Discours d’Alfons Bech Peiró délivré devant le Commissariat de Police de la Vía Laietana de Barcelone où il avait été torturé en 1969. Ceci a été fait dans le cadre de la campagne pour récupérer le bâtiment, organisée par la Commission Dignité, lors de la manifestation du 5 novembre 2024. Ce document est l’un des derniers que Jean Puyade nous a transmis pour diffusion.
Vía Laietana, n° 43. Répression et torture Rassemblement du mardi 5 novembre 2024, à 19 heures, angle Vía Laietana, carrer del Doctor Joaquín Pou. – Nous ne voulons plus de ce Commissariat – Nous voulons un centre d’interprétation de recherche historique sur la mémoire de la répression. – Nous dénonçons les tortionnaires, les tortures, les sévices et les mauvais traitements.
Commission de la Dignité. Assemblée des personnes victimes de la répression. Campagne de la Commission Dignité pour récupérer le bâtiment pour la mémoire historique.

Discours
Je tiens tout d’abord à remercier la Commission de la Dignité pour toutes les manifestations que vous organisez et à présent, je vais lire mon discours.
En février 1969, je me suis retrouvé enfermé pendant six jours dans ce commissariat.
L’État d’exception avait été déclaré et la police pouvait arrêter quiconque tous les jours qu’elle voulait. J’habitais dans le quartier d’Hostafrancs à Barcelone et je venais d’avoir vingt ans.
Vers deux heures du matin, deux policiers de la BPS (Police Politique) sont venus chez moi ; je vivais avec ma grand-mère. Quand j’ai entendu la sonnerie, je suis resté comme paralysé. C’est elle qui a ouvert la porte. Le sereno i – c’était un ami de mon père –, très nerveux, quand il est entré avec eux dans la chambre, me voyant sur le lit, m’a demandé de ne pas opposer de résistance. Mais quelle résistance voulait-il que j’oppose ? Le motif de mon arrestation était d’avoir aidé un camarade d’une organisation trotskyste à trouver un endroit pour polycopier des feuilles clandestines. Lui, plus jeune que moi, m’avait dénoncé sous la torture.
Ces six jours au commissariat furent effroyables. Moi, j’étais quelqu’un sans importance, un tout petit poisson. À part quelques coups de poing, la torture fut pour moi surtout psychologique. Rester debout toute la nuit, me faire descendre au cachot, m’appeler dès que je plongeais dans le sommeil, me faire descendre à nouveau au cachot, m’obliger à rester debout toute la nuit. Mais surtout, c’était de savoir que j’étais entre leurs mains tant que durerait l’État d’exception.
Le policier ne cessait de me répéter : « Chacun sera jugé selon ses œuvres ; il paiera ce qu’il mérite !» ii. Au bout de six jours, au moment où je me suis trouvé devant la feuille de papier pour signer, j’ai eu un instant de rébellion et j’ai pensé à la déchirer. Mais alors, j’ai pensé aux beignes auxquelles j’allais avoir droit et, avec rage, j’ai finalement signé la déclaration.
Sortir du commissariat fut une libération. Nous étions un groupe de quatre. Dans le fourgon, le plus âgé d’entre nous – c’était un militant de Bandera Roja iii –, s’est mis à chanter des chants révolutionnaires, et les autres trois, nous avons repris. Deux femmes jeunes s’y trouvaient aussi et elles nous regardaient comme si nous étions devenus fous. C’est comme ça que nous sommes entrés à la Modelo en chantant Bella Ciao.
Au cours des six mois où je suis resté à la Modelo iv, j’ai juré qu’ils me le paieraient. J’ai connu plusieurs organisations politiques qui se trouvaient dans la galerie des jeunes, la sixième galerie ; des gens du PSUC v, les plus nombreux, des maoïstes du PCE-ml, le FOC-FLP, le PC (Internationaliste), des anarchistes, le FLP palestinien, des militants des Commissions Ouvrières (CCOO) et même un monarchiste carliste ! Mais finalement, j’ai rejoint le même parti que celui du militant qui m’avait dénoncé sous la torture, le POR(t) trotskyste. L’idée de la IVème Internationale comme parti mondial de la révolution socialiste m’avait semblé la meilleure pour lutter contre le système capitaliste.
Ces mois-là ont été pour moi comme une université intensive qui a changé absolument toute ma vie. Quand j’y suis entré, j’étais un ouvrier électricien et quand j’en suis sorti j’étais décidé à être un révolutionnaire professionnel.
L’année 1969, le régime poursuivait les syndicalistes, les militants politiques, les jeunes ; en prison, le nombre des prisonniers politiques ne cessait de croître. Dans la galerie des jeunes, nous tenions des assemblées, des débats, nous lisions des livres interdits que nous refilaient en cachette les gens de nos familles, ils changeaient les titres ou les couvertures. Nous discutions beaucoup, nous apprenions des chants révolutionnaires, on jouait aux échecs, à la pelote basque ou à saute-mouton.
