Dans mon précédent billet, je me posais la question : Emmanuel Macron serait-il en fin de compte le seul président au monde que LFI veuille destituer (parce que LFI a un Chef qui devrait être à sa place) ?
Cette question ne se pose que présentement, car, lorsque des millions de manifestants en France ont crié « Macron démission », surtout fin 2018 début 2019 lors de l’explosion des Gilets jaunes, LFI ne s’est pas différencié des partis traditionnels de gauche ni des directions syndicales nationales pour rester d’une prudence extrême et ne toucher que du bout des doigts cet énorme mouvement en ayant peur de se brûler, tout en l’ayant soupçonné des pires turpitudes fascistes à un moment ou à un autre, et dans l’ensemble en ayant tout fait pour le laisser tout seul avec lui-même.
Épreuve du feu, car, si « le peuple » faisait irruption, c’était bien le cas, se constituant même en peuple, apparemment pas au sens de Mouffe-Laclau, mais plutôt au sens du 10 août 1792, ce précédent national constituant et constitutif !
Il se constituait face à un Ennemi – le pouvoir en place et sa personnification, qui n’avait rien arrangé par ses provocations (« Venez me chercher » !), mais il est vrai que ce mouvement n’avait pas, n’a jamais eu, et semble ne pas avoir désiré, de Chef ni de président …
De fait, la question du pouvoir en France pour LFI ne se pose et ne saurait être posée que dans le cadre institutionnel de la V° République, donc lors des élections présidentielles et en vue des élections présidentielles. Et c’est encore le cas dans le discours tout récent sur la « destitution » de Macron : son but, ce sont des élections présidentielles. Les élections présidentielles sont ce qui relance, par un plébiscite national, le régime de la V° République, tous les 7 ans puis tous les 5 ans. De Gaulle en tout cas les avait conçues pour cela.
A présent « destituer » Macron n’a pas d’autre but que de les provoquer et donc de remettre un Bonaparte légitimé, ce que Macron n’est plus, au pouvoir : pour LFI ce doit être, de toute éternité, J.L. Mélenchon (enfin, de toute éternité, pas vraiment : vu la nature, c’est sans doute la dernière occasion). Dans la réalité, cela pourrait être Mme Le Pen.
En même temps, ceci fait une diversion par rapport au point réel d’affrontement avec Macron à l’heure où sont écrites ces lignes : l’exigence de nomination de Lucie Castets à Matignon, et est donc un facteur de division.
Donc, cela fait le jeu de Macron que d’agiter ainsi, à ce moment précis, sa « destitution » – qui plus est au nom de la constitution de la V° République !
La question du pouvoir ne pouvant pour LFI se poser et être résolue que par l’élection présidentielle, tous les grands mouvements sociaux des dernières années qui tendaient à affronter cette question ont donc été d’une certaine façon inopportuns à ses yeux, exactement comme pour les partis traditionnels de gauche, et aussi pour les directions syndicales nationales qui les ont gérés en les faisant durer et en évitant qu’ils réalisent ce à quoi ils tendaient : un affrontement central avec le pouvoir en place.
Ce fut le cas, pour commencer, avec la vague de grèves et de manifestations contre la première « loi travail » de Hollande-El Khomri (et de Macron), en 2016 : LFI venait d’être constituée et l’essentiel de ses interventions consistaient à tapisser les parcours de manifs d’autocollants appelant à élire Mélenchon en 2017, donc à ne pas aller à l’affrontement central maintenant.
Ce fut le cas avec le plus spontané de ces mouvements, les Gilets jaunes, qui, commencé comme une insurrection de la « France périphérique », celle qui a voté RN en 2024, s’est développé de manière classique en poussée de manifestations de masse cherchant à se centraliser sur Paris et l’Élysée.
