrit, bien que cela ait dû échapper à bien des signataires. En mode miroir, il dépasse celui des sionistes religieux d’extrême droite les plus exaltés. « Israël » mène donc la barque, il représente « l’Occident », et Trump, qui, comme il est écrit, a juste voulu tester ses armes et ralentir un peu le processus, ne fait que suivre. Il est en effet frappant de constater que, dans ce texte, Trump et l’impérialisme nord-américain n’ont en fait pas d’agentivité propre en dehors du fait d’être les partenaires suivistes, qui, parfois, le ralentissent un peu (mais pour mieux le soutenir le coup d’après), d’Israël.

Cette occultation des mobiles propres de Washington permet en même temps de limiter la description de la situation à la seule zone du Proche et du Moyen Orient.

Or, ni Trump en particulier ni l’impérialisme nord-américain en général ne sont de petits accompagnateurs d’« Israël ». Le bombardement éclair de l’Iran a été un coup d’État contre les prérogatives du Congrès US, suivi de la neutralisation du pouvoir judiciaire par rapport au président, par la Cour suprême, et il a suivi la gigantesque vague de manifestations No Kings du 14 juin.

La lutte sociale et démocratique aux États-Unis, avec la marche du coup d’État trumpiste, a probablement plus compté que les appels de Netanyahou dans l’intervention de Trump, d’abord contre l’Iran (mais avec des résultats réels impossibles à établir) puis en surplomb de l’Iran et d’Israël avec son cessez-le-feu.

En même temps, le jeu militaro-économico-diplomatique entre Washington, Moscou et Beijing n’a pas cessé tout au long de la « guerre des 12 jours » qui a eu des effets, si l’on peut dire, libératoires pour Poutine : les pires bombardements de l’Ukraine depuis le 24 février 2022 ont alors commencé.

Poutine n’a pas levé le petit doigt pour Khamenei. Mais si Trump et surtout ses conseillers à Washington ont pu penser que ceci allait contribuer à dévisser l’impérialisme russe de l’impérialisme chinois, ils ont dû depuis déchanter : les armes russes sur le front ukrainien sont de plus en plus chinoises, et en outre l’aide nord-coréenne en hommes est accrue – d’où la valse-hésitation américaine actuelle, se traduisant dans les sautes d’humeur de Donald. C’est dans ces conditions que Trump a donné son « ultimatum de 50 jours » à Poutine, pour tenter d’enfoncer les lignes ukrainiennes d’ici la fin de l’été.

Il est indispensable de comprendre ces éléments mondiaux décisifs pour la solidarité internationaliste avec les peuples d’Iran. Ce texte apporte légitimement son soutien aux victimes de la répression des mollahs et aux combattantes de Femme, Vie, Liberté et affirme à juste titre que seuls les peuples d’Iran renverseront ce régime. Mais il se contredit lui-même en disant, à quelques lignes d’intervalle, que Netanyahou veut opérer un changement de régime en Iran et que ce régime a été renforcé par la guerre.

Ce texte est présenté comme une tribune initialement proposée par Solidarité Socialiste avec les Travailleurs d’Iran (SSTI), dont le renversement du régime des mollahs est un objectif déclaré. Mais sa rédaction finale indique clairement l’intervention de secteurs politiques non iraniens soucieux sans doute de fédérer, mais sur une orientation qui soulève de sérieux problèmes du point de vue de la lutte des peuples d’Iran.

Il est permis en effet de se demander si c’est bien rendre service aux opposants iraniens de l’intérieur, à Femme, Vie, Liberté et aux syndicalistes indépendants, que de plaquer sur l’indispensable solidarité avec elles et eux une occultation totale des relations internationales déterminées par les affrontements sociaux et démocratiques mondiaux et notamment américains, effaçant au passage les actes et le nom de Poutine.

