Selon un vieil adage, la lutte des classes est « internationale dans son contenu et nationale dans sa forme ». A certains moments, de plus en plus, la situation internationale interfère directement sur la forme nationale de la lutte des classes. C’est le cas actuellement en France, et certainement pas qu’en France.

Les larges masses perçoivent le danger de l’axe Trump/Poutine, de ce que la dirigeante de la CGT en France, Sophie Binet, quoi que l’on puisse dire de l’ensemble de ses positions, a été conduite à appeler, lors du congrès de la FSU à Rennes et à plusieurs reprises depuis, « l’Internationale fasciste de Trump/Musk/Poutine/Netanyahou ». A la base, on sent la menace et on se dit qu’il va falloir l’affronter, sans aucune confusion avec les discours guerriers – le plus souvent, faussement guerriers – de Macron, Starmer et Merz.

La confusion est généralement beaucoup plus grande dans les couches militantes, plus sujettes aux pressions idéologiques tout en s’imaginant en être mieux préservées. Beaucoup de cadres syndicaux, par les temps qui courent, se plaignent qu’il existe une certaine « sidération » ou une « inquiétude » parmi les travailleurs, qui gênerait les mobilisations. Ils parlent ainsi, sans bien s’en rendre compte, surtout d’eux-mêmes.

Dans la mesure où les directions syndicales nationales n’ont pas cherché à affronter l’exécutif Macron/Bayrou, mais sont allées participer à son conclave (ou ont demandé à y être admises), tout en ne centralisant pas les mouvements pour les salaires, les services publics et l’abrogation de la réforme des retraites, cet exécutif a franchi un premier petit bail, et, à présent, la situation internationale sert à un redressement relatif de Macron. En tant que président de la V° République, il utilise à fond ses « prérogatives » en matière de politique étrangère et de défense, la maîtrise du feu nucléaire comprise alors que celle-ci n’a aucun sens s’il s’agissait réellement d’aider immédiatement et efficacement le peuple ukrainien.

Les forces que Macron a, dans une certaine mesure, reprises, semblent au contraire en train d’abandonner Bayrou. Attaqué par Édouard Philippe qui parlait au nom du capital pour signifier qu’aucune concession sérieuse n’est admissible sur les retraites comme sur les autres sujets, Bayrou s’est tiré une balle dans le pied en fusillant son propre conclave, que la CFDT et le MEDEF cherchent à prolonger pour prolonger son gouvernement.

Cependant, l’éventualité d’un renversement de Bayrou par une motion de censure votée à la fois par la gauche et le RN ne comporte plus, au moment présent immédiat, l’évidence qu’avait celle du renversement de Barnier, à savoir que ceci serait une victoire sociale. Le renversement de Barnier a été accéléré par le RN s’inquiétant de sa base électorale alors que la grève dans l’enseignement le 5 décembre fut massive et politique et que d’autres mouvements se dessinaient. Le renversement de Bayrou surviendrait dans une situation où l’évidence démocratique de l’exigence d’un gouvernement du NFP n’existe plus.

Rappelons qu’après la défaite de Macron et la limitation apportée au RN lors des législatives de juillet 2024, le seul gouvernement démocratique possible était un gouvernement du NFP, avec Lucie Castet, car c’était le seul gouvernement susceptible de hausser les salaires, défendre les services publics et abroger la réforme des retraites. Le combat contre Macron pour imposer un tel gouvernement posait naturellement la question d’en finir avec le régime de la V° République en imposant une Assemblée constituante.

Les obstacles politiques à l’unité provenaient alors (et proviennent toujours) du fait que LFI, principalement, veut des présidentielles, si possibles anticipées, et pas l’affrontement social imposant une constituante, alors que ce serait là sauver le régime de la V° République au risque de l’élection de Le Pen. Et, d’autre part, le PS ne voulant pas de présidentielles anticipées, mais n’ayant aucune perspective révolutionnaire-démocratique de renversement du régime, a cherché des combinaisons parlementaires pour gagner du temps. C’est pourquoi, il n’a pas voté la censure contre Bayrou en échange de reculs partiels qui résultaient en fait de la grève politique du 5 décembre, et de l’ouverture du conclave, vitrifié depuis.