Puis, lors de la première poussée contre le premier projet de Macron sur les retraites fin 2019 début 2020, et, au premier semestre 2023, lors de l’énorme poussée ayant imposé l’unité syndicale, laquelle a mis au centre des enjeux politiques nationaux l’abrogation de la loi dont Macron avait décidé de faire son fétiche, sa marque « à la Thatcher », abrogation dont l’exigence s’est à nouveau imposée comme premier acte de ce gouvernement NFP que Macron veut interdire, malgré le vote législatif qu’il a provoqué.
Pour comprendre l’analyse proposée ici, il faut préciser une chose peu comprise – et il est normal qu’elle soit peu comprise, car il s’agit de la révolution, la vraie.
La révolution ne saurait être la propriété et l’œuvre des révolutionnaires ou se tenant pour tels. Elle est le mouvement réel de la société menacée, de la grande majorité. Des secteurs massifs de cette grande majorité, que j’appelle le prolétariat car ce sont celles et ceux qui doivent essayer de vendre leur force de travail pour vivre, sont entrés en mouvement lors des vagues présentées ci-dessus, qui forment un ensemble, une sorte de traînée qui n’est pas terminée. La tendance réelle de ces vagues a toujours été de se généraliser et de se centraliser vers un affrontement avec le pouvoir en place, sous la forme centralisée qu’il a en France : le pouvoir exécutif, présidentiel et gouvernemental.
Autrement dit, elles allaient, et elles iront, vers le renversement de l’exécutif, ce qui est évidemment un acte « violent », de rupture. Mais rappelons que la V° République est née d’un coup d’État militaire et colonial, et que sa constitution ne prévoit pas de sortie globale du régime, par l’élection d’une assemblée constituante. Cette issue démocratique ne peut qu’être imposée par l’affrontement central né de l’essor du mouvement social d’en bas. Celui-ci, en brisant la présidence et l’État présidentiel-bonapartiste et son armature préfectorale, peut seul réaliser des élections pleinement démocratiques et participatives.
La voilà, la « révolution citoyenne » : citoyenne au sens de la démocratie, mais pas au sens du respect de la constitution et du calendrier institutionnel.
La clef du mélenchonisme est d’avoir capté cette tendance réelle et de l’avoir arrimée à l’élection présidentielle, avec la perspective d’une « VI° République » qui naîtrait de la constituante octroyée par le dernier président de la V°, Mélenchon, le chemin de la liberté passant par la suprématie du pouvoir du Chef. L’aspiration démocratique est ici convertie dans une forme césarienne, qui, si elle advenait, n’accoucherait jamais de la démocratie.
La clef du caractère non-révolutionnaire, ou contre-révolutionnaire, de la « révolution » présidentielle-mélenchonienne, est le refus de l’action révolutionnaire directe des larges masses à partir des mouvements sociaux, donc la préservation de l’appareil d’État capitaliste, qui est en France l’appareil bonapartiste à armature préfectorale, auquel la constitution de la V° République est bien adaptée.
L’histoire du rapport de LFI à la question du pouvoir en France depuis sa création en 2016 est donc celle de l’évitement par rapport aux quatre grandes poussées sociales qui ont posé cette question et celle de la vraie révolution (prolétarienne, démocratique et citoyenne !), d’une part, et se calque sur le calendrier institutionnel de la V° République, d’autre part.
L’option « populiste » aux origines de LFI a été conditionnée par la possibilité réelle que Mélenchon gagne la présidentielle de 2017. Si cette possibilité existait, c’était en raison de la légitimité que lui avait conféré sa percée, à 12%, en 2012 – non seulement cette percée, mais son appel au vote inconditionnel et sans illusions pour Hollande au second tour, qui a assuré la défaite de Sarkozy. Tout cela résultait du début d’unité, de front unique, que constituait le Front de gauche.
