« Jouant les ingénus le père de Candide,
Le génial Voltaire, en substance écrivit
Qu’il souffrait volontiers – complaisance splendide –
Que l’on ne se conformât point à son avis :
« Vous proférez, Monsieur, des sottises énormes,
Mais jusqu’à la mort, je me battrai pour qu’on
Vous les laissât tenir. Attendez-moi sous l’orme ! » (1)
Je ne résiste pas au plaisir de citer ces quelques vers d’une chanson posthume de ce cher Brassens, qu’il n’a pas eu loisir d’interpréter puisque la Camarde nous l’a arraché à l’âge de 60 ans. Ils reprennent ce principe fondamental de la philosophie des Lumières exprimé par Voltaire qui inspira la génération qui a fait 1789. Il faut le rappeler avec force dans une période où le régime poutinien désigne la cible à détruire, la Révolution française et ses valeurs. Liberté absolue de pensée, donc droit d’écrire ou d’utiliser par toute autre forme artistique ce que l’on pense face au régime bonapartiste algérien, soumis aux pressions de l’islamisme radical, qui n’accepte pas la critique et la mise en cause de sa propre histoire. Toutes les révolutions du XXème siècle ont été trahies : quand le colonel Boumediene prend en main l’Algérie, commence une contre-révolution.
Mais nous sommes dans une période, où, semble-t-il, ceux et celles qui représentent la gauche ont du mal à se décrasser de l’héritage du stalinisme, de la prison hexagonale de la Vème République et de revenir aux principes. Rosa Luxemburg aimait à dire : « la liberté, c’est d’abord la liberté de celui qui pense autrement ». J’appartiens à une culture politique qui est dans cette continuité : lorsque les militants de ma génération combattaient dans les années 1968-1981 pour la liberté à l’Est comme à l’Ouest, nous avons fait une campagne internationale pour sauver l’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne. Dans une édition intitulée « les droits de l’écrivain », lettres adressées à l’Union des Écrivains Soviétique, il revendiquait son droit de critique absolu du régime. Et pourtant, nous savions fort bien que Soljenitsyne écrivait déjà que Staline était dans Lénine, Lénine dans Marx, et Marx dans la Révolution Française, laquelle est responsable de tous les malheurs du monde. Soljenitsyne, malgré ses qualités d’écrivain et de témoin de son époque, a fini dans le retour à la sainte Russie des tsars et des popes. Gageons que s’il vivait aujourd’hui avec les popes qui bénissent les avions partant bombarder l’Ukraine, il ferait la paire avec Poutine, l’ex-officier du KGB. Le sommeil de la raison engendre toujours les monstres. C’est ainsi. Et pourtant à l’époque il fallait sauver Soljenitsyne parce, au-delà des convictions de l’homme, nous défendions la première des libertés fondamentales, penser et écrire, contre le monstrueux régime stalinien et son goulag. C’était en URSS le temps du Samizdat 1, cette chaîne de solidarité certes artisanale sur le plan technique mais efficace qui se constituait entre opposants.
Rappelons les faits : Boualem Sansal est propriétaire d’une maison à Boumerdès, dans les environs d’Alger. Régulièrement il fait des allers-retours entre la France et l’Algérie, sans avoir été inquiété depuis des années par le gouvernement algérien. Suite à un entretien accordé au média français Frontières proche de l’extrême droite, il reprend une revendication de l’État marocain qui considère qu’une partie de son territoire a été séparé du Maroc sous la colonisation française. Ce qui est la stricte vérité. Par ailleurs, les indépendantistes algériens s’étaient prononcés en 1950, selon Sansal, pour rendre ces territoires à l’État marocain. Exact aussi !
Il quitte Perpignan le 16 novembre et à son arrivée à l’aéroport d’Alger, il est arrêté et interrogé par la sécurité algérienne. Il est accusé d’« atteinte à l’intégrité et à l’unité nationale et aux institutions de l’État ». En « droit » algérien c’est un acte de « terrorisme » qui peut entraîner une condamnation à perpétuité. L’affaire Sansal n’est pas unique, elle met en lumière qu’actuellement 228 détenus pour délit d’opinion, journalistes, manifestants ou citoyens qui échangeaient leurs critiques sur les réseaux sociaux, sont actuellement en prison pour la même raison.
