Article traduit de Oakland Socialist.

Harris a répondu à bon nombre des mensonges et des histoires les plus folles de Trump en adoptant simplement une posture ou une expression. C’était très efficace.

Donald Trump a déploré que le débat ait été « truqué » et lui et ses partisans se sont plaints du fait que ses déclarations aient été vérifiées en temps réel. De l’autre côté, Kamala Harris l’a mis au défi d’un deuxième débat. Cela doit signifier que, d’une certaine manière, les deux camps ont estimé que Trump avait été le plus mauvais de l’événement. 

Personnellement, je me suis retrouvé submergé par la montagne de mensonges et d’hystérie que Trump a édifiée pour son public. Il a débité un mensonge après un autre. Il a fait des déclarations racistes comme celle selon laquelle les immigrés haïtiens tuent et mangent les chats et les chiens de leurs voisins. Il a fait preuve de son narcissisme à maintes reprises. La prestation de Trump m’a rappelé une histoire que m’avait racontée un plombier de ma connaissance : un de ses collègues avait démonté un tuyau d’évacuation dans le sous-sol d’un immeuble d’appartements dans lequel il travaillait à San Francisco. Malgré l’avertissement fait aux locataires, l’un d’eux avait tiré la chasse d’eau et le plombier était couvert d’une couche de merde brute. C’est ce que j’ai ressenti en écoutant et en regardant Trump. Il laisse toute personne sensée, engourdie. Cela joue en sa faveur car il est difficile de garder la trace de tous ses mensonges et de ses commentaires scandaleux. C’est semblable à l’approche de propagandiste d’Hitler, Goebbels. Jetez suffisamment de boue sur le mur et une partie y restera collée.

Dès son entrée sur scène, Harris a pris le contrôle de la scène. Ici, elle a pris l’initiative en s’approchant de Trump pour lui serrer la main.

La méthode de Trump joue en sa faveur auprès de certains. Selon le New York Times , les électeurs « indécis » ne savent pas avec certitude qui va l’emporter. En fait, Reuters a rapporté  que dans un sondage réalisé auprès de dix électeurs « indécis », six ont déclaré qu’ils étaient sur le point de voter pour Trump après le débat.

Première question

Le débat a commencé avec la question : «Vivez -vous mieux aujourd’hui qu’il y a quatre ans ? » C’est la question qui préoccupe le plus les électeurs et Harris n’a pas été en mesure d’y répondre de manière satisfaisante pour deux raisons. La première est le fait qu’Harris n’avait aucune explication réelle des raisons pour lesquelles la plupart des gens vivent économiquement moins bien.

Comme l’a expliqué Oaklandsocialist : « Pendant la pandémie, la production et les chaînes d’approvisionnement ont été sévèrement restreintes. Cependant, l’impact a été atténué par le fait que le gouvernement a distribué un total de 814 milliards de dollars aux ménages en compensation du Covid. Normalement, une grande partie de cet argent est dépensée en voyages (ce qui signifie une consommation accrue d’essence, entre autres), en divertissements, etc. Une fois que la gravité de la pandémie a pris fin, ou a semblé prendre fin, la demande refoulée a augmenté. C’était vrai à l’échelle mondiale. Biden y a ajouté la loi sur les dépenses d’infrastructure de 850 milliards de dollars, dont 350 milliards de dollars ont déjà été alloués à divers États. Ainsi, l’augmentation de la demande a répondu à une offre limitée et chaque industrie s’est comportée comme le capitalisme l’attend : elle a augmenté les prix. Pour cette année, l’inflation aux États-Unis est de 2,9 %. On prévoit qu’elle atteindra 5,9 % à l’échelle mondiale. » En d’autres termes, à l’ère moderne, le capitalisme a le choix entre un chômage élevé et une inflation élevée. Comme elle ne peut pas l’expliquer, Harris n’a pas de réponse convaincante à cette question.

En outre, cette question a tendance à éclipser tout le reste, car Harris n’a pas clairement expliqué ce qui était en jeu en termes de « démocratie », quant à ce qui se passe dans le monde, ou même concernant le changement climatique. Elle n’a pas suffisamment expliqué ce que l’approche de Trump sur ces questions signifie pour la vie de l’immense majorité des Américains. Bien sûr, cela en dit long sur la conscience des Américains lorsque des dizaines de millions d’électeurs veulent ignorer l’importance des projets de Trump visant à imposer la dictature d’un seul homme. 

Voici quelques exemples de la manière dont Harris a contré les mensonges et la propagande de Trump :

Harris n’a pas suffisamment souligné à quel point Trump est sous la coupe de Poutine.

