I. Une victoire populaire.
L’effondrement du régime baathiste syrien, avec la fuite de Bachar el Assad à Moscou et la disparition du « boucher » Maher el Assad [NB : il serait en Russie], est un évènement mondial de tout premier plan, qui vient bousculer toutes les représentations « géopolitiques » convenues et dominantes.
Celles-ci tentent de se protéger en commençant par nier le fait que cet effondrement constitue une victoire populaire, donc une victoire démocratique et prolétarienne.
Le principal argument en ce sens invoque bien entendu la nature de l’organisation armée qui a déclenché le processus d’effondrement en effectuant une percée d’Idlib vers Alep au matin du vendredi 28 novembre 2024, percée rapidement suivie de la libération d’Alep et du retour des réfugiés avec ou sans armes.
Sous l’effet de cet ébranlement absolu que fut la libération d’Alep, ville dont la destruction et la prise par les forces russes et iraniennes en 2015 avait signifié la défaite de la révolution syrienne et dont la libération inversait cet ordre établi alors, tout le pays est entré en mouvement et, quelques jours plus tard, la même organisation s’autoproclamait détentrice du pouvoir à Damas.
Celle-ci, le HTS ou HTC (Hayat Tahir al-Cham, Front de Libération du Levant) est d’origine djihadiste, issue de la branche syrienne d’al-Qaïda, al-Nosra. Elle n’est plus djihadiste au sens où elle a renoncé, depuis 2016, au « djihad mondial » pour se définir comme syrienne avant tout, mais elle est toujours islamiste, considérant la sharia comme le fondement nécessaire de l’ordre social, programme parfaitement réactionnaire.
Mais sa sortie de l’enclave d’Idlib répondait aux contradictions qu’elle y a rencontrées : impossibilité et finalement renonciation à imposer la sharia, poussée populaire exigeant la rupture du statu quo, nourrie de plus par les bombardements russes. A partir d’Alep, HTS a été porté, de gré ou de force, par le flot populaire qui a vu aussi l’irruption de plusieurs autres forces armées non islamistes : Armée Syrienne Libre, tribus arabes du Sud-Est, mouvements druzes et organisations démocratiques armées venues du Sud du pays, et c’est leur convergence seule qui a assuré la libération de Damas, à laquelle la population soulevée de la grande banlieue de Damas a activement participé.
La libération d’Alep a suscité l’onde de choc de l’effondrement de l’Etat et de l’armée des Assad, vermoulus par la corruption et incapable d’administrer de la manière la plus élémentaire le pays – l’administration était « meilleure » dans l’enclave pleine de réfugiés d’Idlib. L’appareil d’Etat d’Assad, tenu à bout de bras par la Russie et l’Iran et vivant de l’économie de la drogue (le captagon), s’est disloqué devant la combinaison de soulèvements généralisés et de la percée militaire de ces différents groupes dont le HTS fut le plus en pointe. Dans cet élan, la direction islamiste du HTS a ordonné à ses hommes de « respecter les minorités » (chrétiens, alaouites, chiites, druzes, ismaéliens, et aussi les habitants kurdes sunnites d’Alep) qui sont allées partout à leur rencontre, et en fait les forces du HTS par elles-mêmes avaient déjà pris ce parti, le seul efficace pour briser la division communautaire qui était le fait du régime Assad.
Il est évident que la nature politique d’al-Julani et de la direction du HTS est un obstacle potentiel au développement de la révolution, on y reviendra. Mais ceci ne devrait en aucun cas servir d’argument pour nier qu’il y a révolution. L’héritage de l’insurrection démocratique, non islamiste, de 2011, revit massivement dans le mouvement des populations, dans leur union contre l’ancien régime, dans le retour des réfugiés à l’intérieur du pays et depuis le Liban, la Turquie et l’Europe, qui a commencé.
Toute préparation de l’avenir immédiat et plus lointain, et toute opposition aux obstacles et dangers qui peuvent menacer la démocratisation, ne peut que s’appuyer sur la reconnaissance entière de ce qui s’est produit : une victoire populaire, à potentiel révolutionnaire. Toute négation ou escamotage de celle-ci ne peut que faire le jeu des forces qu’elle prétendrait combattre, islamistes et autres, en leur reconnaissant le mérite d’avoir par elles-mêmes et à elles seules renversé Bachar el Assad, ce qui est faux.

II. Prendre la mesure de ce qui a été renversé.
Il ne s’agit pas seulement du renversement d’un pouvoir présidentiel et de la dislocation commencée d’un appareil d’Etat, comme cela s’est produit en Tunisie, en Libye et en Egypte en 2011, dans plusieurs pays d’Amérique latine depuis le début de ce siècle, en Ukraine avec le Maidan. C’est cela mais c’est bien plus.
L’ouverture des prisons immenses du régime a affiché à la face du monde ce que l’on savait déjà en en soupçonnant seulement l’échelle : un système total de terreur, de torture et de mensonges. Le régime des Assad, dans un pays capitaliste à l’économie à la fois étatique et mafieuse, est l’héritier du nazisme et du stalinisme, par des liens directs : la police politique syrienne avait été formée par le nazi Aloïs Brunner, et les organes du KGB-FSB l’ont systématiquement formée et soutenue. Elle était l’épine dorsale de l’Etat totalitaire et de l’économie mafieuse.
Le peuple syrien connait une combinaison terrible de liesse et de deuil. L’immense foule qui a escorté le cercueil du martyr de l’humanité Mazen al Hamada dont le corps horriblement torturé est mort quelques jours avant la libération, exprime la force de ce sentiment. C’est un système totalitaire absolu qui s’effondre, et spécifique : les spectres de Sednaya comme ceux d’Auschwitz reviendront hanter les esprits après une, puis deux, puis trois générations. Ce système pour s’autoreproduire était engagé dans la destruction de ce qui est humain, la destruction du sens commun, la destruction physique et morale de ce qui fait les liens humains. Il a perdu.
Si le monde était démocratique, il offrirait son soutien en médecins, en psychologues, en infirmiers, en gynécologues, en pompiers, en techniciens, au peuple syrien dont le deuil et la liesse vont se combiner aux prochains combats immédiats pour la démocratie et la liberté.
Sednaya.


III. Une révolution-guerre du XXI° siècle.
Les courants politiques qui comprennent quelque chose au réel et n’annonent pas de pauvres catéchismes ont commencé à saisir qu’en Ukraine, la levée populaire en masse de février-mars 2022 avait stoppé l’attaque impérialiste russe et que c’est la guerre qui nourrit le besoin de transformation sociale, contre la gabegie, y compris du point de vue militaire, du régime en place. Et qui nourrit aussi le besoin d’émancipation féminine, notamment. Nous avons commencé à reparler de « révolution-guerre » avec l’Ukraine.