Je découvre un article du Matin d’Algérie, du mercredi 4 décembre, dénonçant un véritable lynchage médiatique contre l’écrivain. Ce média numérique francophone a été fondé le 19 septembre 1991 par des journalistes du PAGS (Parti de l’avant-garde socialiste, scission d’Alger républicain). Trois de ses journalistes furent assassinés lorsque le FIS était au pouvoir.
La journaliste Samia Naït Iqbal rappelle les propos de l’ancien garde des Sceaux Eric Dupont-Moretti, que dans un État de droit, fondé sur la séparation des pouvoirs, « La justice ne se rend pas dans la rue, ni sur les réseaux sociaux, ni dans les médias et l’honneur des hommes pas plus aujourd’hui qu’hier ne mérite d’être jeté aux chiens ». Ce que fait le pouvoir algérien. Ne reculant devant rien, la chaine Ennahar TV, fait parler les habitants de son village natal pour salir la mémoire de ses parents et grands-parents. L’enquête de Médiapart fait allusion de son côté au fait que sa famille faisait partie des partisans de Messali Hadj, véritable père du nationalisme algérien. C’est une allusion, mais le journaliste ne développe pas. On va le faire à sa place. Osons rappeler que le parti majoritaire de la gauche française, le PCF et un certain nombre d’intellectuels du type Sartre-Janson, a soutenu, avec d’ailleurs une aile de la hiérarchie catholique, la fraction qui dirigeait le FLN et ses méthodes. Dans le combat armé pour l’indépendance de l’Algérie, le FLN a fait massacrer les maquis messalistes. La résistance messaliste était issue du prolétariat et de la paysannerie pauvre. C’était déjà la trahison de la révolution algérienne. Messali était partisan de l’action de masse, des manifestations pour le triomphe des libertés démocratiques, de la grève générale insurrectionnelle. Une des formations qu’il a créée s’appelait le MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques). Faut-il rappeler que le PCF a condamné l’insurrection de la Toussaint 1954. Faut-il rappeler que François Mitterrand, garde de sceaux pendant la guerre d’Algérie, a d’une part refusé l’abolition de la peine capitale et autorisé les exécutions d’une cinquantaine de nationalistes algériens.
Le droit d’inventaire n’est pas de mise à gauche. Les uns sont silencieux en regardant leurs godasses. D’autres disent, certes cela n’est pas acceptable que cet écrivain soit en prison, mais … (tout est dans le mais et les trois points de suspension), quand même… ses positions politiques personnelles sont contestables. Autrement dit, c’est le cas de Médiapart : ils se donnent tous les moyens de ne pas engager de campagne. Ce serait l’honneur de la gauche de renouer avec sa tradition de défense des droits de l’Homme, avec laquelle elle a rompu depuis qu’elle a pris en charge les institutions de la Vème République, et ce dès l’année 1982 et suivantes. Ils s’opposent en fait au combat pour la libération de Boualem Sansal, au nom d’une argumentation sur l’évolution et les prises de position du citoyen, proche à Perpignan du courant inspiré par son ancien maire de droite, Jean Marc Pujol. C’est de bonne guerre, la gauche n’est plus la gauche, alors les « algérianistes » utilisent Sansal pour défendre l’œuvre civilisatrice de la France en Algérie, gommant au passage le système colonial, dans une ville où il y a une forte implantation depuis la fin de la guerre des nostalgiques de l’Algérie française.
Quand la gauche n’est plus elle-même, alors, dans la question sociale comme dans celle des droits de l’Homme, c’est l’extrême droite qui occupe le terrain.
Nous soulignons la position prise par Gallimard, éditant Sansal depuis Le Serment des barbares il y a 25 ans, appelant et s’engageant pour la libération immédiate de l’écrivain. L’éditeur de l’œuvre littéraire de Boualem Sansal depuis la parution du Serment des barbares il y a vingt-cinq ans, exprime sa très vive inquiétude à la suite de l’arrestation de l’écrivain par les services de sécurité algériens et appelle à la libération immédiate de l’écrivain. L’éditeur écrit :
« Voilà que la littérature se trouve être à nouveau la victime toute désignée des régimes autoritaires, qui font toujours du mensonge et de l’oubli un instrument d’oppression. Réunis il y a quelques jours au siège de nos Éditions dans la joie de l’attribution du prix Goncourt à Houris, les deux amis Boualem Sansal et Kamel Daoud paient aujourd’hui très cher leur liberté d’écrivains. »
Liberté sans aucune condition ni réserve pour Boualem Sansal !