Mais un camarade du PSUC fut envoyé à nouveau au commissariat de Vía Laietana. De la Modelo à Vía Laeietana. La répression était toujours suspendue au-dessus de nous comme une épée de Damoclès et nous le savions tous.
Après six mois, la sortie de la Modelo fut accidentée. Un camarade prisonnier de droit commun s’était coupé un doigt dans l’atelier et il ne recevait aucun soin. Nous étions six prisonniers politiques à partager la cellule avec lui dans ce mois d’août. Nous avons organisé un mouvement de protestation et une grève de la faim. Le directeur de la prison a dû interrompre ses vacances. Il voulait nous faire passer en Conseil de guerre pour rébellion. Et il nous a enfermés dans les quartiers de haute sécurité pour nous punir. Et cela se passait précisément quand ma famille était en train de collecter l’argent pour payer la caution pour pouvoir me faire sortir. Mais il y a eu des campagnes [de solidarité] à l’étranger et Radio Pirenaica vi a diffusé l’information. Relégué pendant trois jours à l’isolement, on me laissa finalement en liberté provisoire. La caution avait été payée à partir de fonds destinés aux prisonniers politiques catalans.
Quand je suis sorti, je voyais partout des fantômes. J’étais en plein syndrome de persécution ; à tel point que, quand le lendemain, on a sonné à la porte, j’ai cru que c’était à nouveau la police. Et j’ai fait une bêtise qui aurait pu me coûter très cher. J’ai fermé la porte de chez moi à l’intérieur avec la sécurité et depuis la cuisine, j’ai sauté dans le vide pour aboutir sur la terrasse d’un bâtiment qui était plus bas. Ensuite pour rentrer à nouveau dans mon appartement, j’ai dû passer par le balcon d’un voisin qui était à côté. Ce traumatisme de persécution a duré pendant des années et me provoquait constamment des cauchemars.
Je passe à quatre ans plus tard. En 1973, je travaillais à Barcelone dans l’usine de métaux Monoplat, dans le quartier de Poble Nou. Nous étions environ six cents travailleurs et travailleuses, en majorité des femmes. Nous avons commencé une grève du zèle pour l’augmentation de la paie des primes de production. Mais celui qui était à la tête de la lutte avait touché une indemnisation et nous avait laissés sur le carreau. Cela faisait seulement six mois que je travaillais dans cette usine. J’avais participé à d’autres luttes, parmi lesquelles l’occupation de SEAT. J’étais conscient que si l’on abandonnait la lutte, ce serait une défaite. J’ai écrit un tract et des camarades des Commissions Ouvrières l’ont diffusé le matin aux portes de l’usine. Il appelait à une assemblée générale à l’heure du casse-croûte. À 9 heures, le réfectoire était plein à craquer. Soudain, le gérant, monsieur Moles, est apparu accompagné de ses cadres. Les murmures se sont peu à peu éteints. Comme ils étaient sur le point de partir, je me suis levé et j’ai dit : « Puisque nous avons devant nous la direction, nous disons que nous voulons l’augmentation des primes et que nous poursuivrons notre mouvement de baisse de production jusqu’à ce que nous l’obtenions ». Les applaudissements et les cris ont éclaté et la direction a tourné les talons. La lutte a duré plusieurs semaines. Les femmes se sont engagées dans la lutte et elles poursuivaient les cadres quand ils sortaient de l’usine. Le comité de grève était composé d’une jeune femme de dix-neuf ans, d’un apprenti de seize ans et moi qui en avais vingt-quatre.
Le 20 décembre, jour de l’attentat contre Carrero Blanco, a coïncidé avec le début du procès contre Camacho et d’autres dirigeants des Commissions Ouvrières, dénommé « 1001 ». Le gérant nous a alors convoqués tous les trois dans son bureau et il nous dit : « Vous ne savez pas que le Parti Communiste et les Commissions Ouvrières ont appelé à cesser les grèves et les manifestations ? » J’ai alors répondu que nous n’avions pas obtenu ce que nous voulions et que, par conséquent, nous allions poursuivre la grève.
Finalement j’ai été licencié, mais les primes ont été augmentées ! Dans cette grève victorieuse, le climat de l’usine avait complètement changé.
Pour toucher mon indemnité de licenciement, monsieur Moles me fit venir dans son bureau. Ses paroles ne se sont jamais effacées de ma mémoire : « Monsieur Bech, vous êtes un révolutionnaire. Mais sachez que quand Franco mourra, mais dès à présent, et à partir de maintenant, nous parlons déjà, avec messieurs Carrillo, González et d’autres, et il n’y aura pas de révolution. Ceux que je dois craindre, ce sont des révolutionnaires comme vous. Mais si après la mort de Franco, nous parvenons à maintenir une stabilité pendant six mois, ne vous faîtes pas de souci, car moi je continuerai à rester toujours au sommet ».
En effet, il n’y a pas eu de révolution. Nous les révolutionnaires, nous étions très jeunes, nous étions divisés et surtout nous n’avions pas à nos côtés pour nous conseiller, des camarades des générations qui nous avaient précédés.
