Le parallèle est tentant, quoi que classique : le Bangladesh a connu sa « révolution de février » (empire russe, 1917) faite par la jeunesse, la masse de la population et – on y reviendra – la classe ouvrière, et il a un gouvernement de rupture officielle avec l’ancien régime mais de continuité totale avec l’ordre social et aussi avec l’Etat existant, gouvernement bénéficiant a priori de la confiance majoritaire, ce qui veut aussi dire que les larges masses vont faire pression sur lui. Contradiction : ce ne sont pas les véritables acteurs de la révolution victorieuse qui a chassé l’ancien pouvoir, qui sont au pouvoir.

Mohamed Yunus a formé son gouvernement « intérimaire ». Les ministres ne s’appellent pas ministres, ni d’ailleurs commissaires du peuple au sens de commis, mais « conseillers ». Le caractère intérimaire, ou provisoire, de ce gouvernement, veut dire qu’il est censé organiser des élections – dont la date n’est pas fixée.

Mais ces élections n’auraient pas vocation à transformer Etat et société, car l’assemblée ne sera pas, a priori du moins, constituante : « Je défendrai, soutiendrai et appliquerai la constitution », a déclaré à son arrivée Mohamed Yunus. Il déclare en même temps que le Bangladesh réalise aujourd’hui sa « deuxième indépendance ». Mais la constitution actuelle, issue du soulèvement national de 1971 et de la guerre d’indépendance ayant séparé le Bangladesh du Pakistan, pourrait pratiquement se comparer à la constitution de Weimar de l’Allemagne en 1919 : dotée de considérants très démocratiques voire socialistes, instaurant un régime parlementaire, elle n’a en rien empêché la dérive autoritaire meurtrière des dernières années, ni d’ailleurs de précédentes dérives. Nul doute que les principes de 1971 se retrouvent dans le mouvement actuel, mais le dogme du respect de la constitution n’a d’autre sens que de le corseter et, en fait, de l’empêcher de réaliser pleinement ces principes.

Parmi les « conseillers » formant ce gouvernement, nous avons deux dirigeants étudiants du mouvement contre les discriminations à l’origine de la révolution, présence symbolique forte mais à des postes secondaires : Nahid Islam aux Télécommunications et Asid Mahmud aux Sports. Les postes « régaliens » sont confiés à des hommes de confiance des classes dominantes et des hautes sphères de l’Etat : un militaire qui s’est détaché à temps de la Ligue Awami de la première ministre chassée, à l’Intérieur, Sakhawat Hossain, ce qui est décisif ; un ancien diplomate aux Affaires étrangères, Touhid Hossain ; et l’Economie et les Finances sont confiées à l’ancien gouverneur de la Banque centrale, libéral « orthodoxe », Saleh Uddin Adhmed. Quelques femmes sont à des postes sur des sujets en eux-mêmes fondamentaux : Farida Akther à la Pêche et l’Elevage, Syeda Riswana Hassan au Changement climatique, Sharmeen Murshid aux Affaires sociales. Une figure de la défense des droits humains est cooptée : Nazrul Islam à la Justice. Le ministre de l’Industrie, Adilur Rahman Khan, est l’ancien procureur général des gouvernements de droite du BNP, le parti nationaliste traditionnellement opposant à la Ligue Awami, mais il l’a quitté et s’était spécialisé dans la lutte contre les exécutions extra-judiciaires. Au total, un gouvernement dit « de la société civile » dans lequel, sous des formes plus ou moins apparentes, toutes les forces de l’ordre dominant et des anciens partis ont pris leurs garanties.

Les questions centrales sont démocratiques, et elles sont en même temps sociales. C’est, basiquement, la question du maintien de la vie quotidienne : de fait, la police ayant été liquidée ou en fuite, la population, à travers des formes ad hoc d’organisation, assure ravitaillement et sécurisation minimale, ainsi que la circulation routière. Et c’est, ensuite, la question de qui va organiser les élections : les « conseillers » depuis les sommets ou la société elle-même telle qu’elle s’est mobilisée victorieusement ? C’est à travers ces deux questions immédiates et en vue de leur résolution que des organes de pouvoir populaire réels peuvent et doivent s’affirmer.