(1) Texte posthume de Georges Brassens, Ceux qui ne pensent pas comme nous sont des cons ! Poèmes et chansons de Georges Brassens, Éditions musicales 57, 1987.
Il ne me paraît pas exact d’écrire que Mediapart « donne tous les moyens de ne pas engager la campagne ». Je suppose en effet que Robert fait allusion à l’article d’Antoine Perraud, que je mets en lien ici.
Cet article fouillé d’un journaliste notoire de Mediapart, largement antérieur, d’ailleurs, à l’article de Robert, ne met pas des « mais … » à la prise de position nécessaire pour la libération de Boualem Sansal, il contribue au contraire à les surmonter chez ceux qui les éprouveraient. Et il ne comporte aucune faiblesse pour le pouvoir algérien actuel. Il donne, en fait, les moyens d’engager la campagne, et ceci est indispensable.
Robert lui-aussi entreprend de développer des considérations sur les idées, le passé et l’histoire de Boualem Sansal. Celui-ci aurait eu de la famille messaliste, ce qui pousse Robert, « à la place » de Mediapart nous dit-il, à tout un développement qui, disons-le, n’explique rien. Car en fait, la position récente de B. Sansal sur la marocanité de l’ouest algérien est d’autant plus aberrante qu’elle renvoie le pays natal de Messali, Tlemcen, à cette marocanité ! En outre, le FLN n’a pas été soutenu par les staliniens en 1955-1956, ceux-ci visant à la préservation de l’empire français dans un sens soi-disant « progressiste ». L’absorption du PCA commence suite au congrès de la Soummam, mais les choses sont un peu plus compliquées tout au long de la guerre-révolution. Bref, ceci demanderait un développement historique beaucoup plus long.
Les positions aberrantes de B. Sansal sur la nation algérienne ont pour responsables premiers ceux qui, depuis … 1965 ? 1962 ? 1954 ? … ont confisqué le droit à la parole et l’expression constituante de celle-ci, certes. Cette nation existe évidemment, quelle que soit l’histoire des Etats maghrébins d’avant la révolution algérienne, laquelle a commencé en mai 1945 et pas à la Toussaint 54, et l’a constituée.
La défense inconditionnelle de la libération immédiate de Boualem Sansal doit aller de pair avec l’analyse critique de ses positions, non comme un « mais … » pour bien vouloir réclamer sa libération, mais comme une condition d’efficacité pour ce combat. Quant aux nostalgiques de l’Algérie française à Perpignan ou ailleurs, ils aident, au fond, le régime algérien négateur de la nation algérienne démocratique et souveraine, à le séquestrer, lui et bien d’autres.
Vincent Présumey.
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Finalement, ce qui définit de plus en plus Aplusoc, c’est peut-être la fibre anti-campiste, la donne s’étant nettement clarifiée depuis quelques années. La ligne de cette grande faille méga-politique structurante, traverse aussi l’affaire des auteurs Algériens. L’enjeu est repérer partout cette ligne, qui partage le camp de l’émancipation du camp des éternels tacticiens de l’histoire.
Merci donc, pour vos compléments et discussions VP (quand certains disent qu’il n’y a pas de possibilité de débat chez vous, on se demande comment ils lisent…).
J’ajoute donc ma pierre au mur des contradictions. Vous reprochez à Robert, de n’avoir pas tout dit et affirmez comme l’évidence que la nation algérienne existe. Sauf que parler, comme vous le faites, de « nation algérienne » sans un mot pour les Kabyles et sans un mot non plus pour les Juifs d’Algérie, c’est pour le moins dangereux. Personnellement, les nations m’emmerdent. Le Magrheb a été colonisé par les Arabes, les rites ancestraux de l’Afrique du nord (dont certains se sont syncrétisés dans l’islam) son actuellement détruits par les salafistes, voilà ethnocide transfrontalier qui m’importe plus que le nationalisme puérile des « hordes drapeautiques ».
Et les noirs algériens ? Qui en parle ? Vous allez me dire qu’on ne peut pas parler de tous dans un petit commentaire, je vous répondrai qu’il faut donc toujours parler des priorités : kabyles, noirs, femmes, homos, juifs (leur droit au retour à eux, qui va en parler si ce n’est pas nous ?).