Est-ce leur rendre service que de gommer envers eux toute analyse sérieuse des rapports mondiaux entre les classes et, partant, entre les puissances impérialistes, pour, dans ce vide analytique béant, placer une vision mythique d’Israël en puissance dominante, non pas de la mer au Jourdain ni même du golfe d’Akaba à l’Oronte ce qui est déjà beaucoup, mais, quasiment, de Chypre à l’Indus ?

Car il se trouve que cette vision fantasmée correspond en fait à celle du régime iranien qui les réprime et les torture !

Le texte ajoute que « L’État d’Israël et les États-Unis ne sont pas les seuls États au monde à s’absoudre du droit international, mais ils sont les seuls à le faire avec cette ampleur, sans faire l’objet d’aucune sanction. Ce double standard est un scandale. » Équivoque formulation : qui sont ces autres États qui s’absolvent du droit international, mais quand même pas avec « cette ampleur » et qui, eux, seraient sanctionnés ? La Russie et la Chine, bien entendu. La guerre de Poutine en Ukraine est implicitement présentée comme ayant « moins d’ampleur » que la domination d’ « Israël » sur la totalité du Proche et du Moyen Orient !

Et que veut dire cette protestation contre le « double standard » : que, du point de vue du droit international, Israël et les États-Unis devraient eux aussi être sanctionnés, ou bien que la pleine réintégration, bien engagée en réalité, de la Russie poutinienne dans la « communauté internationale », doit être effective et totale quels que soient ses crimes génocidaires en Ukraine ?

Cette ambiguïté permet sans aucun doute la signature de ce texte par des courants de fait pro-poutiniens. Dans l’ambiguïté, c’est leur ligne politique qui passe, pas celle des signataires internationalistes leur servant de caution.

Les exigences mise en avant à l’encontre d’Israël à la fin du texte reprennent les formulations traditionnelles des mouvements dits pro-palestiniens, tournant autour de l’exigence de la rupture de toute relation avec Israël et ne comportant nulle exigence concrète qui permettrait la levée immédiate du blocus de Gaza et la fin de la colonisation en Cisjordanie. C’est qu’en effet, ces exigences concrètes, à savoir une intervention y compris armée de levée du blocus, ne peuvent qu’être adressées aux puissances européennes, à l’encontre de la politique de leurs gouvernements qui capitulent, sur ce sujet comme sur les autres, devant l’Axe Trump/Poutine. Or, ces puissances sont dans l’esprit du texte censées être cet « Occident » dont Israël serait le fer de lance de la Méditerranée à Ormuz voire plus loin encore … comme le disent les mollahs.

Au moment où paraissent ces lignes, l’intervention israélienne contre Damas, faite au compte de Trump, de Poutine et qui doit bien plaire à Khamenei, au motif fallacieux de la défense des druzes, confirme que ce dont Netanyahou comme Khamenei, Trump et Poutine, ont peur plus que tout, c’est de la révolution et du renversement des dirigeants par les peuples. Gageons que les mêmes courants politiques qui ont embrayé sans hésiter sur le soutien inconditionnel à l’État iranien contre Israël, auront les plus grandes difficultés à en faire autant s’agissant de la Syrie ! (1)

Il était par contre parfaitement possible et nécessaire de produire un appel unitaire qui ne raconte pas de telles fadaises où Trump et Poutine sont en fait remplacés par un Israël colossal. Il n’est pas surprenant dans ces conditions que les signataires comportent Gilbert Achcar, Nathalie Artaud, Manuel Bompard ou encore Arnaud Le Gall. La discussion, sur le fond, nous semble nécessaire avec d’autres signataires disant vouloir promouvoir un internationalisme non campiste véritable.

Le Comité de Rédaction d’Aplutsoc, 17/07/2025.

  1. Rappelons que l’agression israélienne contre la Syrie ne date pas des crimes de masse commis par les nervis du HTC contre les druzes, et avant eux contre les alaouites, mais de la chute de Bachar el Assad.