Le fait peut-être le plus significatif de l’état du monde durant ces dernières semaines, est que l’entièreté des chefs d’Etat et dirigeants politiques ont pris tout à fait au sérieux, et à la lettre, les déclarations de Donald Trump à propos du Groenland, du Canada, de Panama et du golfe du Mexique. En d’autres temps – les temps de Trump n°1 – ils auraient tous regardé ailleurs, voire pouffé de rire.

Cette fois-ci non : donc, il est intégré dans la conscience planétaire (même Bayrou !) que, oui, les Etats-Unis pourraient lancer une agression armée, ou plutôt des agressions armées, sur l’ensemble du continent nord-américain. On ne saurait trouver meilleure manière de célébrer le 10° anniversaire de l’annexion de la Crimée par Poutine, qui arrive dans quelques semaines …

Aux Etats-Unis, les manifestations, avec les féministes comme force entrainante, se sont multipliées dans tout le pays à l’approche de ce qui est présenté comme le grand saut. Néanmoins, s’il ne manque pas d’usines à phrases, il manque cruellement de forces organisées se préparant à affronter éventuellement, dans les rues et les quartiers des grandes villes américaines, les forces armées fédérales que Trump dit vouloir lâcher sur les migrants, pour commencer les déportations vers le Sud du Rio Grande.

La capitulation du Sénat, en tant que « vieille institution », semble avoir commencé avec l’audition du suprématiste blanc, harceleur et taré notoire Pete Hedsegh, nommé à la tête du Pentagone. La présidence Trump II commencera avec une centaine de décrets, sans réunion du Congrès, par lesquels le pouvoir exécutif commencera de fait à faire la loi aux Etats-Unis. Ce qui constitue déjà un coup d’Etat constitutionnel, à l’ombre de la menace de violence politique qui pèse depuis le 6 janvier 2021.

Certes, les contradictions ne manquent pas. Tout le monde se dit que Trump II, Bonaparte suprême des Etats-Unis, ne peut que difficilement supporter de se faire voler la vedette par Elon Musk, « président du monde » non élu et postiche, parce que représentant, dans sa folie elle-même, de la couche supérieure du capital voulant s’accumuler à toute force, qui fusionne le secteur technologique le plus productif, hight-tech, et la finance rentière et mafieuse la plus parasitaire, celle des cryptomonnaies et des réseaux de fake news. Il lui a cependant concédé la non-expulsion des titulaires de visas pour travailleurs très qualifiés (du moment qu’ils ne sont pas syndiqués !).

Coup de maitre – ou pas ? – Trump a désamorcé la menace de la grève générale des dockers de la côte Est, du Maine au Texas, qui menaçait pour le 15 janvier, en recevant les grosses pointures de leur syndicat à Mar-a-Lago et en discutant en direct avec le patronat d’un accord qui protège leurs 85 000 syndiqués de la précarisation par l’automation … mais pas les nouveaux embauchés. Le voila qui se pose ainsi en Bonaparte entre patronat et Labor, bien entendu au compte des intérêts généraux du capital. Mais ceci ne cadre pas avec le « projet 2025 » qui est le cœur de ce pour quoi le capital financier-high tech-parasite compte sur lui : l’intégration-destruction des syndicats.

Bref, les contradictions s’accumulent. Cela va tanguer. Mais les premiers jours seront très importants. Si les rafles commencent, comme elles ont en fait déjà commencé en Californie de la part de la police fédérale des frontières, avec des provocations au cœur des mégapoles non trumpistes comme New York, Chicago et Los Angeles la brûlée, il faut que la résistance soit à la fois massive et physique. Cette première bataille, annoncée par Trump qui en a même désigné le terrain, pèsera. Courage à nos camarades américains.

Sinon, le fait international notable en cette veillée d’arme est bien entendu le cessez-le-feu à Gaza, qui a consisté d’abord, sitôt annoncé pour dans trois jours, dans un redoublement du massacre.

Ses termes sont établis depuis plus de 6 mois. La question est donc : pourquoi maintenant ?

On y répond en général en disant que parce que nous sommes à la veille de l’investiture de Trump, comme si Netanyahou et le Hamas avaient été d’accord pour lui faire ce cadeau. On oublie toujours le fait énorme et imprévu par les uns et les autres (Trump, Biden, Netanyahou, le Hamas) de la révolution syrienne. Celle-ci ne serait pas pour quelque chose dans l’adoption d’un cessez-le-feu connu et prévu depuis des mois, pour pouvoir adapter le dispositif de massacre des uns et des autres à cette victoire des peuples de la région, qui renforce aussi, de fait, le peuple palestinien, et a déjà produit un début meurtrier d’intervention israélienne en Syrie ? On dirait que non. N’en croyons rien. De Trump au Hamas et aux parrains de ce dernier, on a peur de cette irruption comme du pire qui puisse arriver.

En attendant, Netanyahou est confronté au désir de paix des Israéliens, qui savent qu’il a sacrifié et sacrifierait volontiers encore bien des otages, ce qui complique la mise en œuvre de l’expulsion des Palestiniens de Cisjordanie, le vrai deal effroyable qui pourrait se cacher, mal, derrière le « cessez-le-feu ».

Et puis, donc, on s’attend à la mise de l’Ukraine sous pression pour qu’elle accepte l’occupation d’une grande partie de son territoire. L’enjeu est européen : il s’agit de placer l’Europe en situation de vassalisation et de décadence. C’est là le programme que le nazi, pardon le libéral, autrichien Herbert Kikl, en charge de la formation du gouvernement, vient de présenter :

1°) l’Union Européenne ne doit pas disparaître mais être réformée pour …

2°) l’ « asile zéro » envers les migrants, réfugiés, musulmans, arabes, noirs et basanés, ukrainiens compris !

3°) la « famille à 3 composantes » : des mamans, des papas, des zenfants, et pas de ratons-laveurs.

4°) la fin immédiate des « combats absurdes » en Ukraine, évidemment …

5°) la lutte européenne contre le « communisme climatique ». Oui, oui, le « communisme climatique ».

Voila l’Europe sous la domination de l’axe Trump/Musk/Poutine, l’Europe de la décadence impérialiste (multipolaire, of course !). On parle beaucoup d’indépendance voire de rebond militaire de l’Europe, mais les Etats capitalistes d’Europe en sont incapables. La voie indépendante vers l’émancipation existe, la résistance ukrainienne et la révolution syrienne sont là pour le rappeler. La situation française participe totalement de cette crise globale : il faudra revenir très vite sur cette articulation !

VP, le 19/01/25.