Ce terme porte l’histoire des malentendus du XX° siècle, car il fut introduit de manière trompeuse au début des années 1950 dans le mouvement trotskyste pour appeler à l’alignement sur le camp « soviétique », en fait stalinien, dans la guerre froide. Ce qui, au fond, compensait le fait de n’avoir pas compris que la seconde guerre mondiale s’était développée, en tant que guerre, dans les insurrections nationales et les révolutions d’Europe et d’Asie.
Les questions militaires doivent cesser d’être le monde du silence des révolutionnaires, car si l’émancipation n’est absolument pas à la pointe du fusil, l’émancipation passera par l’emploi organisé des armes, et l’emploi organisé des armes s’appelle une armée. La Syrie s’inscrit totalement dans cette affirmation terrible qu’il faut regarder en face.
De même que c’est le début de formation d’un peuple en armes qui a stoppé Poutine en 2022, c’est le début de la formation d’un peuple en arme qui a renversé Bachar el Assad en 2024.
Pas de politique révolutionnaire et écologique pour sauver l’humanité sans l’exigence de démocratie absolue et jusqu’au bout : cela passe par les armes, cela va se concentrer dans des politiques militaires démocratiques, prolétariennes, et d’émancipations nationales.
Toute guerre n’est évidemment pas une révolution ou ne porte pas par elle-même la révolution. Elle la porte, dans la mesure où la défense populaire parvient à l’imposer ou dans la mesure où la guerre porte à l’insupportable, par la mort et les souffrances, l’ordre social capitaliste. Bien des guerres actuelles, même quand un peuple opprimé en est l’un des objets, ne sont pas des guerres-révolutions en train de se développer, mais le caractère de l’époque actuelle rend inévitable ce type de processus révolutionnaires, partout.
Ainsi, les Palestiniens ne sont pas un peuple en arme : les armes sont confisquées, et même les souterrains pour se protéger du massacre perpétré par l’armée israélienne à Gaza sont confisqués, par le Hamas, organisation dont la nature fondamentale est de confisquer tout droit à la démocratie et tout droit aux armes pour le peuple. La révolution syrienne, surtout si elle s’approfondit, montre donc la voie aux Palestiniens : les armes au peuple et la démocratie.
L’un des « récits dominants » sur ce qui vient de se passer tend à en faire un sous-produit du 7 octobre 2023, à travers le fait, incontestable, que les coups portés à l’Iran et surtout au Hezbollah par Israël ont donné une « fenêtre de tir » à la percée du HTS vers Alep, à partir de laquelle se sont enclenchés l’effondrement du régime et l’irruption des masses.
Il est en réalité tout à fait classique de voir une guerre nullement progressiste produire, involontairement, par la défaite de l’un de ses protagonistes étatiques, une poussée révolutionnaire. C’est ainsi que le fait que la révolution russe de 1905 ait eu pour déclencheur la défaite russe face au Japon ne rend pas le Japon d’alors révolutionnaire, pas plus que la révolution russe de 1917, liée à l’effondrement militaire en cours face à l’Allemagne impériale, ne fait de celle-ci un pays démocratique. De même, Israël n’est pas rendu progressiste et non-colonial du fait que ses coups sur le Hezbollah ont à l’évidence favorisé l’initiative initiale du HTS. Mais les causes de celle-ci sont internes. Et ses conséquences, nous allons y revenir, sont perçues comme terriblement menaçantes par Netanyahou.

IV. L’impact international de la révolution syrienne.
Cette formidable victoire populaire est donc une victoire pour tous les peuples. Elle fait contrefeu à toute la dynamique réactionnaire et fascisante mondiale que portent Trump, Poutine et Netanyahou.
Elle constitue la plus importante aide à l’Ukraine qui se soit produite, précisément au moment où la pression militaire russe dans le Donbass et la pression internationale contre l’armement de l’Ukraine et pour qu’elle cède s’intensifient avec Trump. Sur ce point, la déclaration du Comité français du RESU du 11 décembre 2024 sur la Syrie dit l’essentiel.
Mais c’est aussi le premier soutien réel apporté de l’extérieur au peuple palestinien depuis l’offensive, à dynamique génocidaire, engagée par l’armée israélienne depuis le 8 octobre 2023, au lendemain des pogroms du Hamas. Ce soutien réel ne sera donc pas venu du « mouvement propalestinien » que les organisations de la gauche et de l’extrême-gauche campistes et néocampistes influencent de manière décisive.
Car, disons-le : si l’effondrement du régime syrien, avec le puissant élan qu’il va imprimer aux aspirations populaires libanaises, porte un coup mortel au prétendu « axe de la résistance » allant de Téhéran au Hamas, ceci RENFORCE et n’affaiblit pas, la lutte du peuple palestinien dont le premier besoin, pour pouvoir résister efficacement au massacre à Gaza et à l’épuration ethnique en Cisjordanie, est de s’émanciper du dit « axe de la résistance ».
Le camp des droits démocratiques et nationaux des Palestiniens n’est pas le camp de Khamenei et compagnie. L’émancipation des Palestiniens ne peut qu’être l’œuvre des Palestiniens eux-mêmes, et une Syrie démocratique serait une impulsion formidable à l’exigence d’un Etat palestinien souverain, démocratique et laïque, déstabilisant les fondements du colonialisme à étiquette sioniste qui se nourrit de la menace existentielle que l’ « axe de la résistance », sans servir de rien pour les Palestiniens, fait peser sur les Juifs.
Israël, après des années de collaboration avec l’ « antisioniste » Assad, n’a jamais autant bombardé la Syrie que dans les quelques jours ayant suivi sa chute ! Etrangement, jamais Tsahal n’avait bombardé tous ces sites militaires quand ils étaient aux mains d’Assad.
Une offensive militaire occupe la zone frontière libano-syrienne du mont Hermon. Netanyahou vient de proclamer que le Golan resterait toujours israélien, ce qu’il n’aurait jamais dit au temps d’Assad.
Le rôle actif des druzes dans la prise de Damas, depuis Souieda, Kuneitra, Deraa, inquiète Tel-Aviv au plus haut point. Le fait que les druzes israéliens et ceux du Golan occupé depuis 1967 soient souvent assez bien intégrés dans la vie sociale et politique israélienne ne contredit nullement cette réalité : les druzes pourraient justement constituer un pont entre Israël, le Liban et la Syrie.
