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Sommaire du numéro 6

Éditorial du numéro 6

Contre l’engloutissement des mondes, construire des murs de solidarité avec toutes et tous les opprimés.

Des millions de femmes sont violées chaque année dans le monde, mais les masculinistes avec cynisme n’affirment-ils pas « il n’y a pas mort d’homme » ?

Des populations souffrent de sous-alimentation. En Afghanistan, en République du Congo, au Soudan, à Gaza, les risques de famine sont aggravés ou créés par la guerre ; guerre de gouvernements contre les populations, guerre de bandes armées, guerre d’occupation. Les responsables parfaitement identifiés, avec la bénédiction tantôt silencieuse tantôt bruyante d’autres gouvernements, se dispensent et sont dispensés de la prévention du risque de génocide dans la définition couramment employée par la Cour internationale de justice.

Des millions de migrant·es fuient des conditions de vie inacceptables, que cela soit en conséquence des changements climatiques, des accaparements de terre, des politiques néolibérales, des guerres ou des négations de leurs droits fondamentaux.

« Être internationaliste, c’est être du côté des opprimé·es », de toutes et tous les opprimés, nous rappelle à juste titre Carola Rackete, députée allemande et ex-capitaine du Sea Watch. Mais cela ne saurait suffire.

Comme l’écrit Gus Massiah dans ce numéro d’Adresses, « les crises structurelles sont toujours des moments de réaménagements géopolitiques majeurs. Et ces réaménagements géopolitiques passent par les guerres, par des affrontements, par les nouvelles frontières et les aménagements du système international qui concrétisent les règlements des conflits ».

L’hypothèse d’un changement de période se vérifie dans les faits, même si la nomination de celle-ci fait encore débat. « Les aménagements du système international » n’apparaissent pas parce que nous sommes loin du règlement des conflits, qu’il s’agisse des guerres « oubliées » d’Afrique (ou d’ailleurs) ou des guerres qui se jouent devant les objectifs des caméras de toutes les télévisions du monde.

C’est dans ces périodes que les narratifs dérapent. Les conflits majeurs, l’invasion de l’Ukraine, les massacres en Palestine peuvent sortir d’une compréhension raisonnable, prendre des formes inattendues et extrêmes à cause de dirigeants poursuivis par la justice internationale et dont le salut reste la poursuite et l’intensification de la guerre. Certains gouvernements engagés matériellement et diplomatiquement dans ces conflits (États-Unis, Europe, Chine, Iran…) redoutent le dérapage politique qui les entraînerait dans un conflit généralisé dont ils ne veulent pas ou qu’ils ne sont pas en mesure d’assumer encore.

Nous traversons une période de tous les dangers. Danger de généralisation de la guerre, danger de proliférations de régimes antidémocratiques (quelle que soit la façon dont nous les nommons : illibéraux, autoritaires, fascistes ou postfascistes). Nous ne reviendrons pas ici sur l’enjeu des élections américaines (voir Adresses, n°5). Cela nécessite d’aborder la situation politique globale et de ne pas en rester aux aspects nationaux et parlementaires. Faute de quoi nous risquons fort de connaître le sort des musiciens du Titanic.

C’est grâce à son auto-organisation que la société ukrainienne résiste à l’envahisseur russe bien entendu, mais également aux désordres occasionnés par la politique néo-libérale du gouvernement. Les armes sont nécessaires mais pas suffisantes dans une guerre totale de ce type. Nous aurions donc grand intérêt à observer à la loupe ce qui dans cette « guerre-révolution » – oui, osons envisager ce postulat, ne serait-ce que pour réfléchir – où la guerre elle-même pousse la pratique sociale à s’emparer des espaces inoccupés par l’État ou libérés par les besoins sociaux.

Dans son texte, Gus Massiah énumère très précisément toutes les luttes de ces dernières années, luttes massives, parfois puissantes mais luttes inabouties pour ne pas dire défaites.

Nous vivons tous un moment critique, les cris d’alerte ne suffiront plus… mais nous pouvons nous tenir au côté du peuple ukrainien qui résiste à l’impérialisme russe, au côté des populations palestiniennes qui essayent de survivre, des Israélien·nes qui se battent pour un cessez-le-feu immédiat et la libération des otages.

Marco Noris souligne aussi quelques particularités du nouveau siècle, les profondes fractures – et non de simples divergences d’appréciation – dans la gauche. Le poids d’un certain pacifisme, les positionnements campistes (l’« internationalisme des imbéciles » que nous avons traités dans les précédents numéros) peuvent pour l’auteur détruire les forces de gauche. Il avance, entre autres quelques pistes de travail : la dé-ethnicisation des conflits, la reconstruction laïque d’une conscience commune pour les classes subalternes tendant vers la (re)construction hégémonique d’une culture capable de transcender les frontières nationales et continentales.

Prévention du risque de génocide, crimes de guerre, crimes contre l’humanité… Nous avons dans les précédents numéros de la revue proposé quelques textes.

La Chambre préliminaire de la Cour pénale  (CPI) a émis un mandat d’arrêt contre le président russe Vladimir Poutine et contre la commissaire russe aux droits de l’enfant, Maria Alekseyevna Lvova-Belova, en lien avec des crimes de guerre présumés concernant la déportation et le « transfert illégal » d’enfants de territoires occupés d’Ukraine. Des actes entrant dans la définition du crime de génocide. Peut-on agir efficacement contre les actions génocidaires d’Israël à Gaza dans le silence des autres actions génocidaires ?

Peut-on, à juste titre, condamner les interventions meurtrières et les crimes des armées étasuniennes en Irak ou en Libye et ne rien dire des interventions meurtrières des armées russes en Géorgie ou en Ukraine.

Peut-on passer sous silence les massacres des populations syriennes par Bachar el-Assad ? Sans oublier d’autres peuples maltraités (kurdes, ouïghours, birmans, etc.).

Peut-on condamner le colonialisme de l’État israélien et passer sous silence celui du roi marocain au Sahara occidental ? La vie des Sahraouis vaudrait-elle moins que celle des Palestinien·nes ? Sans oublier le colonialisme français dans ce « système outre-mer » que décrit Patrick Chamoiseau.

Les silences sur certains mondes engloutis, sur certain·es habitant·es concourent à invalider leurs résistances, leur existence même.

Hier contre l’apartheid sud-africain soutenu par de nombreux États dits occidentaux et par Israël et son gouvernement soi-disant de gauche, nous avons mené des campagnes unitaires, des boycotts effectifs. Notre mémoire peut-elle s’effacer alors contre les systèmes d’apartheid sexuel en Afghanistan ou en Iran, sous le prétexte que les systèmes de domination des femmes par les hommes sont universels ?

Et que dire des idéologies excluantes au nom de traditions, de dieux, des régimes de caste, de la soumission institutionnalisée des femmes, de l’infériorité proclamée de certaines populations.

Fatou Sow nous offre une analyse des enjeux du féminisme au Sénégal, prouvant une nouvelle fois la portée des universaux de libération et les spécificités concrètes de ceux-ci.

Nous n’oublions ni le colonialisme, ni le néocolonialisme, ni les accaparements et les dépossessions. Nous illustrons ces sujets à chaque fois que possible et dans ce numéro par un article sur les politiques des BRICS+ en Afrique.

Il nous faut collectivement faire réémerger les expériences humaines des mondes engloutis et réinventer ensemble des alternatives démocratiques, dans toutes les langues, car comme l’explique Patrick Chamoiseau : toute langue possède une grande part d’intraduisible, d’intransmissible, d’inexprimable.

Didier Epsztajn, Michel Lanson, Patrick Silberstein