Tiré du bulletin du 9 février du Samizdat 2
Le 15 janvier 1972, lors de son arrestation à son domicile ukrainien, Léonid Pliouchtch est un inconnu de 33 ans. Mathématicien, communiste, il appartient à un petit groupe de défenseurs des droits de l’homme dans la très peu démocratique URSS de Léonid Brejnev. Mais, saisi par sa femme Tatiana, un comité de mathématiciens français, animé par Laurent Schwartz, premier médaillé Fields français, parvient à fédérer des centaines de collègues à travers le monde pour demander sa libération.
Lorsqu’éclate l’affaire, à l’Ouest, on ne connaît des opposants soviétiques que le dissident Sakharov, père de la bombe soviétique, bientôt Nobel de la Paix ; ou encore Soljenitsyne, auteur de L’Archipel du Goulag. Mais grâce au « Comité des mathématiciens » et à la ténacité de Tatiana Pliouchtch, discrètement aidés par des trotskistes de l’OCI, le cas Pliouchtch devient un tel symbole qu’il va amener le PCF, sommé de prendre position, à prendre ses distances avec l’Union soviétique.

Ce documentaire réalisé par Mathieu Schwartz, petit neveu de Laurent Schwartz, repose sur le témoignage inédit et exclusif de Tatiana Pliouchtch, la femme de Léonid, mais aussi sur celui de Michel Broué, cheville ouvrière du comité des mathématiciens, de Pierre Juquin, alors au comité central du PCF, de Laurent Mauduit, ancien trotskiste, ou de Bernard Guetta, alors au Nouvel Obs.
· Réalisé par : Mathieu Schwartz
· Image : Gabriele Buti et Daphné Turpin
· Montage : Marie Luquet-Courbon
· Durée : 57′ / Année : 2024
· Coproduction : Tournez s’il Vous Plaît / LCP-Assemblée nationale
Diffusions :
- Lundi 10 février à 20h30
- Lundi 17 février à 00h30
- En replay sur LCP.FR et la chaîne YouTube de LCP
Suivi d’un débat présenté par Jean-Pierre Gratien
Excellent documentaire ! A voir ou revoir en replay sur la plateforme de LCP.
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https://www.mediapart.fr/journal/politique/090225/ces-mathematiciens-qui-firent-plier-le-kremlin
Ces mathématiciens qui firent plier le Kremlin.
Dans un documentaire pour La Chaîne Parlementaire (LCP), Mathieu Schwartz raconte le combat mené par son grand-oncle Laurent Schwartz et par Michel Broué pour la libération de Léonid Pliouchtch, interné dans un hôpital psychiatrique spécial de l’ancienne Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS), un film émouvant sur une histoire qui a ébranlé la gauche.
Par Laurent Mauduit
Il y a de nombreuses manières de regarder le remarquable documentaire que Mathieu Schwartz vient d’achever sur l’affaire de Léonid Pliouchtch, diffusé par la chaîne de télévision LCP, Lundi 10 Février 2025, car le film joue sur des registres différents. Il est souvent émouvant, tant le courage de Léonid Pliouchtch, né en 1938 et mort en 2015, rescapé d’un hôpital psychiatrique spécial de l’ancienne URSS, comme celui de sa femme, Tatiana Pliouchtch, née en 1937 et morte en 2022), apparaît admirable et tant la pugnacité de ceux qui se sont mobilisés pour arracher sa libération force le respect, mais il est aussi une invitation à la réflexion, car le film met en scène une histoire peu connue, qui a pourtant constitué un chaînon majeur dans l’histoire de la crise de l’URSS, dans l’histoire de l’effondrement du Mur de Berlin et dans l’histoire de la gauche française.