Netanyahou n’en veut pas car cela irait dans le sens de la démocratie, qui passe par un Etat palestinien et par le fait que les judéo-israéliens s’assument comme nation proche-orientale parmi ses voisines, et non comme peuple colonial.
Cette politique de fuite en avant a besoin du mensonge : faire croire qu’un nouveau danger islamiste va faire irruption en est la clef de voute. Mais la révolution syrienne porte en elle sa grande sœur, la révolution iranienne des femmes, des travailleurs et des peuples pour mettre à mort la République islamique. Rien ne pourrait arriver de meilleur pour les Palestiniens !
Majdal Shams, dans le Golan occupé par Israël.

V. Le Rojava, un mythe qui va tomber.
Depuis des années, un mythe circule en Europe : une « commune libre », féministe et libertaire, existerait au Rojava. La réalité était la suivante : lorsque l’Etat d’Assad a commencé à reculer, ce territoire a été concédé par Bachar au PYD et à ses forces armées, les YPG. Avec son appareil d’Etat, prisons, chambres de tortures et statues de Bachar comprises.
C’est ainsi que les statues de Bachar, dans tout le Rojava, n’ont été renversées que le jour même de la chute d’Assad, comme à Séré Kaniye, au cœur du Rojava. Cet Etat, issu non d’une révolution, mais de la tentative de préserver l’Etat existant d’une révolution, a évolué en roues plus ou moins libres, entre les attaques turques visant toute émancipation nationale kurde, et l’aide des deux impérialismes, le russe et, surtout, l’américain (oubliant qu’il avait qualifié de « terroristes » ces « marxistes-léninistes »). En luttant contre Daesh, les YPG ont sauvé des populations, notamment les Yézidis, et promu la place des femmes à l’encontre des islamistes. Ces faits incontestables ne changent rien à la nature fondamentale de cet Etat, comme on le voit ces derniers jours.
Le Rojava est en effet le dernier secteur de la Syrie dans lequel l’appareil d’Etat avec sa police et son armée est resté en place, et il tire sur les manifestants notamment à Rakka. Des révolutionnaires sérieux ne peuvent qu’être avec les masses contre la police. Deir Ezzor est libéré et la question de la libération de toute la partie arabe du « grand Rojava » est posée.
Le PYD tente en même temps de s’adapter et dit se féliciter de la chute d’Assad dans laquelle il n’est pour rien. Mais les rassemblements convoqués et encadrés lui échappent, y compris en zone kurde, et tournent en affrontements.
Les Etats-Unis, la France et le Royaume-Uni ont sous-traité au PYD et aux FDS (Forces Démocratiques Syriennes) qu’il domine, la gestion des camps de prisonniers issus des forces de Daesh, aujourd’hui très affaiblies. Le principal d’entre eux est à Hassaké, où des affrontements entre population et appareil d’Etat ont également commencé. Il s’agirait d’environ 7000 prisonniers et prisonnières, souvent des familles, les chefs véritables de l’Etat Islamique (Daesh), riches personnages issus des polices politiques irakienne et syrienne, ayant échappé à l’arrestation. L’issue démocratique à cette situation ne peut que consister dans leur exfiltration sous contrôle de comités démocratiques formés par les Syriens eux-mêmes. Daesh ne saurait être le prétexte à la contre-révolution, au Rojava ou ailleurs.
Dans la zone occidentale prolongeant le Rojava, à El Manbij, la situation doit être analysée différemment car il y a ingérence turque, à travers l’ANS (Armée Nationale Syrienne, qui a concentré de fait les secteurs, islamistes ou non, d’Idlib, qui n’ont pas suivi l’avancée du HTS vers le Sud et sont passés ou sont restés sous contrôle turc ; ces forces contiennent une forte proportion de minorités nationales turcomanes). La menace envers les Kurdes, en tant que peuple, est certaine, et des exactions se produisent.
Mais quelle serait la seule protection efficace pour les Kurdes ? Ce serait leur alliance totale avec la révolution syrienne. Ceci n’est pas possible sous l’égide d’un appareil autoritaire qui a été, depuis 1978, l’allié du totalitarisme assadiste.
Affrontement à Rakka, 12 décembre.

VI. Des mots d’ordre clairs contre des Etats hostiles.
Comme on le voit, la révolution syrienne a des ennemis puissants qui semble surgir de partout. Ce sont les Etats, ce sont les forces représentant l’ordre établi. Ses alliés potentiels sont les opprimés et les peuples.
Il y a attaque turque contre les FDS et menaçant les Kurdes, au Nord ; attaque israélienne au Golan ; les troupes russes sont en débandade mais ne sont pas parties ; bombardements américains théoriquement sur « l’Etat islamique » ; bombardements israéliens jusque sur Damas.
Al-Julani, le terrible « djihadiste » (en fait islamiste) n’a protesté contre rien de tout cela : il tend la main à toutes les puissances. Bien plus que la sharia qui n’est à l’ordre-du-jour nulle part en Syrie, sa politique de conciliation avec l’ordre établi est ainsi tangible, ainsi que l’affirmation de vouloir construire une Syrie fondée sur « la libre entreprise ».
Alors que pratiquement toutes les forces politiques existantes essaient de ne pas tenir compte, de refouler, de minimiser, l’irruption des masses et donc du nouveau qui vient de se produire, la défense immédiate de la révolution, de la démocratie et de la souveraineté syrienne requiert, elle, des mots-d ’ordre clairs :
Libération de tout le territoire syrien !
Les troupes israéliennes et turques : DEHORS !
Les bases russes : DEHORS !
Daesh et l’aviation américaine : DEHORS !
Dans le territoire kurde, basta l’Etat YPG : le pouvoir au peuple !
Le Golan n’est pas israélien !
Elections libres, égalité des droits, respect des confessions, sur tout le territoire ! Une Syrie démocratique serait le noyau de la reconstruction démocratique de toute la région et le premier point d’appui pour un Etat palestinien et un Etat israéliens démocratiques et laïques.
VII. Perspectives syriennes.
Les prochains affrontements en Syrie n’auront sans doute pas pour objet la sharia, mais la démocratie. Al-Julani cherche à intégrer des pans entiers de l’ancien appareil d’Etat et veut donc préserver, et même réaliser pleinement, une « économie de marché ». C’est dans la réalité, non dans des formules tirées de livres, que les chocs se produisent.
Ainsi, il a dû renoncer à l’amnistie générale sous la pression populaire. Un « comité révolutionnaire » à Hama a organisé la pendaison publique d’un assassin de masse. Les lynchages de tortionnaires ont commencé partout. Al-Julani a alors pris acte de l’action des masses en proclamant la non-amnistie des tortionnaires.