On peut dire qu’il y a débat sur les positions de Sansal quant au Front Polisario, mais Robert avait raison de rappeler l’essence totalitaire du FLN, dès le départ, et donc son accointance structurelle avec le PC (malgré vos précisions bienvenues). Il faut sans cesse remettre sous les yeux des indigénistes les nez et oreilles coupés, le racket dans les bidonvilles français, le massacre des libertaires, et du MNA. Tout cela car le FLN était léniniste dans sa matrice, et donc toxique. C’est cette même matrice qui l’a amené au nettoyage ethnique de l’Algérie et à ce qu’il est encore aujourd’hui. Il n’a pas dégénéré sous Boumedienne pas plus que l’URSS n’a dégénéré sous Staline : le léninisme était en soi déjà criminel dans son rapport à l’histoire, ce que Trotksy n’a jamais reconnu, point éternellement aveugle d’APLUSOC (sauf si vous m’indiquez où vous dénoncez le fait que Trotsky n’a jamais renié son rôle de criminel en chef de 17).
La terreur du FLN procède du même rapport à l’histoire que la terreur rouge, qui n’est pas stalinienne, mais bien trotskyste, ne pas le dire c’est ajouter du sel sur les plaies des camarades qui ont été massacrés à l’époque par Trotsky et dont la mémoire nous incombe.
Par ailleurs, Sansal est stipendié à gauche car il est taxé d’islamophobie. On retrouve ici la pente islamocomplaisante de la gauche occidentale, que je souligne, à chaque fois dans un certain vide. Montrez moi dans quel article vous rappelez que l’islam est par essence antisémite (et sexiste-homophobe) ? Certes les autres religions aussi, mais elles ne sont pas un vecteur et producteur d’antisémitisme de masse comme l’est l’islam « ici et là-bas ». Lorsqu’ils dénoncent la barbarie intrinsèque à l’islam, Sansal et Daoud gênent la gauche wokisée, pleine de mauvaise conscience coupable (blanche) et se retrouvent cornerisés dans Le Point ou Frontières. Vous n’êtes pas cette gauche là, mais vous semblez gênés quant au combat qu’il faut mener contre l’islam (faut-il fermer le lycée musulman de Lille ???).
Ne me sortez pas le couplet « sciences humaines » sur l’essentialisation, comme quoi il n’y a pas d’essence, qu’il ne faut pas réduire l’islam à l’islamisme : j’ai assez écrit, en quoi ce fut un vecteur d’émancipation. Ce que disent ces auteurs, premiers concernés, à des occidentaux gênés, c’est que les 400 têtes coupées au sabre en Arabie Saoudites cette année on à voir avec le fait de se réclamer d’un chef de guerre armé dont on vénère les massacres. Quand on est apostat de l’islam, on est un peu plus prudent avant de dire que Sansal a des positions « aberrantes ». On lui reproche de dire en coeur avec l’extrême droite que l’islam est barbare. Mais que ne peut-il le dire en coeur avec… Brassens ? Avec vous ? Je lui reproche ses fréquentations, pas son combat contre la barbarie, combat taxé de racisme par des « non-racisés ».
Enfin, contre Robert, je rappelle que le couplet Voltairien est bien mignon mais ne tient pas longtemps si on réfléchit 2mn. Au contraire, cela constitue l’une des faiblesses graves des démocraties. Vous êtes vous battus pour que Faurrisson puisse causer ? Il les met où les limites, Voltaire ? Demandez-vous la liberté d’expression pour Dieudonné ? Pour Kemi Seba ? Demandez-vous la liberté d’émettre pour Russia TV ? Liberté de publication pour les imams antisémites (pléonasme occulté) ? La facilité du couplet Voltairien n’est d’aucune utilité à l’heure de Tik Tok, où au contraire, il faut assumer la censure (et ce n’est pas une nouvelle forme de terreur rouge, ou verte : on peut défendre et pratiquer une répression des ennemis de la liberté sans verser dans le léninisme).
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La voie étroite des démocrates algériens pour soutenir Boualem Sansal, par Arezki Aït-Larbi
Dans ce combat éthique qui interpelle les consciences, il est du devoir des démocrates d’être en première ligne pour la libération de Boualem Sansal et de tous les prisonniers d’opinion, revendique l’éditeur algérien Arezki Aït-Larbi.
