9 décembre 2024
Ce n’est pas le fruit du hasard que le choix de la date pour cette cérémonie ait été fixé le 7 décembre, avant-veille de l’anniversaire de la loi de séparation de l’Église et de l’État du 9 décembre 1905. Rappelons pour ne pas entrer dans un faux débat qu’il revient à l’État de protéger son patrimoine et que les édifices classés comme monuments historiques, soient entretenus par la puissance publique, qu’il s’agisse de l’État ou des collectivités publiques. C’était d’ailleurs une disposition de la loi de 1905.
Il s’agit d’autre chose. On sait avec quel zèle, Macron accomplit sa tâche de remise en cause du principe de laïcité de l’État, protégeant la liberté de tous mais interdisant aux lobbys religieux, communautarismes d’entrer dans la sphère publique. La République protège la liberté absolue de conscience mais ne salarie et ne subventionne aucun culte. La République est indifférente aux opinions religieuses de ses concitoyens. Cette question a traversé toute l’histoire du mouvement ouvrier depuis le début : Marx s’était opposé aux anarchistes qui voulaient rejeter l’adhésion à la Première Internationale de celles et ceux qui ne faisaient pas profession d’athéisme. Il n’était pas question pour lui de revenir sur le principe fondé par la révolution française de liberté du culte, chacun, disait-il peut satisfaire ses besoins spirituels comme il l’entend sans que l’État vienne y fourrer son nez. Et Jaurès contre Maurice Allard et une partie de son camp fera adopter la loi en rejetant l’idée d’un athéisme d’État qui aurait signifié une violation des consciences. Jaurès comme Condorcet considéraient qu’un enseignement basé sur la science suffirait à chacun et chacune de gérer ses relations par le libre examen avec sa communauté religieuse d’origine.
Macron s’était rendu, en qualité de chef d’État, à la Conférence des évêques de France, au collège des Bernardins à Paris, le lundi 9 avril 2018 pour défendre l’orientation suivante :
« Nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Église et l’État s’est abîmé, et qu’il vous importe à vous comme à moi de le réparer »
Macron s’est toujours réclamé de Paul Ricoeur (1913-2005), philosophe se réclamant du corporatisme chrétien. Son maître Emmanuel Mounier participera aux travaux de l’École d’Uriage de 1940 à 1942 dont la mission était de former les cadres de la « Révolution nationale » sous la houlette du gouvernement de Vichy. Ricoeur produira une conférence pour le « cercle Pétain » qui sera publiée dans une revue vichyssoise, L’Unité française. Lorsque Laval revient au pouvoir en avril 1942 et que se développe l’antisémitisme d’État, l’école d’Uriage sera dissoute et les personnalistes passeront à la résistance. Ricoeur s’excusera dans les années 1990 de cette erreur de jeunesse, son disciple Macron rendit deux fois hommage au grand soldat que fut Philippe Pétain. Celui qui décima en 1917 (Un fusillé pour l’exemple sur dix) dans les régiments qui ne voulaient plus monter à l’assaut.
L’occasion était trop belle avec l’inauguration de Notre Dame pour que Macron use et abuse de la situation pour que la France reprenne son rang de fille aînée de l’Église. Voici le passage central du discours, dans le droit fil d’un François Mitterrand qui avait participé en 1987 au millénaire des capétiens :
« [Les cloches] sonnent comme pour les onze rois qui ont vu s’élever la cathédrale, pour Saint Louis rapportant d’Orient la couronne d’épines, pour Henry IV pansant les blessures des guerres de religion, pour le vœu de Louis XIII et les victoires de Louis XIV, pour Napoléon se sacrant lui-même un matin de décembre 1804, pour Victor Hugo cherchant, rêveur l’ombre de Quasimodo, pour Claudel au pied d’un pilier, revenu à l’espérance un soir de décembre 1886, pour annoncer aux résistants de Paris l’arrivée du général Leclerc et des siens, puis pour célébrer la libération aux côtés du général De Gaulle, pour les adieux de la France à ses génies, à ses soldats, à ses grands hommes… oui elles sonnent, elles qui ont accompagnées notre histoire… Notre cathédrale nous dit combien le sens, combien la transcendance nous aide à vivre en ce monde. Transmettre et espérer. »
Nous retirerons Victor Hugo qui n’a rien à faire dans cet aréopage, lui qui a combattu le bonapartisme avant et dans l’exil durant 20 ans et œuvrera dans la fin de sa vie pour une République sociale fraternelle. Très curieusement dans la liste des souverains de droit divin est absent Louis XVI. On se demande bien pourquoi ? De la monarchie on passe directement à Napoléon et à De Gaulle, général inspiré par le nationalisme intégral de Charles Maurras. Ce dernier déclarait à la fin de sa vie :
« J’ai rétabli la monarchie en ma faveur mais après, il n’y aura personne qui s’imposera au pas.… Aussi convient-il d’instaurer un régime présidentiel… il faut que le président soit élu au suffrage universel : ainsi élu, il aura, quelles que soient ses qualités, quand même un semblant d’autorité et de pouvoir durant son mandat ».(1)
Charles De Gaulle que le stalinien Louis Aragon comparait dans un de ses poèmes à Jeanne d’Arc, a-t-il entendu des voix célestes lui aussi pour prévoir quel piètre personnage écrira la fin de la Vème République ?