Ainsi, l’ « économie de marché » est en train de prendre un grand coup à Damas : la forme de production capitaliste la plus lucrative, les labos de captagon, ont commencé à être épurés, les stocks détruits, par des groupes armées autoconstitués.
Le mouvement de la révolution démocratique voit sans doute déjà, notamment pour organiser la vie quotidienne immédiate toute police ayant disparu, des comités populaires se former partout, et il y a une expérience en la matière depuis 2011.
L’extension de la révolution au Rojava, dernière zone où l’Etat ancien résiste vraiment, va s’imposer : les Kurdes y ont toute leur place et il est possible que des secteurs du PYD tournent, sous la pression.
La libération de Damas a été un acte démocratique constituant, au sens national du mot « constituant », car des forces de tout le pays ont convergé sur Damas – à l’exception du grand Rojava, par la faute du PYD.
L’idée d’une période de transition est généralement acceptée en raison de ce mélange de liesse et de deuil dont il a été question. Comme l’écrit le militant démocratique Firas Kontar, bien plus clairvoyant que tous les « marxistes » auto-étiquetés, les Syriennes et les Syriens en ont grand besoin. En ce sens, il y a un mandat tacite à al-Julani, qui est aussi une forme de contrôle. Il ne durera pas longtemps.
La suite du processus appelle des élections, libres et démocratiques, dans tout le pays, reposant à la fois sur l’égalité civique de tous les Syriens et sur la reconnaissance des droits culturels propres à chaque groupe. Elections à une assemblée constituante souveraine, ce que al-Julani menace déjà en disant vouloir former un groupe de juristes et de docteurs chargés d’ « amender » la constitution bidon d’Assad.
Ce processus réel est celui d’une révolution démocratique et donc prolétarienne, car le « prolétariat », masse humaine n’ayant que sa force de travail pour vivre, est ici aussi l’immense majorité.
VIII. Conclusion : perspectives internationalistes.
La plupart des « marxistes » fonctionnent de la manière suivante face aux évènements : ils vérifient que ces évènements sont conformes à ce qu’ils pensent savoir, ce qui conduit à les tordre et à en dénier le contenu réel. La vraie méthode ne doit pas consister à faire la leçon aux évènements, à dire aux révolutions qu’elles sont mal barrées, à vérifier que les forces ennemies sont en place et les vaches bien gardées afin de pouvoir se prémunir de toute expulsion de sa zone de confort. Elle doit consister à saisir le réel, à appréhender le nouveau. Il survient dans un cadre déjà connu, qui a été analysé, mais il le modifie. Le vrai « marxisme » consiste à apprendre des faits, pas à faire la leçon aux faits. Il conduit donc à l’enrichissement, pas à la répétition. Car la répétition finit immanquablement par devenir … contre-révolution.
Le 24 février 2022 a inauguré une nouvelle période de guerres et de révolutions et de révolutions-guerre. Le 7 octobre 2023 a servi aux partisans de la répétition à tenter de tout ramener dans leur ancien monde campiste, alors que la nouveauté y était, elle aussi, inscrite. Le 28 novembre 2024 (jour de la libération d’Alep) jusqu’au 8 décembre (fuite d’Assad) viennent à nouveau retourner la période, marquée entretemps d’un autre évènement majeur, contre-révolutionnaire lui : le 5 novembre 2024, élection de Trump n°2.
Il est remarquable de voir à quel point l’irruption syrienne heurte tous les schémas qui, par conséquent, lui résistent de toutes leur énergie – et cette énergie fait aussi partie du réel où se déterminent les rapports de force : notre compréhension de la Syrie est un élément du rapport de force mondial.
Désormais, contre l’ordre impérialiste multipolaire de Trump, de Poutine et de Netanyahou qui nous mènent à la destruction climatique, économique et militaire, les internationalistes conséquents ont deux points d’ancrage et de référence centraux (pas les seuls bien sûrs mais les plus puissants) : l’Ukraine et la Syrie. Toute la question palestinienne notamment ne pourra qu’être rebattue en fonction de la Syrie.
Le présent texte ne vise qu’à commencer à intégrer cette dimension nouvelle, premier devoir de tout révolutionnaire du monde réel.
Vincent Présumey, le 13/12/24.

« Toute la question palestinienne notamment ne pourra qu’être rebattue en fonction de la Syrie ».
Qu’est-ce que ça veut dire ? Je crains de comprendre : la question palestinienne doit à nouveau être reléguée à l’arrière-plan., rebattue devenant alors rabattue (= ramenée vers le bas, rabaissée). La joie apporté par la victoire de la révolution syrienne n’atténue en rien l’abomination des crimes génocidaires commis par Israël à Gaza.
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L’art de faire dire des choses aux mots !
Visiblement vous n’aviez pas compris que la longévité d’un régime comme celui des Assad depuis 54 ans avait été un formidable obstacle à la lutte du peuple palestinien.
Ce pouvoir des Assad a un lourd palmarès contre la cause palestinienne :
# Septembre Noir en 1970 : Assad père sauve le « petit roi » de Jordanie sur le point d’être emporté par une révolution liant cause sociale et cause nationale palestinienne
# Liban 1976, Liban 1982 : à chaque fois l’armée syrienne n’a pas été un soutien pour les Palestiniens de Beyrouth, tout au contraire …
# Années de la révolution ouverte en 2011 : camp de Yarmouk détruit et pacifié comme tous les autres secteurs de la société syrienne soulevés contre la dictature de Bachar. Des centaines de militants palestiniens réfugiés en Syrie passés à la torture et envoyés dans la tombe, plutôt la fosse commune !
Il faut vraiment vous rabattre les oreilles pour que vous cessiez d’inventer des choses qui ne sont ni écrites, ni suggérées.
« La joie apporté par la victoire de la révolution syrienne n’atténue en rien l’abomination des crimes génocidaires commis par Israël à Gaza.«
Qui a dit ça ? Vous qui semblez manifestement inquiet que « l’abomination » baisse en intensité car la vague révolutionnaire en Syrie ne peut pas ne pas avoir de répercussion sur la situation en Israël/Palestine.
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bravo pour ce texte, très juste, qui montre que la dialectique n’est pas morte, capable de prendre en compte et d’analyser les différentes composantes de la révolution, qui n’est pas le seul fait d’HTS dont l’initiative a reçu un immense soutien populaire.
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Merci VP pour ce texte important. La puissance historique de l’événement syrien a nourri votre analyse : comme toute entité pensante (individuelle ou collective) vous êtes traversé par l’époque, positivement.