Rappelons d’abord quelques évidences que les régimes autoritaires semblent ignorer. Les propos d’une personnalité publique sont souvent discutables, parfois choquants. Mais ils relèvent toujours du débat démocratique. Aux outrances – réelles ou supposées – de Boualem Sansal, les autorités algériennes auraient dû opposer la force de l’argument d’un discours contradictoire. Sur l’histoire de l’Algérie et la géographie du Maghreb. Sur le droit des Palestiniens, chassés de leurs terres et soumis à une impitoyable oppression coloniale qui dure depuis plus de soixante-quinze ans. Sur le Sahara-Occidental et l’impuissance de l’ONU qui peine, depuis 1991, à organiser un référendum d’autodétermination.
Nouveau palier dans l’escalade répressive qui a fermé tous les espaces de libre expression, l’emprisonnement d’un écrivain adulé à l’étranger pour son talent, mais chahuté dans son pays pour une maladroite désinvolture, est un clou de plus sur le cercueil de nos libertés bafouées. Pour préparer le bûcher de la «trahison», on convoque l’histoire coloniale et on réveille, une fois encore, les martyrs de la guerre d’indépendance pour légitimer les dérives liberticides d’un pouvoir sans boussole, qui navigue au gré des tempêtes.
Derrière l’écume soulevée par l’affaire Sansal, se profilent les recompositions dans le sérail qui peinent à se stabiliser. Si le pouvoir et les islamistes se sont affrontés violemment durant la guerre civile des années 1990, ils jouent maintenant en duo une partition autoritaire pour neutraliser tout frémissement incontrôlé dans la société, toute contestation autonome. Des partis laïques, des syndicats et des associations libres sont suspendus ou dissous. La presse privée, qui a connu ses heures de gloire après l’ouverture en trompe-l’œil de 1989, est tenue en laisse par la publicité sous contrôle de l’État.
Même les cafés littéraires sont soumis à l’autorisation d’une commission de lecture qui a fini par tomber le masque quant à ses fantasmes idéologiques. Au Salon international du livre d’Alger, les «manuels du parfait salafiste» subventionnés par l’Arabie Saoudite, Mein Kampf de Hitler et les Mémoires de Mussolini sont à l’honneur depuis quelques années. Moins cotés et suspects de subversion, des auteurs critiques, notamment parmi les universitaires, sont blacklistés par les miliciens de la pensée, au mépris de la loi, qui ne reconnaît de pouvoir de censure qu’au seul magistrat.
Sansal est l’otage des forces extrémistes algérienne et française
Dans la crise diplomatique entre les gouvernements algérien et français, Boualem Sansal est l’otage des forces centrifuges de leurs extrémistes respectifs. D’un côté comme de l’autre, les surenchères, en apparence antagonistes mais qui se confortent mutuellement, convergent vers un même objectif : le divorce entre les deux pays pour en finir avec les querelles récurrentes.
Pour Emmanuel Macron, fragilisé par une dissolution suicide, la pression de l’extrême droite algérophobe a eu raison de sa neutralité dans le conflit du Sahara-Occidental ; il finira par s’aligner sur la position marocaine, déclenchant ainsi la colère des Algériens. Ce casus belli signe la fin de la lune de miel avec le président de la République algérienne, Abdelmadjid Tebboune, et conforte les islamo-nationalistes dans leur croisade contre « les traîtres francophones ».
Depuis la mise au pas, en 2020, du Hirak, le mouvement populaire pour le changement qui avait précipité la chute du président Bouteflika, son successeur multiplie les gages de bonne foi aux islamistes domestiqués, qui ont négocié leur soutien contre une influence grandissante dans les institutions. Avec une hégémonie déjà prégnante dans l’école, la justice et la culture, les partisans de l’unicisme arabo-islamique exigent davantage de concessions.
En accédant à leurs revendications, le pouvoir a pris le risque de mettre en péril les équilibres précaires d’une société plurielle, qui peine à retrouver ses marques après une décennie de terreur islamiste et de répression militaire qui n’a pas toujours fait dans le détail. Le résultat ne peut qu’attiser les frustrations : la liberté de conscience n’est plus garantie par la Constitution de 2020 ; le berbère, reconnu en 2016 comme « langue nationale et officielle », est réduit à son expression folklorique ; le français, ce « poison qui pollue l’âme nationale », est déjà banni au profit de l’anglais.