Politique étrangère

Les élections américaines sont très rarement déterminées par des questions de politique étrangère, mais Harris était en position de force dans ce domaine, notamment sur la question de l’Ukraine. Elle a également parlé avec force des relations amicales de Trump avec différents dictateurs à travers le monde, bien qu’elle ait omis de mentionner le Hongrois Viktor Orban, dont Trump s’est vanté du soutien. Elle a fait une bonne pique en décrivant la facilité avec laquelle Trump est manipulé par les flatteries de divers chefs d’État. « Ce qu’on appelle un dictateur, qui vous mangerait au déjeuner », a-t-elle dit. Trump a évité de répondre à la question de savoir s’il était favorable à une victoire ukrainienne pour repousser l’invasion russe. Mais dans quelle mesure les électeurs se souviendront-ils de tout cela ? De plus, le fait que Biden retarde sans cesse l’envoi à l’Ukraine de tous les types d’armes dont elle a besoin quand elle en a besoin et qu’il impose des restrictions sur leur utilisation signifie que l’invasion s’éternise sans qu’on en voie la fin. Cela a ouvert la porte au sentiment, ici chez nous, que nous ne devrions pas aider l’Ukraine du tout. (Jill Stein(1) et Cornel West (2) rejoignent Trump pour partager ce point de vue.)

IVG

Sur la question de l’ avortement, Trump était clairement sur la défensive. Sa position de repli était de laisser les États décider. Harris a attaqué cette position en expliquant ce qu’en signifiaient les conséquences– une jeune femme enceinte, laissée sans soins qui saignait dans le parking d’un hôpital, par exemple. Mais d’où vient l’idée de « laisser les États décider » ? C’est le « droits des États », argument des défenseurs de la ségrégation. Cela signifie que là où c’est politiquement possible, il faut laisser ces États piétiner les Noirs. Qu’ils se voient refuser le droit de vote, l’accès aux services publics et qu’ils puissent même être lynchés. C’est l’origine de l’argument de Trump « laisser les États décider ». 

Démocratie

L’America First Policy Institute est à l’avant-garde des projets visant à annuler les résultats des élections si Trump ne gagne pas. Ces projets n’ont pas été évoqués lors du débat.

Harris a cité les différents généraux qui ont fait partie de l’administration Trump et qui le condamnent aujourd’hui. Trump a rétorqué qu’il les avait renvoyés parce qu’ils étaient incompétents. Ce que Harris n’a pas réussi à expliquer, c’est qu’en fait, ils ont été renvoyés parce qu’ils ont osé être en désaccord avec Trump. Quelle était la source de leurs désaccords ? Premièrement, ils n’étaient pas d’accord avec la volonté de Trump de déclarer la loi martiale. L’ancien chef d’état-major interarmées, Mark Milley, s’est publiquement opposé  à cette menace.

Harris n’a pas réussi à inciter les électeurs à faire preuve d’imagination et à voir ce que signifie la loi martiale, avec des soldats postés aux coins des rues dans tout le pays, quadrillant chaque communauté. Est-ce vraiment ce que les gens veulent ?

Le 6 janvier et les plans de Trump pour voler l’élection

Harris a attaqué Trump pour son inaction dans les heures cruciales pendant lesquelles la foule mobilisée par Trump avait envahi le Capitole le 6 janvier. À cet égard, elle a souligné comment les tentatives de son équipe juridique pour faire annuler les résultats devant les tribunaux avaient été rejetées. Ce que Harris n’a pas fait, c’est d’avertir les électeurs que Trump a passé les quatre dernières années à peaufiner et à systématiser ce plan, qu’il a maintenant au moins 70 négationnistes de l’élection dans les commissions électorales, que son substitut au Texas, le procureur général Paxton, a perquisitionné les domiciles de militants électoraux latinos et dans au moins un cas, le domicile d’un candidat à une élection… Ceci et bien plus encore. Oaklandsocialist a documenté  tout cela.

Le problème de Harris  c’est que les plans des démocrates pour contrer cette situation sont inadéquats. Clarifier le danger extrême que représente Trump pourrait alarmer les gens et les inciter à commencer à s’organiser eux-mêmes.