Il est rare que dans un seul texte, assez court, on puisse rappeler autant de choses, d’autant que le sujet est complexe (la situation Kurde notamment).
Trêve de compliments (même si les gestes de reconnaissance sont importants dans un contexte de plus en plus chaotique, à éclairer modestement).
Il reste des points de discussion – s’il en était autrement, ce serait très grave.
Je les résumerai, brièvement, en quelques entrées, dont la formulation pourrait paraître réactionnaire si la seule chose qui anime ces échanges n’était le désir d’émancipation.
1) L’idéalisation de la puissance des masses
Vous écrivez par exemple à propos du HTS : « Mais sa sortie de l’enclave d’Idlib répondait aux contradictions qu’elle y a rencontrées : impossibilité et finalement renonciation à imposer la sharia, poussée populaire exigeant la rupture du statu quo ».
Vous déployez l’hypothèse vitale de la capacité populaire à faire l’histoire. Cette vérité, on la ressent dans notre chaire, et c’est bien le geste d’un Chastaing : il la porte obstinément à toutes les échelles, de la boîte du coin qui va impulser la grève générale, à l’Inde au bord du renversement décisif. C’est souvent réjouissant, vitalisant, mais parfois aussi déconcertant d’automatisme auto-persuavif. Peut-être que je vieillis mal. Mais peut-être que notre responsabilité politique, depuis notre situation privilégiée, est de dire aussi autre chose. Constatant que notre énonciation performative n’opère pas vraiment, nous devons peut-être aussi dire des choses plus délicates ou dérangeantes, ce que vous commencez de faire, sur la guerre par exemple.
Loin de moi l’idée de nier la puissance historique des populations, sinon à quoi bon rester en lutte. Par contre, je crains que le fait de supposer trop de puissance au « peuple », fasse partie de nos erreurs, depuis longtemps.
En l’occurrence, il s’agit de dire que le HTS est soumis à la pression populaire qui l’empêche d’installer la sharia et de se contenter d’Idlib. Mais pourquoi cette pression populaire n’opère pas ailleurs ? En Iran, en Afghanistan ? (Même si en Iran le pouvoir a reporté sa dernière loi sur le voile, car il craint bel et bien un peu son peuple.) Pourquoi le Hamas n’a-t-il pas peur de son peuple ? (Même si la dictature chinoise a bel et bien peur du baril de poudre qu’elle croit contrôler.)
En Syrie, pourquoi la pression populaire qui a saccagé l’ambassade iranienne, comme il se doit, a laissé flotter le drapeau russe, qui à l’heure où j’écris bat encore gaiement dans le vent de la Syrie, catastrophe symbolique que vous avez zappée. Si les masses populaires étaient si décisives et motrices, elles auraient détruit le symbole de ce qui a rasé Alep par le ciel.
Non seulement l’ambassade du pays qui a massacré et qui a exfiltré le tortionnaire en chef n’a pas brûlé, mais pire, les deux bases militaires russes sont encore bien tenues.
Comme il se devait, nous avons célébré par la danse cette défaite pour Poutine. Mais en ces lendemains de fête, dégrisés, nous devons aussi observer la capacité de négociation de l’impérialisme russe avec HTS, et donc aussi une certaine autorité de celui-ci sur les populations…
Donc, en complément de votre hypothèse de la puissance populaire, qui est en partie juste et surtout qui n’est jamais assez dite c’est pourquoi votre texte est bienvenu, nous devons, en interne, être tout aussi lucide : si HTS n’a pas instauré une sharia trop visible à Idlib, ce n’est pas parce que les pauvres Syriens démunis qui y vivent le menacent d’insurrection ! HTS peut les pendre, les livrer au fouet publiquement, sans rien risquer militairement (comme en Afghanistan ou en Iran). D’ailleurs, le HTS a liquidé des camarades (qui avaient notamment tenté de monter une radio libre, geste révolutionnaire s’il en est dans ce type de situation bouillante). Si le HTS ne coupe pas des mains, ce n’est pas que par peur du peuple, c’est aussi par choix tactique de propagande, pour les médias. S’ils ont gardé quelques chrétiens folkloriques, c’est pour les caméras, ce n’est pas parce que la population sunnite se jetterai sur les membres des milices du HTS, quitte à mourir, si ce dernier menaçait un cheveux de la diversité ethnique et religieuse, ce qui serait une situation hautement révolutionnaire plus roche de votre hypothèse, mais qui n’est pas le réel actuel. J’en suis bien triste, mais nous devons partir de ce qui est.
Nous n’avons aucun intérêt à présenter le HTS comme la baillonnette d’un peuple en lutte qui dicte sa loi. Non, le HTS est un acteur tactique, qui a pris acte des échecs d’al qaeeda, daesh et hamas, et qui tente donc une autre méthode, plus proche du style frères musulmans. (Sans céder au complot, dans nos analyses, qui serait là une déclinaison du protocole, mais sans naïveté non plus.)
Si HTS n’a pas défilé dans Damas en pickup toyota avec des corps sans tête trainés derrière (de chiites, d’alaouites…), ce n’est pas par peur que les masses populaires se jettent sous leurs roues et les étranglent à mains nues pour sauver le berceau syrien de la civilisation humaine. C’est plutôt parce que le HTS a constaté que ça n’avait pas trop marché quand leurs collègues l’ont fait il n’y a pas très longtemps.
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2) Le sens des représailles israéliennes
Si ce n’est pas la pression populaire qui a permis à elle seule la chute du régime, qu’est-ce qu’il y a d’autre ? Vous tendez à sous-estimer le ravage qu’a causé Israël dans « l’axe de la résistance » car vous ne distinguez pas le massacre de civils (à Gaza, en Cisjordanie, au Liban) des coups terribles portés au Hamas, au Hezbollah, au régime iranien. On a là un noeud du problème : la gauche, y compris anti-campiste, refuse de se féliciter du massacre des cadres du Hezbollah. Vous faites la comparaison avec Auswitcz, qui tient sur le symbole souffrant de notre humanité meurtrie, mais pas du tout sur le reste, car un centre de torture arbitraire n’a absolument rien à voir avec un centre industriel de destruction méthodique d’êtres humains. Si on garde la comparaison, c’est comme s’il ne fallait pas se réjouir de l’élimination simultané d’une bonne part de l’élite nazie, sous prétexte que ce massacre aurait été commis par les Américains, capitalistes impérialistes.