Les obstacles politiques à l’unité, unité dont les larges masses ont besoin, sont ceux signalés ci-dessus mais c’est la situation internationale qui les sur-détermine maintenant et qui, seule, les rend pour l’heure prédominants, écartant dans l’immédiat la possibilité démocratique de l’exigence d’un gouvernement du NFP.

Le moment révélateur à cet égard a été le vote à l’Assemblée nationale sur le soutien à l’Ukraine, le 12 mars, sur une résolution reflétant la réaction en urgence des exécutifs européens eux-mêmes confrontés à l’alliance Trump/Poutine, qui préconisait le renforcement de l’aide militaire pour que l’Ukraine soit « en position de négocier une paix solide », appelait l’accélération des procédures d’admission de l’Ukraine (sur sa demande, demande que soutiennent les syndicats ukrainiens) à l’UE, et préconisait la saisie des avoirs russes gelés pour les affecter au soutien militaire et à la reconstruction de l’Ukraine. Les partis gouvernementaux et LR ont voté pour sans ferme intention de suite, la résolution étant pour eux une réaction d’urgence au « tournant » américain. Le RN et les « ciottistes », qui sont en réalité contre, se sont abstenus. Le vote contre explicite est venu de LFI et du PCF : contre, notamment, l’expropriation des avoirs oligarchiques russes, un point de la résolution non souhaité par Macron qui ne la préconise pas !

Remarquons que le débat traverse l’APRÈS, situé au centre du NFP et souhaitant son unité, puisque ses députés, siégeant dans le groupe écologiste, ont voté pour, comme celui-ci et le groupe PS, sauf Alexis Corbière s’abstenant, ainsi que François Ruffin.

LFI et le PCF sont entraînés dans une sorte de course à l’échalote prétendument « pacifiste ». Prétendument, car la vérité est que la voie de la paix passe par l’affrontement avec Trump et Poutine alors que « la paix » avec eux est le plus sûr chemin vers la guerre. Ces faux pacifistes préparent donc, de facto, la guerre en nous y exposant désarmés, en y exposant les peuples. La dynamique dangereuse de cette orientation se manifeste honteusement dans la Une du journal l’Humanité du jeudi 27 mars. Sous le titre « les VRP de la III° guerre mondiale », n’importe quel travailleur s’attend à trouver les portraits de Trump et Poutine !

Que nenni : ce sont les ministres français (Lecornu) et allemand (Pistorius) de la Défense, le premier ministre polonais (Tusk) et la représentante de l’UE pour les Affaires étrangères, l’estonienne Kaja Kallas, qui sont représentés comme les figures d’un complot mondial pour la guerre. Tous sont des politiciens bourgeois plus ou moins libéraux, social-démocrate dans le cas de Pistorius. A ce titre, nous les combattons, sans les confondre avec les fascistes Trump et Poutine. L’Humanité les désigne comme ennemis principaux, en fait exclusifs, en accréditant leurs propres prétentions à se donner sérieusement les moyens de la guerre avec la Russie, ainsi que le mensonge selon lequel les « canons » ne peuvent être financés qu’au détriment du « beurre ».

Cette Une de l’Humanité restera l’une des Unes de honte historique de la longue histoire faite de hauts et de bas de ce journal, aux côtés des Unes célébrant le pacte Hitler-Staline ou appelant à fusiller les victimes des purges de Staline. La honte est du même niveau : car, en diffusant le mensonge d’une Europe qui veut la guerre, alors que les puissances impérialistes européennes sont prises à la gorge et ne demanderaient qu’à s’entendre avec Trump et Poutine, l’Humanité, le PCF et LFI roulent pour les impérialistes les plus puissants, et les plus dangereux.

Voilà pourquoi, malheureusement, la perspective démocratique d’un gouvernement du NFP, comme perspective immédiate, s’est éloignée : la situation internationale a verrouillé la division.