Dans cette situation, l’opposition idéologique, héritée du XX° siècle, entre taches « démocratiques » et questions « sociales », est un grand danger. D’un côté, les étudiants sont, ce qui est tout à fait explicable, empreints d’une conception démocratique radicale se réclamant des valeurs de la révolution de 1971, mais lui donnent, en tout cas leurs dirigeants, une tournure désincarnée qui se porte sur la figure de Yunus et les formules vides d’un constitutionnalisme dont le sens concret est de dire aux gens d’attendre et de déléguer. De l’autre côté, la gauche et l’extrême-gauche traditionnelle, dont la responsabilité est centrale dans cette coupure idéologique, formée d’organisations issues du stalinisme et du mao-stalinisme, ont soutenu la Ligue Awami jusque dans la dérive meurtrière de Cheik Hassina au nom du soutien aux « taches démocratiques bourgeoises et progressistes », comme si c’était une mythique révolution bourgeoise dont le Bangladesh avait besoin, et aussi parce que ce régime était lié à la fois à l’Inde ainsi qu’à la Chine et la Russie. En réalité, cette politique a précisément eu pour résultat de bloquer tout progrès démocratique et de cautionner la marche à la dictature et la violence policière et milicienne.

Les questions démocratiques immédiates sont chargées d’un contenu social, prolétarien, qui passe par elles : qui peut organiser la vie quotidienne pour éviter gabegie, pollutions, catastrophes, si ce n’est les masses elles-mêmes comme elles sont en train de montrer qu’elles peuvent, savent et doivent le faire ? Qui peut réaliser de vraies élections libres et démocratiques qui devront se libérer de toute entrave préalable imposée par l’armée ou invoquée au nom de la constitution, si ce ne sont les mêmes ? Le discours démocratique des étudiants doit être porté par la population ouvrière et paysanne sous peine d’être démenti et trahi.

De fait, les ouvriers, et surtout les ouvrières car il s’agit majoritairement de femmes, ont déjà joué un rôle décisif dans la chute de Cheik Hassina : le 4 août, le patronat du textile s’affolait et contactait l’armée pour un changement politique rapide, en raison des « incendies d’usines ». Plusieurs dizaines d’usines ont en effet été partiellement incendiées, le plus souvent, comme cela est déjà arrivé, par des groupes d’ouvrières voulant stopper l’outil de travail. Il s’agit donc, non pas d’une vague d’ « incendies d’usines », mais d’une propagation rapide et énergique de la grève. Ce qui veut dire, et c’est logique quand l’on pense qu’il y a eu sans doute plus de 5 millions de manifestantes et de manifestants formant la « Longue marche d’un jour » sur les lieux de pouvoir du lundi 5 août 2024, que la mobilisation démocratique populaire a en même temps été une grève générale.

Elle n’aurait pas été une mobilisation démocratique populaire si elle n’avait pas été une grève générale. Et réciproquement ! Ce qui est probable, c’est que les groupes d’ouvrières « incendiaires » n’ont pas cherché à détruire les usines mais à les bloquer pour que tout le monde fasse masse dans la grande marche pour renverser le gouvernement du lendemain.

Ce qui affolait les patrons, ce n’étaient pas les incendies d’usines en eux-mêmes : ils ont déjà cautionné plusieurs incendies dus aux conditions de travail et de sécurité lamentables, tuant des ouvrières, ce qui ne semble pas avoir été le cas le 4 août. Sous ce nom « incendies d’usine », cherchons la grève générale de fait. Que ceci ne soit pas reconnu et dit clairement illustre le problème créé par la fausse distinction entre le « social » et le « démocratique ».