Ce que nous devons dire collectivement, pour nous retrouver et ouvrir des possibilités de paix, c’est que si les Syriens peuvent danser, c’est aussi grâce à Tsahal. Cela fait mal de le dire, mais on ne doit pas faire la leçon à ces faits là non plus. Israël a humilié l’Iran en assassinant qui il veut où il veut, Israël a dézingué concrètement et symboliquement le Hezbollah, ce qui était un message de l’occident à tous les dictateurs du monde, qui n’ont pas du tout rigolé devant la vidéo de Nasralla éreinté, éliminé comme un vulgaire nuisible par notre froideur technologique. (Je dis notre car j’ai la douleur de reconnaître que ma condition privilégiée est arrimée à cette puissance technique.) La vidéo a fait le tour du monde pour déclencher des cauchemars dans l’armée rouge (chinoise) et dans toutes les castes dictatoriales du monde. Et elle a automatiquement favorisé les désirs de liberté, notamment en Syrie toute proche.
Les chefs qui terrorisent les populations ont été mis à nus et giflés en direct par l’occident. Dès lors, c’était la débandade dans l’armée syrienne. Tout est question d’imaginaire, bien plus que de salaire. L’effondrement a d’abord eu lieu dans l’inconscient collectif, ensuite il s’est réalisé et nous a surpris car ce qui se passe à ce niveau infra nous échappe toujours en partie. C’est pourquoi nous tentons ici de verbaliser au mieux notre réalité, même si c’est parfois douloureux.
Il y a bien deux camps, d’un côté les totalitaristes (Iran, Russie, Chine) de l’autre les occidentaux, et c’est toujours la même guerre mondiale qui se joue et se gagne. C’est toujours les résistants appuyés par la superpuissance technologique américaine, contre les nazis (la couleur des drapeaux ne change rien au conflit fondamental entre liberté et dictature). Ceci malgré la folie du massacre de Gaza et son coût historique (et tous les autres affreux crimes occidentaux).
Ce qui s’est dit tacitement dans l’interlocution politique mondiale c’est : « regardez bien ce qu’on fait de vos menaces et de votre contre-modèle, voyez ce qu’on fait du doigt levé et menaçant de Nasrallah ». Exactement comme Dresde et Hiroshima disaient à Staline « regarde bien ce qui t’attend, sale psychopathe, si tu remues trop ta moustache. Fais donc ton cirque gesticulatoire, ça occupe les foules, mais rien de plus, ne déborde pas de ta zone, sinon tu seras broyé. » Et les soviétiques ont bien compris le message. La guerre froide est parodique, c’était en réalité la décadence soviétique.
Pearl Harbour c’était trop, il a fallu massacrer et humilier le Japon pour qu’il renonce à son délire.
11 sept 2001, c’était trop, il a fallu massacrer et le numéro 2 d’Al Qaeeda a été, au sens « propre », découpé en morceaux sur son balcon, par un petit avion téléguidé.
7 octobre 2023, c’était trop, il a fallu encore massacrer, faire tomber au sol simultanément des centaines de cadres du Hezbollah, en appuyant sur un petit bouton électronique.
Comment ne pas voir le lien entre la défaite de Poutine en Syrie et le fait que le Hamas était au kremlin juste avant le 7 octobre ?
APLUSOC écrivait que ce n’était pas aux Israéliens de liquider Nasrahlla, allons donc ! Heureusement que les mots sont gratuits. D’abord, qui veut, est habilité en tant qu’humain à éliminer n’importe quel autre humain qui organise la mort. Si demain des Aztecs recommençaient à sacrifier des enfants, je serais habilité à les assassiner pour empêcher leur délire, même si je n’ai rien à voir avec leur choucroute. Deuxièmement, Israël a un peu à voir avec l’antisémitisme porté par Nasrahlla et son organisation mafieuse.
C’est comme si vous aviez dit que « ce n’était pas aux américains de liquider Daesh », et d’ailleurs vous le dîtes un peu, nous y reviendrons.
C’était à qui de les éliminer ? Au premiers concernés ? Et bah elles auraient pu attendre longtemps, les esclaves sexuelles yézidis ! C’est d’une indécence de dire que c’est pas à l’occident de libérer les autres, idéologie véhiculée par la Russie, jamais par les premièRES concernées.
C’est à qui de défoncer tous les ateliers d’esclaves d’enfants sur terre si ce n’est à l’occident ? Si les gardes de ces ateliers sont découpés au drone, qu’est-ce que j’en ai à foutre que ce soit de la tech israélienne ?
C’est bien facile de dire ici, à l’abri, bien au chaud sous le parapluie américain, que ce n’était pas à l’occident d’attaquer des terroristes. Mais les premiers concernés, eux, étaient bien contents qu’une coalition mondiale vienne sauter Daesh, et les premiers concernés n’étaient pas du tout contents que les américains quittent comme ça l’Afghanistan, tout comme dans certains villages d’Afrique les femmes pleurent le départ des soldats de la République Française, parce qu’elles savent ce qui les attend. Voilà le réel, celui qui tâche, celui des viols. Voilà le pragmatisme. Et si Des Libanais sont heurtés dans leur nationalisme par la fin des provocations de Nasrallah, c’est leur problème, ils ont qu’à soigner leur orgueil. D’autres premiers concernés, réfugiés syriens notamment, commençaient déjà les premiers pas de danse, que soit Tsahal à l’origine du coup.
Le Hezbollah était une organisation totalitaire et tout le monde ne peut que se féliciter de la gifle que leur a infligée Israël, à commencer par les amis de la liberté syrienne. Quand des nationalistes français (colonialistes) ont fait sauter des Nazis, on n’allait pas bouder notre joie !
Quand le plus haut gradé de l’armée russe se fait sauter par une trottinette piégée, si le Mossad a aidé techniquement les Ukrainiens, on va dire quoi ? « Ce n’était pas à Israël d’assassiner le plus haut grader de l’armée russe. » Israël répondra qu’ils assassineront n’importe quel appui du Hamas où qu’il soit.
Quand Xi Jinping se fera découper par un drone d’Open AI, on applaudira de joie. Puis on continuera notre lutte contre la tech US, pour que la tech soit au service de la liberté, tout comme on a repris la lutte en 45 contre nos alliés temporaires dans la Résistance. La lutte reprendra contre les islamistes (et elle doit être menée PARTOUT), tout comme on ne la perd pas de vue contre les fascistes ukrainiens.
Que ce soient les groupes minoritaires ennemis (fascistes, communistes, islamistes) ou les têtes impériales, l’enjeu tactique est de faire front face à l’ennemi prioritaire du moment. Quand l’ennemi prioritaire sera, enfin, Washington, nous serons de ce combat, mais ce n’est pas encore le cas. Et en attendant, Washington est objectivement l’allié affreux mais effectif de la liberté. Trump ou pas. Gaza ou pas. Voilà ce qui fait mal à dire, mais qu’il faut sans doute oser penser si on veut être à la hauteur historique de nos grandes proclamations.