Ce potentiel de 2012, dopé par le caractère réactionnaire et antisocial de la politique des gouvernements nommés par F. Hollande et l’accomplissement des déceptions accumulées qu’il a suscité, permettait la victoire en 2017, mais par une politique de front unique. En particulier, celle-ci aurait permis d’imposer l’unité à la candidature Hamon (elle-même issue de la déception envers Hollande), ou, si ce dernier l’avait refusée, de rogner totalement sur elle. Le maintien de la ligne « populiste » a permis un score élevé, à 19,5%, mais a empêché la présence de Mélenchon au second tour. Les nouvelles couches militantes embrigadées dans la « France insoumise » ont hurlé contre les 6% d’Hamon censé être le coupable, alors qu’une politique de front unique aurait porté Mélenchon quelques points plus hauts et conduit à son élection. Mais il ne voulait pas être l’élu d’une poussée unitaire et démocratique partie du mouvement ouvrier.
Au soir du premier tour, il avait encore la possibilité d’appeler, dans le même souffle, à battre Marine Le Pen et à imposer une majorité de gauche à l’Assemblée nationale pour affronter Macron. Il n’en fut rien : l’ambiguïté calculée sur le vote Le Pen fut suivie du combat visant à constituer un groupe parlementaire LFI et rien que lui, lequel aboutit, certes, mais la conséquence politique de tout cela était la présidence Macron installée.
Sans aucun doute, beaucoup de militants et de responsables de LFI, tout en souffrant des « problèmes de fonctionnement » et d’une personnalisation vécue comme un mal inévitable, ont considéré à cette époque que la ligne « populiste » n’était pas au fond quelque chose de fondamental et de définitif, mais se justifiait par la nécessité de se démarquer pleinement du bilan catastrophique de la présidence Hollande pour la gauche. En fait, le rejet de ce bilan à la base aurait permis la victoire par une ligne, certes tout à fait énergique envers le « hollandisme », mais non populiste, unitaire. Cette leçon ne fut pas tirée.
Entre deux présidentielles, et en excluant toute révolution partant des mouvements sociaux réels, la trajectoire fut chaotique pour LFI, marquée par le score médiocre, car non présidentiel, des Européennes de 2019 (liste Manon Aubry, 6,3%), et par une évolution idéologique apparente que médias et politologues ont beaucoup commenté, allant du populisme à tonalité nationale-patriote de 2017 vers un « multiculturalisme » misant sur le vote dit « des banlieues », avec un tournant sans phrase concernant les symboles religieux islamistes tels que le voilage des femmes. Pendant un certain temps, Mélenchon a préservé une posture bonapartiste au-dessus des factions dans LFI elle-même sur ces sujets, mais peu à peu les principales figures du « national-populisme sans rivage à droite » l’ont quitté : Kuzmanovic, Coq, Guénolé … et un jeune premier du mouvement, soutenu jusqu’à la veille de son départ par S. Chikirou, A. Kotarac, a rallié le RN.
Chose importante, il n’y a eu aucune explicitation idéologique de la part de Mélenchon lui-même sur ces linéaments. Tout en interdisant les courants et les discussions organisées, LFI tolère la présence de partis en son sein : le PG qui en fut le noyau avant d’être mis sur la touche, la GES, les groupes écologistes REV et PEPS, divers petits groupes, et le POI. La formule « mouvement gazeux », postérieure à la présidentielle de 2017, résume l’idée qu’entre deux présidentielles, on bricole.
A l’automne 2021, on l’a un peu oublié, l’objectif pour Mélenchon aux présidentielles de 2022 était modeste au regard des ambitions réalistes de 2017 et de celles proclamées aujourd’hui : « lutter contre l’abstention » et viser un score à deux chiffres comme précédemment, c’est-à-dire, de facto, au moins 10%. Cela s’explique : le premier quinquennat Macron avait été le vrai résultat de la campagne Mélenchon de 2017, et les larges masses ne s’intéressaient guère à ces présidentielles, un désintérêt inquiétant pour toutes les forces attachées au régime de la V° République, d’autant qu’il faisait suite aux tentatives de prises d’assaut de l’Élysée par les Gilets jaunes ….