Une régurgitation de l’histoire qui s’impose
Cette guerre en différé contre « la France, ennemi d’hier et d’aujourd’hui », est une régurgitation de l’histoire qui a fini par s’imposer dans l’actualité. Héritière des oulémas, ce mouvement réformiste religieux qui s’était accommodé de l’ordre colonial s’il « respecte l’islam et la langue arabe », la coalition islamo-nationaliste peine à redorer un blason « révolutionnaire » qui est loin d’être glorieux. Dans cette fièvre patriotique, le récit consensuel sur la guerre d’indépendance est déboulonné par un révisionnisme outrancier.
Pour les historiens maison, qui tentent de réécrire le passé à l’aune des alliances du présent, l’insurrection du FLN [le Front de libération nationale, ndlr], le 1er novembre 1954, aurait « été ordonnée par Djamel Abdel Nasser, le raïs égyptien, et planifiée par les oulémas », qui avaient pourtant condamné le déclenchement de la lutte armée comme « une aventure irresponsable ». Même Djamila Bouhired, l’héroïne de la bataille d’Alger en 1957, est accusée par une courtisane aux protections haut placées d’être « une création de la France ».
Au cœur de ces luttes gigognes où les extrémistes des deux rives sont à la manœuvre, Boualem Sansal risque d’être broyé par la conjonction de calculs sournois. Le baiser de Judas de Marine Le Pen, de Philippe de Villiers, d’Eric Zemmour, et de tous les revanchards qui feignent de le défendre pour « faire plier l’Algérie », ne réussira en fin de compte qu’à exciter la répression, encourager le ralliement des indécis derrière les commissaires politiques qui ont dressé l’échafaud, et serrer un peu plus la corde autour du cou de l’écrivain.
Balisée par ces surenchères en miroir sur fond de guerre mémorielle, la voie de la justice et de la raison est étroite. Dans ce combat éthique qui interpelle les consciences, le devoir des démocrates algériens est d’être en première ligne. Pour la libération de Boualem Sansal et de tous les prisonniers d’opinion. Pour l’avenir de l’État de droit et le respect de nos libertés. Et pour l’honneur de l’Algérie, qui est « un idéal plus vaste que le cachot qu’elle est en train de devenir » (1).
Arezki Aït-Larbi est journaliste free-lance, directeur de Koukou Editions, maison d’édition algérienne spécialisée dans l’essai politique, le témoignage historique et le document d’actualité
(1) Extrait de l’Appel international à la libération du journaliste Ihsane el-Kadi signé, en mai 2023, par une dizaine de personnalités, dont Noam Chomsky et Annie Ernaux, prix Nobel de littérature.
Source : Libération du 7 décembre 2024
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Merci pour cet article qui apporte à la présente discussion.
On peut noter que l’auteur pointe le fléau religieux avec beaucoup moins de complexe qu’on ne le fait ici, en France, à gauche. Sans doute parce qu’il fait partie des premiers concernés par ce ravage des âmes.
Il indique sans aucune hésitation la jonction entre l’antijudaïsme (constitutif de l’islam, entre autres choses, avec aussi la haine du polythéisme par exemple) et l’antisémitisme européen, en mentionnant Hitler et Mussolini. Cette synthèse toxique est trop peu analysée.
La pression exercée par les milieux islamistes (lesquels sont complexes et en contradiction entre eux) est bien décrite, participant, avec l’Etat policier, à la répression.
Encore une fois qu’en est-il en France ? Est-ce un hasard si les campistes de LFI ont manifesté cette semaine en banlieue lyonnaise (avec l’appui de l’imam de la grande mosquée de Lyon) pour dénoncer l’islamophobie d’état contre un troisième établissement scolaire (abrutissant plus de 600 jeunes âmes, dans l’homophobie antisémite) ? Voltaire nous aide-t-il ici ? Doit on se battre pour que des islamistes avec qui on n’est pas d’accord, ne soient pas réprimés en France, au nom de la liberté d’expression ? On a vu ce que ça a donné à Londres, la tolérance : un foyer d’islamistes. Si Voltaire amène à abandonner les jeunes pakistanais démunis aux griffes des islamistes, il faut peut-être se réveiller et changer de maxime.