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3) Le réalisme de la guerre
Cela nous amène à la contradiction la plus importante qui traverse vos écrits. Vous alertez régulièrement sur la future guerre mondiale. Si vous sous-estimez inutilement l’évidente suprématie occidentale (depuis toujours et pour toujours, car l’Occident n’existe pas, ce n’est que le nom de la synthèse des civilisations humaines et non pas une civilisation), suprématie dont Israël est actuellement le symbole, je pense que vous avez raison d’écrire : » Les questions militaires doivent cesser d’être le monde du silence des révolutionnaires, car si l’émancipation n’est absolument pas à la pointe du fusil, l’émancipation passera par l’emploi organisé des armes, et l’emploi organisé des armes s’appelle une armée. «
Mais il faudrait clarifier : appelez-vous à la création d’une fédération d’armées révolutionnaires prolétariennes internationales ? On sait tous que c’est totalement irréaliste : elles seraient broyées en un claquement de doigts par chaque impérialisme. C’est comme appeler à la paix dans le monde maintenant tout de suite, ça ne sert à rien. « Stop à la souffrance ! » Oui d’accord, mais comment dire…
Vous écrivez : « Daesh et l’aviation américaine : DEHORS ! ». Autant écrire « Fin du mal ! ». Je veux bien, mais à quoi ça sert à part se faire plaisir. Quel sens ça a de demander le départ des Américains de Syrie ? On demande le départ des Russes, des Turques, pas des US, au contraire, on voudrait qu’ils arrêtent d’abandonner !
Autre façon de dire la même chose : vous dénoncez le fait qu’Israël détruise l’outil militaire syrien. Donc il faudrait laisser cet appareil de mort dans les mains de cinglés à la tête d’un pays ravagé et clivé ? Dénoncer l’énergie que met Tsahal à nettoyer les installations militaires syriennes, c’est de l’inconséquence historique. Allait-on laisser opératif l’appareil militaire nazi, japonais ? A-t-on bien fait de laisser opérationnel l’appareil nucléaire soviétique, transféré de l’Ukraine à la Russie après 91 ? Non, on aurait dû les neutraliser, de force, n’en déplaise à l’orgueil russe. Voilà la vérité qu’on doit tirer de l’histoire.
On s’en fout de l’honneur, c’est certainement pas là qu’est la grandeur arabe. On s’en fiche d’offenser des assassins. Il faut détruire les armes chimiques, que ça plaise ou non. La Syrie n’a pas besoin de son outil militaire pour se reconstruire, ils ont besoin d’hôpitaux et d’écoles pas d’armée. S’ils ont des armes, ils tueront, c’est certain. L’occident aussi, mais moins et avec plus de raison. Entre le mal et le pire, notre responsabilité de ventres pleins et de choisir le mal pour faire reculer le pire, et ainsi de suite, certainement pas de jouer les puristes.
Pour tout le monde, pour l’humanité, et surtout pour les enfants de cette région, il vaut mieux qu’Israël neutralise maintenant les islamistes d’HTS.
Voilà ce qui est dur à dire.
Dénoncer les actuels bombardements israéliens sur les installations militaires syriennes est d’une facilité rhétorique qui n’a aucun souci du réel, des plus dominés, c’est encore une jolie façon de se mettre du côté du bien : voilà où se niche le post-colonialisme intellectuel. Façon d’être toujours propre, y compris contre les faits. Moi je vous dis des choses sales, et les choses sales, c’est qu’il vaut mieux être pauvre dans un ghetto sous domination occidentale que dans un ghetto qui n’est pas sous domination occidentale, c’est cette évidence que refuse de voir toute personne qui n’est pas dans cette situation.
L’histoire le montre, personne ne vaincra les occidentaux. Donc ça ne sert à rien de s’armer contre l’occident, cela ne fait qu’ajouter de la mort, et à la fin c’est les enfants qui meurent, à Gaza aujourd’hui, à Taïwan demain. Le plus tôt les armées non occidentales sont neutralisées, le plus vite on pourra commencer la paix sous l’égide d’une seule domination assumée comme telle. Ne restera qu’une seule armée mondiale, et là on pourra appeler au désarmement, redevenir enfin antimilitariste. Pour que ne reste ensuite qu’une police inter-fédérale. Puis une police non armée. Puis des équipes d’intervention psychiatrique, puis seulement des éducateurs, puis…
Votre appel à l’armée doit nous forcer à modifier notre rapport à l’Etat bourgeois, et par extension notre rapport à l’impérialisme US (et donc à Israël). Si l’Etat bourgeois, ou sa prolongation dans l’impérialisme US, sont des étapes du développement historique de la civilisation humaine, alors on appelle bien trop souvent à lutter contre le sens de l’histoire. Heureusement ça ne porte pas bien loin, ça ne change rien : l’histoire gagne quand même, les dictateurs perdent toujours, et Netanyahu finira en taule s’il vit assez longtemps, comme Trump (Musk sera devenu trop fou pour être jugé).
Si on poussait tous dans le bon sens, le seul sens, celui d’une gouvernance mondiale, il y aurait moins de morts.
Deux possibilités, soit la CPI est une des prémices de la future gouvernance mondiale, soit ce n’est que du flan pour anesthésier les super révolutionnaires.
A l’heure du défi climatique, le choix va être vite fait. On a quelques décennies pour y revenir, ce sera toujours la même question : dans quelle mesure doit-on nous aligner derrière l’armée US ? Et bien autant le dire dès maintenant, dans une pleine mesure, le plus vite elle gagne, le plus vite on pourra la réguler ensuite.
Voilà ce qu’a ouvert la situation Ukrainienne. Notre problème n’est pas que l’armée US (et son versant israélien) déconne souvent, notre problème est qu’ils refusent de débarquer en Europe pour faire sauter Poutine. Notre pb est qu’ils gagnent du temps parce que les capitalistes américains préfèrent gagner du fric que défendre la liberté maintenant. Nos alliés sont beaucoup plus chez certains généraux du Pentagone, prêts à agir mais freinés par Wall Street, voilà ce qu’on doit avoir le courage de le penser.