Cette histoire que met en scène le documentaire et que Mediapart a déjà évoquée, est celle du mathématicien ukrainien Léonid Pliouchtch, qui adhère toujours dans les années 1960 aux idéaux du communisme, mais qui entre progressivement en dissidence, estimant qu’ils sont dévoyés par le régime de Léonid Brejnev, et qui milite dans des mouvements de défense des droits humains. Il a été arrêté le 15 janvier 1972 et il a été interné au mois de juillet 1973 dans un hôpital psychiatrique spécial à Dniepropetrovsk, en Ukraine, un établissement géré en direct par le ministère de l’intérieur soviétique. Il y est soumis contre son gré à de terribles traitements chimiques.
Le documentaire raconte comment des mathématiciens français ont eu connaissance du sort terrible qui était réservé à leur collègue et comment ils se sont mobilisés pour organiser sa défense.
Tout commence grâce à Tania Mathon, née en 1924 et morte en 2008, une française d’origine russe qui travaille au Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). Parlant couramment le russe, elle a d’innombrables contacts en URSS et notamment dans les milieux dissidents. Amie d’enfance d’Elena Bonner, née en 1923 et morte en 2011, l’épouse d’André Sakharov, né en 1921 et mort en 1989, prix Nobel de la paix en 1975, Tania Mathon a accès par l’intermédiaire du couple à de nombreuses informations sur l’opposition et la répression qu’elle subit.
C’est elle, la première, qui alerte en France, à la fin de 1973, sur le sort de Léonid Pliouchtch et d’un autre mathématicien, Iouri Chikhanovitch, qui est un ami d’André Sakharov et d’Elena Bonner. Elle saisit en particulier Laurent Schwartz, né en 1915 et mort en 2002, le géant français des mathématiques, médaille Fields et par ailleurs grand-oncle du réalisateur du documentaire. Par les mêmes connexions amicales, un autre mathématicien plus jeune, Michel Broué, qui est également militant de l’Organisation Communiste Internationaliste (OCI), est lui aussi saisi du cas de Léonid Pliouchtch.
C’est donc eux deux, Laurent Schwartz et Michel Broué, avec le renfort d’un troisième mathématicien célèbre, Henri Cartan, né en 1904 et mort en 2008, qui vont des mois durant mener campagne, au début avec des moyens dérisoires, pour alerter l’opinion sur la gravité de la situation de Léonid Pliouchtch. C’est ce combat que raconte le documentaire, avec toutes ses péripéties, la création du comité des mathématiciens qui va bientôt avoir des antennes dans le monde entier, la tenue du meeting du 23 octobre 1975 au Palais de la Mutualité à Paris, avec la participation de leaders de toute la gauche politique et syndicale française, à l’exception de la Confédération Générale du Travail (CGT) et du Parti Communiste Français (PCF), et finalement, immense victoire, la libération de Léonid Pliouchtch le 10 janvier 1976.
Ce récit est émouvant pour d’innombrables raisons. D’abord, le documentaire met en scène Laurent Schwartz, qui fut une autorité morale en France durant plusieurs décennies, qui s’est battu pour Léonid Pliouchtch avec la même énergie qu’il s’était battu, auparavant, pour que la vérité éclate sur l’assassinat en Algérie de Maurice Audin, né en 1932 et mort en 1957.
Le film insiste à juste titre sur le fait que Laurent Schwartz et Michel Broué ont eu l’intelligence de faire de Léonid Pliouchtch le symbole de la lutte pour la libération des prisonniers politiques dans l’ancienne URSS de la même façon que Maurice Audin a été l’emblème des exactions et des tortures commises par l’armée française pendant la guerre d’Algérie.
Le film donne aussi la parole à Tatiana Pliouchtch peu avant qu’elle ne disparaisse. La simplicité et la modestie de l’épouse de Léonid Pliouchtch, la force inébranlable qui émane de sa personne et le récit émerveillé qu’elle fait de son arrivée en France, rien de tout cela ne laisse indifférent. Mon confrère François Bonnet avait déjà fait un portrait d’elle, la présentant comme un roc face au KGB. En l’écoutant dans le documentaire, nous sommes éblouis par cette belle personne et nous éprouvons exactement la même impression.