En 1974, nous étions plusieurs centaines, à proclamer le Parti Ouvrier Révolutionnaire d’Espagne (PORE) – devenu ensuite le POR – qui se donnait comme objectif de transformer la chute de la dictature en amorce de la révolution prolétarienne.
Mais l’opération de la transition espagnole était en préparation depuis plusieurs années. Et avec l’appui international. Il restait encore les braises incandescentes des Mai 68 français et tchécoslovaque, du [Mai rampant de ] 69 des conseils d’usine d’Italie. En 1974, les dictatures de Grèce et du Portugal sont tombées. Le mouvement ouvrier d’Espagne ne cessait de croître avec force et il était l’un des plus puissants d’Europe ; des milliers d’hommes et de femmes militantes ouvrières clandestin-e-s et semi clandestin-e-s, des chanteurs de protest songs, des artistes, des poètes, des paysans, prêts à en finir avec la dictature fasciste la plus longue d’Europe ! Les USA, l’Europe et le Kremlin craignaient que cela ne se transforme en Révolution ! Tous ensemble, ils ont œuvré pour sceller un pacte, pour un passage plus ou moins pacifique vers un nouveau régime avec une façade et des formes démocratiques avec des élections et des partis, mais qui maintiendrait les structures du vieil État. L’acceptation du roi nommé par Franco a été la concrétion de ce régime. Jamais le franquisme n’a été jugé. Quand Carrillo a embrassé le drapeau de la monarchie, nombre de militants communistes se sont mis à pleurer. La république, l’autodétermination nationale et le socialisme étaient reportés à plusieurs décennies.
J’achève. Ce commissariat est le symbole même du pouvoir de la vieille structure franquiste dans l’État que nous avons à l’heure actuelle. Les racine du franquisme sont ici ; elles sont dans la répression du 1er octobre 2017 vii ; elles sont dans le discours du roi du 3 octobre ; dans les pouvoirs économiques ; dans le mépris envers le peuple.
Le combat par conséquent continue, le combat pendant le franquisme, la « transition », le « procès » viii, le « 15 M » ix, sont autant d’étapes différentes d’une révolution interrompue. Ce sont autant « d’essais généraux » dont nous devons tous et toutes, tirer les leçons pour mieux nous préparer.
Je continue à croire en la Révolution, mais nous avons besoin de nous écouter, les vieilles et les jeunes générations afin de parvenir à des conclusions communes si nous voulons vaincre.
Ensembl@, nous pouvons. Merci de m’avoir écouté.
Alfons Bech
Notes
ile sereno : gardien de nuit d’un pâté de maisons. Dans les grandes villes, il avait les clés des immeubles du quartier ; il était chargé de surveiller la rue et de veiller à l’ordre. Sous le franquisme c’était quasiment toujours un indic.
iiphrase sarcastique à connotation biblique qui n’est pas sans rappeler le « Quien tal hace, que tal pague » du Don Juan de Tirso de Molina ; un flic sadique jouant les intellectuels…
iii Organisation Communiste d’Espagne. Drapeau Rouge, organisation maoïste.
iv la Cárcel Modelo // la Prison Modèle : la prison centrale de Barcelone.
v PSUC (Partit Socialista Unificat de Catalunya // Parti Socialiste Unifié de Catalogne), modalité catalane du Parti Communiste d’Espagne.
viRadio España Independiente dite Radio Pirenaica // Radio Pyrénéenne était une station de radio créée par le PCE, censée se trouver dans les Pyrénées mais diffusant en réalité depuis Bucarest en Roumanie. Elle était en concurrence, pour les Espagnols réfugiés ou de l’intérieur de la Péninsule, avec les émissions en castillan de la BBC britannique et de RFI à Paris. Ces radios tentaient de combattre la propagande de la dictature franquiste.
vii1er octobre 2017, jour du référendum catalan pour l’indépendance – proclamée et suspendue immédiatement par Carles Puigdemont –.
viiiLe « procès // le processus », il s’agit du mouvement engagé par les nationalistes catalans pour l’indépendance.
ixLe « 15 M », le 15 mai 2011, le mouvement des « Indignés » et de l’occupation des places.
PS : dans le montage audiovisuel, le discours en catalan, sous-titré en castillan, d’Alfons Bech Peiró, est ponctué de photos correspondant à divers épisodes de la lutte contre la dictature franquiste.
Le discours s’ouvre et se conclut par la très belle chanson en catalan, de María del Mar Bonet « Qué volen aquesta gent ? » (« Que veulent-ils ces gens-là ? »), qui date de1968. La chanson fut interdite par la censure franquiste. Elle évoquait l’assassinat d’un jeune étudiant de 23 ans Rafael Guijarro Moreno que la police avait précipité par la fenêtre de son domicile lors d’une perquisition. À l’heure actuelle, cette chanson est souvent reprise lors des rassemblements ou des meetings, tout comme celle de Luis Eduardo Aute, en castillan, « Al alba », (« À l’aube ») qui rappelle l’exécution des 5 derniers fusillés du franquisme – 3 du FRAP et 2 de ETA –, le 27 septembre 1975.