(Et il faut aussi réprimer l’épidémie évangélique, mondiale.)
En attendant, c’est toujours le même silence gêné dans nos rangs, face à la pression islamique ici, pression et silence qui nourrissent le RN, en plus d’abandonner les premiers concernés, qui payent deux fois l’addition, d’abord face aux barbus qui leur impose les bonnes moeurs (et surtout pas l’auto-organisation!), ensuite face à Bardella.
Sinon l’auteur parle à juste titre de « société plurielle », mais sans évoquer, lui non plus, la question juive (les arabes ont colonisé l’Afrique du nord, écrasant les berbères et chassant très récemment les juifs qui y étaient présents des siècles avant la parodique « révélation islamique » – et je dis tout cela sans moins de mépris pour la religion juive, autre forme actuellement vive de la tare sexiste-homophobe, entre tares que trimballent aussi ces religieux-là).
Ce énième silence inquiète, alors que les juifs ont joué un rôle décisif dans la guerre d’indépendance. (D’ailleurs, mal leur a peut-être pris, de céder aux délires léninistes du FLN, comme la suite des événements l’a inévitablement montré.)
Encore une fois, on ne comprendra pas pourquoi les israéliens d’origine non européenne, majoritaires en Israël, votent tant à droite (voire pire), tant qu’on ne dira pas haut et fort leur histoire. Ils sont martyrisés depuis 1600 ans par les musulmans (ou au mieux tolérés comme sous-humains, Dhimis). La violence qu’ils ont subi (et subissent encore là où il en reste) n’a rien à voir avec la Shoah, elle s’inscrit dans une autre histoire. Si c’est dominés-là (par les élites ashkenazes) sont aussi virulents, c’est aussi parce qu’ils ont des raisons : ils sont marqués par leur histoire longue, et récente (Algérie, Yemen, etc). Faute de reconnaissance de l’antijuadaïsme islamique (couplé à l’antisémitisme depuis les années 30), ils resteront dans la violence et l’appel au meurtre de tout musulman qui les entoure. Tant qu’on aura pas identifié le symbole du sabre de Mahomet comme une menace adressée à toute contestation du prophète, menacée adressée d’abord aux juifs, dont des têtes furent coupées, on ne permettra pas à ces derniers de poser le canon. (S’il y avait encore des polythéistes dans la région, et s’ils en avaient les moyens techniques, ils auraient eux aussi le massacre facile contre tout musulman, et pour cause: tant qu’on referait pas de la Kaaba un lieu ouvert à la diversité, ce serait la lutte à mort. Et encore une fois, aucune tolérance non plus contre les polythéistes qui brulent encore des enfants en 2024, en les accusant de sorcellerie, surtout si leurs parents possèdent le champ d’à côté. Y a pas que les enfants Ukrainiens que la communauté internationale doit sauver, à tout prix, c’est à dire par les armes, c’est à dire en tuant, il y aussi les enfants esclaves par et dans le quart monde.)
[A propos de la fuite des juifs du monde islamisé, ne pas occulter, sans donner dans le complot, qu’elle fut aussi en partie voulue par les ultra-sionistes après 45, n’hésitant pas à utiliser le terrorisme contre leurs co-religionaries, en Irak par exemple.]
Pour revenir à l’Algérie, notre inquiétude se trouve renforcée quand l’article proposé s’achève sur « pour l’honneur de l’Algérie ». On a ici à la fois le pire de l’archaïsme tribal (la folie de l »honneur ») et le pire de la modernité occidentale (le nationalisme).
L’honneur de la Serbie, l’honneur de la Russie, l’honneur du Pakistan, l’honneur de l’Inde, l’honneur de la Birmanie, l’honneur de la Chine : toutes ces formules sont saturées de haine et de mort. L’Algérie et sa folie drapeautique ne devraient pas faire exception dans la dénonciation, sous prétexte d’atroce colonisation française, ce que semble rater l’auteur. Encore une fois, le soucis des peuples transnationaux (berbères roux, touaregs noirs, métèques juifs ou gitans) aide à repérer les pistes de l’émancipation.
Question de dissertation d’histoire pour le XXIIe siècle : le nationalisme était-il une étape nécessaire au développement de la civilisation mondiale cosmopolite ?
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