Commencée avec des signes de complicité douteuse en direction de Zemmour et en désignant l’abstention motivée comme l’ennemi n°1, la campagne contrainte de Mélenchon à la présidentielle de 2022, à partir du 24 février 2022 (invasion généralisée de l’Ukraine : la veille encore, Mélenchon affirmait que c’était une calomnie américaine que de la craindre !), se trouve alors, comme toutes les forces politiques, placée dans une situation où la réélection de Macron semble acquise, mais avec une absence de légitimité immédiate totalement inédite dans l’histoire de la V° République. Rappelons que c’est alors Mélenchon qui « tacle » un Gérard Larcher s’inquiétant de cela : « Celui ou celle qui sera élu sera légitime parce qu’il sera élu ». Sous couvert de la VI°, protection de la V°, toujours …
Mais quelques semaines seulement avant le scrutin, il s’avère que deux facteurs ont abaissé le seuil d’accessibilité au second tour : la candidature Zemmour qui prend des intentions de vote à Le Pen, et surtout la guerre de Poutine qui permet à Macron de reprendre des voix sur les candidats de droite et d’extrême-droite. Outre l’abstentionnisme populaire motivé, qui reste important, un phénomène non anticipé se produit alors : la masse de l’électorat traditionnel de gauche voit la possibilité, et une seule, de porter un candidat considéré comme de gauche à la place de Mme Le Pen au second tour, et ce candidat est Mélenchon. Ce retournement ne résulte pas de l’orientation de LFI. Au premier tour, l’effondrement du PCF et plus encore du PS, la faiblesse de Poutou malgré son succès d’estime, vont finalement avec une poussée de 500 000 voix de plus à Mélenchon qu’en 2017, qui reste pour autant 3° à presque 22%, derrière Macron (27%) et Le Pen (23,4%).
La mythologie qui s’est construire, bien naturellement, parmi les « insoumis » de base, est que c’est le diable Hamon qui a fait rater le coche en 2017 et le diable Roussel en 2022. La réalité politique est que même en 2022, un retour à une politique de front unique, une politique unitaire contre Macron, Le Pen et la V° République, aurait permis la victoire de Mélenchon, mais qu’une victoire obtenue sur ces bases est exclue pour lui : il lui faut être président, élu non pas contre, mais par et pour, la V° République !
Le succès électoral de 2022 ne doit pas masquer la modification de cet électorat. En 2017, le candidat Mélenchon avait eu beaucoup de voix venant de couches populaires de tous les types de territoires, soit issus de l’électorat traditionnel de gauche, soit de couches jusque là abstentionnistes venant de cet électorat, ou de secteurs ayant hésité avec Marine Le Pen. La masse de cet électorat dans les couches les plus populaires, que l’on commence alors à désigner du terme confus de « ruralité » (car en fait de ruralité il s’agit souvent de territoires anciennement ouvriers), s’est abstenue ou s’est portée sur Le Pen en 2022. Des secteurs entiers ayant voté pour le Mélenchon « tribunicien », les plus sensibles, si l’on veut, à la rhétorique national-populiste bien que motivées par leur mécontentement social, se portent alors, et durablement, sur le RN. Pour elles, comme en Italie de la part de Cinque Stelle, où le phénomène a été plus ample, le vote LFI n’a pas été une étape vers la mobilisation « citoyenne » avec les mouvements sociaux, mais une transition vers un vote RN consolidé.
En nombre de voix, ces pertes massives ont été compensées et au-delà, d’une part par le vote massif de l’électorat de gauche traditionnel n’adhérant pas pour autant à LFI, d’autre part par le vote de jeunes non encore inscrits en 2017. De fait, le succès, non anticipé, du Mélenchon de 2022 est d’une nature moins « populiste », bien malgré lui, que son succès, voulu mais empêché par lui-même d’aller jusqu’au bout, de 2017.