Au-delà de l’émotion que suscite le documentaire, il a aussi l’intérêt d’éclairer un chaînon important de l’histoire de la gauche française. Car à l’époque, le PCF est encore un parti stalinien qui obéit en tous points aux ordres du Kremlin, mais l’écho planétaire de la campagne pour la libération de Léonid Pliouchtch va le placer en porte-à-faux. Sa situation est si inconfortable et son absence au meeting du 23 octobre 1975 au Palais de la Mutualité sème un tel trouble, y compris dans ses propres rangs, que le PCF ne parvient plus à afficher sa solidarité avec le Kremlin.
Un an après ce premier meeting, quand le comité des mathématiciens tient un nouveau rassemblement dans la même salle, en défense de trois prisonniers dans les pays de l’Est et de trois prisonniers en Amérique Latine, avec le soutien de toute la gauche et de nombreux intellectuels, absents de Paris, Yves Montand et Simone Signoret envoient un télégramme, le PCF est contraint de se désolidariser de Moscou.
Le documentaire donne la parole à Pierre Juquin, qui, à l’âge de quatre-vingt-quatorze ans, a encore bon pied bon œil et qui raconte avec jubilation comment il a eu le grand plaisir de venir à la tribune du Palais de la Mutualité, mandaté par le bureau politique du PCF, pour condamner toute atteinte aux droits humains dans les pays du glacis stalinien. À son grand sourire, nous devinons que ce fut un des moments importants de son cheminement politique d’oppositionnel à l’intérieur du PCF. Pierre Juquin finira par être exclu du PCF en 1987.
Le film met en lumière l’impact historique de la campagne pour la libération de Léonid Pliouchtch, car elle conduira à la première manifestation de prise de distance du PCF vis-à-vis de Moscou. Avec la révolution hongroise en 1956 et avec le Printemps de Prague en 1968, c’est l’un des chaînons d’une longue histoire qui conduira finalement à l’effondrement du Mur de Berlin en 1989.
Qu’il me soit permis d’ajouter un ultime commentaire, plus personnel. Comme je le raconte dans un livre coécrit avec Denis Sieffert, éditorialiste à Politis, « Trotskisme, histoires secrètes de Pierre Lambert à Jean Luc Mélenchon », aux éditions des Petits Matins, en 2024, nous avons vécu tous les deux de très près cette campagne pour la libération de Léonid Pliouchtch car, jeunes, nous étions militants de l’OCI et nous y avons participé avec énergie. Mathieu Schwartz a recueilli notre témoignage.
À l’époque président de l’Union Nationale des Etudiants de France (UNEF) Unité Syndicale, Denis Sieffert a même été l’un des orateurs du meeting du 23 octobre 1975, qui a été le point de bascule conduisant à la libération de Léonid Pliouchtch, meeting qui n’aurait jamais eu ce retentissement si l’OCI n’y avait investi toutes ses forces, comme le souligne le documentaire.
Quand nous repensons à ce que fut l’OCI dans ces années, il y a beaucoup de ses caractéristiques qui font froid dans le dos et qui nous ont conduits tous les deux à rompre dans les années 1980 avec ce courant du trotskisme français, en particulier les purges incessantes qui ont jalonné son histoire et sa relation pour le moins distendue avec la question de la démocratie, mais, dans nos mémoires, il y a aussi quelques motifs de fierté à avoir cheminé de la sorte.
Le principal d’entre eux est d’avoir conduit des campagnes énergiques contre la monstrueuse déformation du socialisme qu’a été le stalinisme. C’était cela qui nous avait conduits à rallier le trotskisme. A l’époque, il incarnait pour nous la vision d’un socialisme antitotalitaire.
Même si nous avons par la suite rompu avec ce courant politique, la participation au combat pour la libération de Léonid Pliouchtch reste donc dans nos mémoires comme une des plus belles pages de notre engagement en faveur d’un socialisme à visage humain. Le documentaire ne le suggère que de manière fugace, ce n’est pas son objet, mais, à ceux qui ont vécu cette histoire, il fait, pour cette raison aussi, chaud au cœur.
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