Ajoutons que dans le PS, cette situation fait le jeu des courants issus du « hollandisme » qui ne veulent pas d’une unité à gauche appuyée sur la volonté populaire de hausser les salaires, sauver les services publics et abroger la réforme des retraites. S’ils peuvent le faire, c’est principalement en raison de la division. Ils vont chercher à déstabiliser la direction de ce parti pour pouvoir aller le moins lentement possible vers des combinaisons gouvernementales avec les ci-devant macroniens qui, sans aider massivement, immédiatement et réellement l’Ukraine, nous racontent déjà que l’effort de guerre imposerait la retraite à 67 ans !

Répétons-le : la voie de la paix, c’est celle de l’affrontement avec Trump et Poutine ! Les larges masses et nous avec elles veulent la paix, et c’est pour cela qu’elles haïssent les tyrans, et plus que tout, les tyrans victorieux. Les faux pacifistes en suscitant la division qui nous affaiblit dans les combats sociaux, car ceux-ci ont besoin d’une perspective contre Macron et la V° République, nous exposent à la guerre, car la guerre viendra si les tyrans fascistes ne sont pas renversés.

La meilleure façon de les renverser n’est pas la guerre, mais la révolution. Et c’est la contre-attaque des peuples, le peuple ukrainien avec les Géorgiens et les nations d’Europe centrale contre Poutine, et dès maintenant les peuples canadien, groenlandais, mexicain et centro-américains contre Trump, qui est la meilleure aide aux Russes et aux Américains eux-mêmes contre Poutine et Trump.

Donc, l’aide militaire immédiate à l’Ukraine, des drones en quantité illimitée, des moyens anti-aériens en quantité illimitée, des avions non verrouillés par l’électronique impérialiste de Trump, cette aide là ne prépare pas la guerre, mais la défaite de Poutine et donc le soulèvement des peuples : c’est comme cela que l’on peut éviter la guerre ! – l’éviter, tout en la préparant.

Et faire cela n’aurait pas le coût de la loi de programmation militaire française ou du plan ReArm Europ de la Commission européenne. Ce serait en fait beaucoup mois cher. Cela dit, qui doit payer ? Les riches, évidemment !

La vérité, c’est que les « canons » – juste le nécessaire mais tout de suite, le « beurre » et l’écologie, ne sont pas incompatibles et qu’il n’y a pas à choisir. Les trois sont possibles et nécessaires, ensemble, si l’on fait payer les riches, si l’on prend le contrôle des industries militaires, si l’on n’obtempère pas aux diktats du capital.

Les diviseurs faussement « pacifistes » cherchent actuellement, dans les syndicats – CGT, FO, FSU, particulièrement – à empêcher toute dénonciation de l’axe Trump-Poutine. Ils combattent pour qu’on ne les associe pas dans la lutte alors que tel est le réflexe élémentaire de quiconque pense par lui-même. Ils n’ont pas digéré le pas en avant de la CGT sur cette question.

Mais ce faisant, que font-ils dans l’arène nationale de la lutte des classes en France ? Ils dressent l’obstacle de la division en cherchant à la rendre définitive. Ils sèment confusion et perturbation dans les luttes sociales qui se cherchent car les travailleurs ont besoin d’une perspective visant à battre les tyrans fascistes de la planète. Ils en ont besoin ici et maintenant pour combattre Macron, Bayrou, Retailleau, Borne et compagnie !

La reprise de la montée vers l’affrontement social en France a besoin d’un combat conscient et organisé pour l’unité sur :

  • Des armes tout de suite pour que l’Ukraine repousse les troupes russes !
  • Hausse des salaires ! Suspension de toutes les mesures contre la carte scolaire ! Abrogation de la réforme des retraites !
  • Imposons l’unité pour ces objectifs, et nous vaincrons contre Macron et Le Pen, et nous préparerons la défaite de Trump et de Poutine, pour rouvrir un avenir au genre humain, à nos enfants !

Le 28 mars 2025.