Quelques bricoles pour finir, la défaite russe avant 1905 ne rend certes pas le Japon d’alors moins cinglé, mais il y avait bien une charge révolutionnaire dans le fait qu’un peuple non blanc mate pour la première fois des blancs : les impérialistes russes. Ceci importe pour la capacité des humains à faire civilisation ensemble. Tant que le drapeau japonais ne sera pas interdit de flotter sur Terre, on n’y arrivera pas. Le dernier à tomber sera celui des USA (ou de l’Europe et de la France). Puis ça restera dans les musées. Et le premier qui en ressortira un se prendra un coup de micro-ondes par une IA.
En attendant, la gifle qu’ont pris les Russes à l’époque était symboliquement révolutionnaire. Et comme la question des blancs et non-blancs n’est paradoxalement pas une question de couleur de peau (ce que refusent de penser les Indigènes, car ils perdraient leur privilège ontologique), la défaite des blancs russes était une victoire pour les paysans russes, qu’ils soient blancs n’important pas, ce qui ouvrait bien une brèche contre le système de domination tsariste, qui gesticule encore en 2024.
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—-conte de nöel—
Hélas, deux cinglés bourgeois (Lénine et Trotsky) volèrent la révolution, comme cela devint l’habitude pour toujours, et firent de cette brèche une catastrophe dont hérita un trimard boiteux, qui ne parlait même pas bien russe, c’est dire, et qui sublima son enfance traumatique en un traumatisme pour l’humanité toute entière, liquidant au passage les premiers cinglés bourgeois qui, dans leur toute puissance de classe, n’avaient pas vu que le mal pouvait venir de partout, y compris d’en dessous. (Par exemple des dominés, encore aujourd’hui.)
Certains sonnaient pourtant l’alerte mais Trotsky les faisait tous fusiller car il ne fallait pas ralentir le train de la révolution. Quand le même train d’acier finit par lui écraser le crâne, il se trouva des milliers d’âmes pommées de la révolution pour en faire un sain, un génie, bref un prophète, dans la droite ligne du judaïsme, lequel avait tant contribué au ferment de l’émancipation humaine. Pourtant ledit prophète, quoiqu’assez lucide sur pas mal de choses, n’avait jamais compris et ni regretté les mises à mort de libertaires. Cette tendance au déni et à l’angle mort psychique dans l’analyse dura encore un siècle après sa mort. Puis, rien ne pouvant résister au travail de l’histoire, et des historiens, on y vit doucement plus clair.
Mais… la même dynamique prophétique à angles morts opérait à plein avec un autre prophète assassin aux adeptes autrement plus nombreux : près d’un tiers des humains. L’histoire fit bien sûr son office, mais ce fut plus long et douloureux car en pleine tempête. Des enfants pleuraient et mourraient chaque jour, pour rien.
Vous dénoncez le mensonge occidental qui consiste à : « faire croire qu’un nouveau danger islamiste va faire irruption ». L’histoire invite peut-être à un peu plus de prudence ? Vous activez là une pente conspi (avec laquelle on se débat assez, particulièrement dans les mondes musulmans) qui rejoint la tendance islamo-conciliante, qui étonnera longtemps les historiens de demain.
De même, vous dites « bombardements américains théoriquement sur « l’Etat islamique » », ça veut dire quoi ? Qu’ils n’ont pas vraiment bombardé Daesh ? Mais allez donc le dire aux Yézidis. On veut insinuer quoi ? Que Daesh était un prétexte pour prendre le pétrole ? Si on en est encore là…
Non, si la pré-gouvernance mondiale a décidé de créer une coalition pour détruire ces islamistes-là c’est parce que Davos a fini par capter qu’il fallait arrêter de rigoler avec ces tarés, que c’était une vraie peste émotionnelle, dangereuse pour tout le monde. Que ce soit pour préserver Blackrock ne nous importe pas pour l’instant, l’important est qu’ils soient venus stopper les pickups Toyota. Enfin c’est important si on est une femme pauvre dans le quart monde. Les petits-bourgeois sur ordi que nous sommes pouvons certes ironiser sur les « bombardements américains théoriquement sur « l’Etat islamique » », c’est plaisant. Mais ce n’est pas éthique et le mal commence en nous.
En parlant de pétrole et de Daesh, c’est notamment les Kurdes qui ont stoppé les pickups remplis de fillettes à violer. A mentionner aussi, quand on parle des Kurdes : les régions qu’ils contrôlent recèlent du pétrole. Ce qui explique une bonne partie de la pression. Comment se répartir le bénéf ? On pourrait massacrer les kurdes et prendre le magot, se disent les sunnites. Mais comme Erdogan est un ennemi, espérons que les US vont RESTER dans le coin, en s’appuyant sur les Kurdes pour équilibrer l’actuelle victoire des islamistes. Tout comme à terme, les chiites redeviendront des alliés précieux (quand l’ayatollah sera enfin tombé) contre le fléau mecquois qui les persécutera de nouveau. L’enjeu sera de transformer les pasdarans d’antisémites en alliés contre les islamistes sunnites qui deviendra leur ennemi prioritaire. Pas gagné. Pénibles ces guerres puériles… Dire cela ne revient pas à soutenir les léninistes du PKK ou les cinglés chiites. C’est tristement tenter de trouver des pistes pragmatiques pour permettre au plus de vie possible de fleurir dans ce champ de ruines.
Enfin, il manquait à tout cela de rappeler que la vraie cause de ce retour de la guerre c’est le réchauffement climatique. La civilisation capitaliste n’était pas tenable : elle arrive à son terme, elle est rappelée au réel, le Covid a été le symbole anthropologique de l’entrée dans l’ère du cyclone. La pression accrue sur les ressources génère des craquements douloureux sur le navire de l’humanité.
Les rats s’attaquent entre eux, prétextant de vieilles rancunes stériles pour écraser son voisin plus petit, qui du coup cherche la protection d’un autre. Tout cela quand et car la tempête se concrétise. Les Empires Russes et Chinois sortent les dents non pas parce qu’ils sont puissants, mais parce qu’ils vont très mal, sont au bord de l’effondrement.
Mais ce n’est pas le gras chat américain qu’ils mordent. Ce sont les pauvres souris d’Ukraine, d’Afrique et d’ailleurs. Alors quand les rats enragés égratignent le chat au point de l’énerver, le camp des souris ne pleure pas quand le chat balance les rats par dessus bord. Gageons que le chat se réveille de son rêve et ressentent enfin, lui aussi, la tempête, gageons que les outils techniques qui sont nés de son rêve (l’IA) permettent enfin d’arrêter de manger les souris et si possible de traverser la vague dangereuse, pour en sortir amaigri, mais plus vivant, et amis entre espèces sur le vaisseau.
Rdv au prochain événement d’ampleur historique, au prochain mur de Berlin qui tombe, pour faire un nouveau point d’étape.
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