Le plan de Trump pour expulser 11 millions de personnes

Il en est de même avec l’intention déclarée de Trump d’expulser 11 millions d’immigrés sans papiers. Harris n’a pas réussi à inciter les téléspectateurs à visualiser ce que cela signifierait dans la pratique – des milliers de soldats américains balayant chaque communauté ouvrière des États-Unis. La loi martiale partout et pas seulement de nom. Et cela ne s’arrêterait pas à la chasse aux « immigrés illégaux ». Cela signifierait également la suppression de tous les droits de rassemblement « pacifique », du droit de grève, etc. Et quant aux « immigrés illégaux », cela inclurait des dizaines de milliers de personnes qui ont été amenées ici alors qu’elles étaient bébés et qui n’ont aucun lien avec leur pays de naissance. Est-ce vraiment ce que les gens veulent ? Encore une fois, expliquer cela ce serait sonner l’alarme trop fort.

Trump nie l’existence d’un réchauffement climatique causé par l’homme et le capitalisme. Cette question aurait dû être davantage mise en avant dans le débat et ce depuis au moins trente ans.

Sur la question du changement climatique

Harris a critiqué les affirmations de Trump selon lesquelles il s’agirait d’un «bobard», ce qu’il n’a pas nié. Le problème est que les Démocrates n’ont pas réagi de manière adéquate depuis des décennies à cette menace réelle pour la société humaine. Ce n’est que récemment, par exemple, que les médias capitalistes ont commencé à lier explicitement différentes catastrophes météorologiques au changement climatique. Il en va de même pour les incendies de forêt catastrophiques. Et on ne sait pas exactement où cela nous mènera à l’avenir.

Israël/Palestine

La situation était la même en ce qui concerne la guerre génocidaire d’Israël contre Gaza et le nettoyage ethnique de la Cisjordanie. Seule une référence très générale a été faite. Harris a un problème ici : les Américains ont été soumis pendant 75 ans à une propagande selon laquelle Israël serait « la seule démocratie au Moyen-Orient » et à un déni du fait que la « patrie juive » a signifié un nettoyage ethnique et des massacres de Palestiniens. Cela laisse des millions d’électeurs dans l’ignorance de ce que représente réellement Israël. Expliquer ce que fait réellement Israël aujourd’hui irait à contre-courant de la tendance de dizaines de millions d’électeurs. De plus, cela aurait soulevé la question « pourquoi les États-Unis devraient-ils soutenir Israël ? »

Comment Harris a géré son temps

Certainspourraient objecter que Harris n’a tout simplement pas eu le temps de commenter toutes ces questions. C’est vrai dans une certaine mesure, mais Trump a été autorisé à interrompre fréquemment les modérateurs, et Harris n’a jamais vraiment essayé de le faire. Résultat : selon CNN , Trump a parlé pendant près de 43 minutes tandis que Harris a parlé pendant un peu plus de 37 minutes.

Dans l’ensemble

Le débat a été globalement positif pour Harris, mais en raison des limites que lui imposent le fait qu’elle est une représentante politique du capital – qui doit se consacrer à essayer de préserver la stabilité politique aux États-Unis – elle n’a pas porté un coup fatal aux chances électorales de Trump. Le résultat est que Trump, le dément lié au fascisme, pourrait encore gagner ou voler l’élection.

Le soutien de Taylor Swift à Harris pourrait être énorme.

Peut-être que l’événement le plus marquant de la soirée a été le soutien de Taylor Swift à Harris. Il ne faut pas sous-estimer ce fait. Il y a deux ans, un ami de Philadelphie m’a raconté que des membres de sa famille avaient décidé de voter pour le démocrate John Fetterman, parce qu’Oprah Winfrey le soutenait. C’est une illustration de l’état lamentable de la mentalité de la plupart des Américains, mais c’est mieux que de les voir soutenir les Républicains liés au fascisme.

Harris a répondu à bon nombre des mensonges et des histoires les plus folles de Trump en adoptant simplement une posture ou une expression. C’était très efficace.

Notes

  • Jill Stein, née le 14 mai 1950 à Chicago, est médecin et une femme politique américaine. Elle est la candidate du Parti Vert à l’élection présidentielle américaine.

Jill Stein et Cornel West, Les chevaux de Troie de Trump, Poutine et Assad, 1ère partie : Jill Stein – la socialiste d’Oakland (oaklandsocialist-com.translate.goog)

  • Cornell West est né le 2 juin 1953 à Tulsa (Oklahoma), est un philosophe et universitaire américain, ayant enseigné à Harvard et à Princeton. Il est l’un des contributeurs majeurs aux African-American studies. Il se présente à l’élection présidentielle américaine de 2024 comme candidat sans étiquette.

Jill Stein & Cornel West, Stalking horses for Trump, Putin and Assad, Part 2: Cornel West – Oakland Socialist (oaklandsocialist-com.translate.goog)