Pour Macron, la Révolution Française est un accident de l’histoire, elle n’existe plus. Il réaffirme le principe monarchique, pour qui le pouvoir vient du ciel vers la terre, et non de la souveraineté du peuple pour la conquête du ciel.
La bourgeoisie, ceux qui la représentent, n’a plus aucune retenue dans le reniement de sa propre révolution. Un peu d’eau fraîche pour nos lèvres qui ne soit pas de l’eau bénite ! Rappelons-nous ce que proclamait Danton dans son dernier discours face au tribunal révolutionnaire :
« Nous avons brisé la tyrannie des privilèges. Nous avons tué le ver dans le fruit en abolissant ces pouvoirs auxquels n’avait droit aucun homme. Nous avons mis fin au monopole de la naissance et de la fortune et cela dans tous les grands offices de l’État, dans nos églises, dans nos armées, dans ce vaste complexe d’artères et veines qui fait vivre ce corps magnifique de la France. Nous avons déclaré que l’homme le plus humble de ce pays est désormais l’égal des plus grands. Et cette liberté acquise pour nous-mêmes, nous l’avons offerte aux esclaves. Et nous confions au monde la mission de bâtir l’avenir sur l’espoir que nous avons fait naître. Ceci, c’est plus qu’une victoire dans une bataille, plus que les épées et les canons et tous les escadrons de cavalerie de l’Europe. Cette inspiration, ce souffle pour tous les hommes, partout, en tous lieux, cet appétit, cette soif, jamais on ne pourra l’étouffer. Nos vies n’auront pas été vécues en vain. »
« Dans ce vaste complexe d’artères et veines qui fait vivre ce corps magnifique de la France » dont l’Église, il fallait alors briser l’appareil clérical, le soumettre à la République pour ensuite le rendre à la liberté de la vie privée. Un décret du 3 ventôse an III (21 février 1795) établit un régime de séparation des églises et de l’État. Tout en affirmant le principe du libre exercice des cultes, le décret précise que l’État n’en salarie aucun, ne fournit aucun local et ne reconnaît aucun ministre du culte. Marx écrira, face à des républicains qui n’avaient déjà plus l’audace de leurs pères, que la Commune ouvrière de 1871 en proclamant de nouveau la séparation de l’Église et de l’État, rendait les prêtres à la solitude de la prière, « à l’instar de leurs prédécesseurs les apôtres ». (2)
Il suffit de lire les réactions à la vidéo retranscrivant le discours du « chef de l’État » – dénomination pétainiste qui lui convient mieux que celle de « président de la République » – (3) pour constater que l’initiative suscite un vaste mépris, une haine sociale mais surtout des réactions de citoyens de confession catholique qui n’acceptent pas que la partie civile de la cérémonie se soit déroulée dans l’enceinte de la cathédrale. Eh oui ! Depuis la Révolution Française l’Église de France a une tradition gallicane, elle a subi le choc révolutionnaire, elle reste attachée (non pas à la laïcité bien sûr) mais à une certaine séparation des pouvoirs. « Rends à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » (Évangile de Mathieu). D’ailleurs l’Archevêque de Paris, Monsieur Laurent Ulrich était visiblement gêné que la cérémonie civile se déroulât non sur les parvis mais à l’intérieur de l’édifice.
RD, 09/12/2024.
Notes :
- Cité dans Abramovici Pierre « De Gaulle contre l’armée 1958-1961» Fayard page 351)
- « La guerre civile en France »
- La vidéo du discours et ses commentaires : https://www.youtube.com/watch?v=yi0_ObltUR0