Les directions syndicales ont ici leur responsabilité, car le discours de la plupart d’entre elles repose sur cette coupure et est lié au soutien des courants issus du stalinisme et du mao-stalinisme à la soi-disant « bourgeoisie nationale » dont on a vu ce qu’elle vaut. Je conteste donc le fait de dire, comme Jacques ci-dessous, que « Ce n’est pas encore une révolution ouvrière mais on devine les possibilités ». C’est DEJA une révolution prolétarienne précisément PARCE QUE c’est une révolution démocratique. Soit elle gagnera – en s’internationalisant – soit elle ne sera NI L’UN NI L’AUTRE. N’opposons pas ces deux aspects, comme si la dimension « ouvrière » était une chose obscure devant retourner la façade démocratique, alors qu’elle est le cœur, le noyau vif de la démocratie !

Mais la NGWF, National Garment Workers Federation, le syndicat du textile, a commencé justement à se distinguer. Dans un compte-rendu publié (en anglais) par le Réseau international de solidarité et de lutte, il affirme avoir soutenu le mouvement étudiant, il explique que le gros des morts et des blessés a concerné la classe ouvrière (il y inclut les travailleurs informels et petits commerçants pauvres), dont plusieurs de ses membres et des dirigeants, et que la journée décisive a bien été le 4 août, « journée de non-retour », journée des dits « incendies d’usines » dont il ne parle pas directement, où le mouvement démocratique des étudiants se transforme en révolution, donc par l’intervention de la classe ouvrière au sens large. La place du NGWF est donc stratégique dans les développements à venir.

Deux autres questions immédiates sont fréquemment soulevées : celle des islamistes et celle du rôle de l’Inde et des relations avec elle. Ces deux questions sont liées dans la mesure où l’islamisme a été historiquement porté par l’Etat pakistanais dont le Bangladesh s’est détaché en 1971, et où les ethno-nationalistes hindous de Modi persécutent les musulmans. Dans les médias occidentaux, on ne parle guère du Bangladesh qu’à propos d’inondations et de submersion ou à propos de démonstrations islamistes violentes. Il faut une révolution pour qu’on en parle autrement, et encore.

En fait, les islamistes sont présentement hors-jeu : à partir du moment où les plus larges masses tentent de prendre elles-mêmes leurs affaires en charge, les islamistes, dont la doctrine et la politique consistent à nier tout initiative propre des femmes et des prolétaires, sont obligés de se faire tout petits. Ils ne sont strictement pour rien dans la révolution et tentent de jouer les « gentils garçons » en formant des groupes assurant, parfois, la circulation routière.

Le bruit a couru qu’à la faveur de l’effondrement de l’appareil d’Etat, ils tenteraient d’attaquer les hindouistes, qui représentent au moins 9% de la population malgré les migrations forcées de 1947 et de 1971, et les chrétiens. Il semble qu’il s’agisse là essentiellement d’une campagne de fakes diffusés par les officines du BJP hindou, avec des méthodes qui sont celles des usines à troll de Poutine. On a vu par exemple des fausses vidéos de jeunes femmes hindoues ligotées et menacées de viols par des barbus. Cette propagande – qui trouve écho en France jusque dans les colonnes du Figaro ! – cherche à diviser et déstabiliser, voire à cautionner des incursions militaires indiennes. Au Bangladesh, elle a choqué et des groupes de défense communautaires, spontanément rejoints par les représentants d’autres communautés, montent la garde devant les temples hindous, qui sont donc protégés par des groupes d’hindous, de musulmans, de chrétiens, et tout simplement par des jeunes sans affiliation religieuse. Ils attendent de pied ferme les éventuels islamistes, qui représentent effectivement un danger pour la révolution.