D’où des contradictions. Au second tour de 2022, Mélenchon ne renouvelle pas l’ambiguïté de 2017, puis il entreprend d’accepter une unité électorale avec le PS, le PCF et EELV (la NUPES) tout en affirmant, tenant compte de la faible légitimité de Macron réélu, que l’issue est la suivante : « Elisez-moi premier ministre », proposant donc la cohabitation à Macron. Cette offre, dans les mêmes termes, sera reprise par Bardella pour le RN en 2024. A chaque moment politique correspond une formule de défense du régime de la V° République prenant la posture de la « radicalité » : élisez-moi premier ministre en juin 2022, « destitution » au moment où Lucie Castets première ministre est l’exigence démocratique contre Macron en août 2024 …
Début 2023, la conjonction entre le fait que Macron n’a qu’une majorité relative dans l’assemblée élue en 2022 juste après sa réélection, un comble pour un président de la V°, et qu’il entreprend de se consolider en jouant la Thatcher inflexible sur sa loi retraites majoritairement refusée dans le pays, cette conjonction va imposer l’unité syndicale complète sur le mot d’ordre de retrait et remettre en perspective immédiate la question de l’affrontement social central destiné à renverser Macron, et avec lui la V° République, car un mouvement social se généralisant et se centralisant, ce n’est pas du tout la même chose que l’article 68 de la constitution !
Bien entendu, LFI n’a pas un seul instant envisagé cette généralisation et cette centralisation du mouvement de défense des retraites contre Macron, c’est-à-dire l’organisation d’une manifestation centrale intersyndicale unitaire avec grève, vers l’Élysée. Par contre, ce fut le grand moment du happening par le chahut à l’assemblée nationale, démonstration de « radicalité » posant « l’insoumission » comme subversive, voire polissonne, à défaut d’être révolutionnaire. Mais le vrai résultat du chahut et de l’obstruction parlementaire fut d’éviter à Macron d’être battu à l’Assemblée nationale, ce qui a bien manqué se produire. Citons Danielle Simonnet :
« Mars 2023 : arrive le débat sur l’article 7 du projet de loi, qui porte sur le passage de 62 à 64 ans. Discussion tactique au sein de la NUPES sur la stratégie parlementaire à adopter : poursuivre l’obstruction par l’accumulation d’amendements (stratégie de LFI depuis début février) ou permettre un vote, non pas sur l’article 7 mais sur l’amendement de suppression de l’article 7 ? L’intersyndicale est pour un vote qui obligerait chacun à se prononcer (LR et RN compris). La discussion a aussi lieu au sein du groupe parlementaire LFI. Le vote est très serré mais la majorité décide de retirer des amendements pour pouvoir voter cet amendement de suppression de l’article 7. Sauf que sous forte pression de Jean-Luc Mélenchon (qui n’est pas député, faut-il le rappeler), les amendements ne furent pas supprimés. Il n’y eut donc pas de stratégie commune de la NUPES et pas de convergence avec l’intersyndicale. En dépit des annonces sur la qualité tactique de la direction insoumise, la loi a fini par s’imposer et la gauche a raté l’occasion d’apparaître comme le correspondant politique de la mobilisation. La NUPES sort paradoxalement affaiblie et fracturée de la séquence, alors que la population et surtout le salariat n’ont jamais été aussi unis dans leur opposition à une réforme ultra-libérale. Il fallait aller dans le sens de cette unité du peuple et non y faire entrave. » (D. Simonnet, Comprendre la purge à LFI).
La victoire de Macron faisant finalement passer sa loi ne l’a pas, dans ces conditions, rehaussé en légitimité. Ainsi, les élections européennes de 2024 ont pris la dimension de vraies élections nationales, que jamais ce scrutin n’avait jusque là eu en France. On sait que LFI, sachant ne pouvoir reformer le bloc électoral qui avait porté Mélenchon à son plus haut score en 2022, car les autres courants et partis de gauche ont gardé, voire sont en train de retrouver, leurs bases propres, a misé sur une campagne « Gaza ! Gaza ! Gaza ! », symbolisée par Rima Hassan. « Gaza » n’a pas eu pour fonction de défendre Gaza, mais de faire taire ou d’invisibiliser les autres sujets, du choc des savoirs, vrai mouvement social du 93, à l’Ukraine, qui produisit la percée initiale de la liste PS/Glucksmann. Les résultats, s’ils ont préservé le fait que LFI a une base électorale importante, mais concentrée dans certains centre-villes et dans le 93, ont été un échec politique pour Mélenchon en ce qu’ils ont confirmé ce qu’avait en réalité amorcé 2022 : la reconstitution des autres forces de gauche, notamment du PS sur lequel les insoumis peuvent hurler, alors que sa réémergence leur doit tant.
Le discours de Mélenchon au soir de la dissolution est un élément clef pour comprendre la continuité de son orientation. Discours populiste tournant le dos à l’unité, appelant au « rassemblement », non des luttes sociales, non de la gauche, mais du « nouveau peuple de France » explicitement ramené à la « France des villes », la « ruralité » étant rejetée dans l’enfer du RN et livré à celui-ci, les « fâchés pas fachos » d’antan étant jugés congénitalement racistes. La ligne nationale-populiste de 2017 n’a pas fondamentalement changé dans sa charpente, parce qu’elle est conditionnée par le présidentialisme. Elle a changé dans la base qu’elle vise, désormais limitée à la France supposée crier « Gaza, Gaza ».
La ligne de ce discours a immédiatement été débordée, par le discours simultané de François Ruffin appelant à un « Front populaire », par le mouvement spontané de toute la base militante LFI inclus, par la mise en branle des syndicats CGT et FSU en tête, et le soir du lendemain, par la constitution du NFP. Je ne reviens pas ici sur toutes les péripéties qui ont suivi : purge, blocages sur la candidature à Matignon, et circus de la prétendue « destitution ». Chaque étape ne peut se comprendre qu’à cette lumière : la préservation de la V° République est le véritable alpha et oméga du mélenchonisme.
Deux remarques s’imposent ici en conclusion.
La première, très importante, est que l’analyse impitoyable brossée ici ne vise PAS les militants. Il est évident que 99% d’entre elles et eux sont motivés par les exigences sociales et démocratiques communes. Et que des milliers font du bon boulot. Y compris à l’assemblée – je pense aux interventions de Marianne Maximi sur l’aide sociale à l’enfance, ou à celles de Rachel Kéké sur la conditions des femmes travailleuses, par exemple.
Cela se retrouve dans toute l’histoire du mouvement ouvrier, des militants et des élus dévoués qui font le taf, mais dans une orientation qui conduit à nos défaites, régulièrement. De ce point de vue, LFI qui a pu être perçue comme la solution, n’est pas la solution : elle est l’apogée du problème !
D’où, seconde et dernière remarque, une ressemblance qui ne peut que frapper qui connaît un peu l’histoire de la V° République, entre la LFI d’aujourd’hui et le PCF de la fin des années 1970, au temps où Marchais tapait à bras raccourcis sur le PS, avec des arguments qui étaient loin d’être tous faux, mais qui évitèrent à Giscard de perdre les législatives de 1978, la victoire finale de la gauche en 1981 passant donc par la présidentielle, ce qui aura de lourdes, lourdes conséquences …
Ce bilan est vraiment important au moment présent, celui qui pourrait, maintenant, voir la fin de la V° République. L’issue, c’est la constituante imposée par l’affrontement social, et le combat pour le gouvernement Castets va dans cette direction. Par contre la persistance présidentialiste de LFI, après avoir fait le jeu de Macron pendant 7 ans, pourrait faire celui de Le Pen. D’où l’importance de l’analyse dessinée ici …
VP, le 21/08/2024.
Sommaire de la série d’articles :
- 1ère partie – Eh oui, il faut revenir sur ce qu’est LFI !
- 2ème partie – Revenir sur ce qu’est LFI : du populisme
- 3ème partie – Revenir sur ce qu’est LFI : du campisme
- 4ème partie – Revenir sur ce qu’est LFI : comment préserver la V° au nom de la VI°
- 5ème partie – Revenir sur ce qu’est LFI : à propos du « lambertisme » et de LFI