Les Etats indiens frontaliers du Bangladesh ont, les uns après les autres, fermé la frontière ces derniers jours : Assam, Meghalaya, Tripura, Mizoram – je n’ai pas trouvé ce qu’il en est du principal, le Bengale occidental. Il faut rappeler que l’Inde a entrepris d’entourer le Bangladesh d’un mur, officiellement contre islamisme et terrorisme, en fait contre les nombreux migrants, coupant des voies de circulation traditionnelles (le bengali est aussi la langue du Bengale occidental), malgré un trajet très sinueux dans le détail et de nombreuses enclaves de part et d’autre. Cheik Hassina se voulait amie de l’Inde et des accommodements avaient été apportés, mais la thématique du « mur contre les migrants bangladeshi » tient chez Modi une place comparable à celle du mur contre les latinos et les amérindiens chez Trump. De plus, le Bangladesh a une petite frontière commune avec le Myanmar par où sont arrivés les réfugiés Rohingyas, contre lesquels l’ancien gouvernement avait développé le même type de politique. Et le développement de la guerre civile au Myanmar va forcément entrer en résonnance avec la révolution bangladaise.

L’Inde s’est autrefois posée, avec des contradictions criantes, en protectrice des Bangladais. L’on voit aujourd’hui Modi, déjà affaibli par les dernières élections et par la permanence du mouvement paysan, manifestement hostile et embarrassé devant la révolution bangladaise. On peut le comprendre. Rien n’est réglé, tout commence, mais chasser le pouvoir exécutif en place est un acte, une leçon, de portée mondiale dans le monde entier, qui doit être connu et expliqué de Caracas à Paris en passant par Moscou !

VP, le 10/08/2024.

Matériel de discussion complémentaire :

  1. une analyse de Jacques Chastaing publiée sur sa page Facebook.

LE BANGLADESH ENTRE POUVOIR ÉTUDIANT, POUVOIR MILITAIRE ET INSURRECTION OUVRIÈRE

Cela fait quatre jours que la révolution a fait tomber le pouvoir de Sheikh Hasina, une parenthèse de 4 jours sans gouvernement dans laquelle il s’est passé beaucoup de choses et qui pourrait se refermer progressivement ce soir du 8 août avec la mise en place du gouvernement suscité par les étudiants dont M. Younus est le 1er ministre et qui a déclaré que son premier objectif sera de rétablir « l’ordre et la loi » .

Tout d’abord, quelques mots sur le mouvement ouvrier, le grand absent des présentations journalistiques des évènements mais pourtant certainement un des éléments clefs de la révolution et des enjeux aujourd’hui.

En effet, au-delà de l’immense présence du prolétariat (de la base ouvrière, pas des grandes directions syndicales qui pour l’essentiel soutenaient le gouvernent Hasina) et de son rôle décisif sur les 4 dernières années de luttes qui ont précédé la révolution puis tout particulièrement sa fonction initiatrice aux mobilisations dans les deux dernières années de 2022 à 2024 (sur lesquelles on peut consulter mes articles qui ont suivi ces mobilisations), quand on reprend le fil des évènements de ces derniers jours on voit toute l’importance de la mobilisation ouvrière dans la révolution.

Le samedi 3 août, face à l’agitation qui commençait à se manifester dans les entreprises, les dirigeants de BGMEA (syndicat patronal du textile) ont tenu une réunion avec les dirigeants syndicaux et leur ont demandé d’être plus responsables pendant la crise et de calmer leurs ouvriers afin que les usines de vêtements puissent rester en sécurité. C’est aussi ce jour-là (en voyant la détermination des ouvriers ?), que les coordinateurs étudiants décidaient d’appeler à renverser Hasina et son gouvernement – mais en abandonnant alors leur appel à constituer des comités partout dans les quartiers et les ronds-points- alors que jusque-là les coordinateurs étudiants se contentaient de demander des excuses à Hasina et seulement la démission de certains de ses ministres.

Le dimanche 4 août, la révolte ouvrière gonflait encore et selon les plaintes du patronat et des témoignages relevés par le journal Prothom Alo, 67 entreprises textiles étaient incendiées ce 4 août par les ouvriers aidés de manifestants. C’est ce jour-là et probablement pour empêcher que le mouvement démocratique déclenché par les étudiants se transforme en révolution ouvrière anticapitaliste que les généraux convainquaient Sheikh Hasina de démissionner, comme leurs homologues égyptiens l’avaient fait pour Moubarak en 2009 lorsque la grève générale s’apprêtait à s’adjoindre au mouvement des jeunes. Mais Hasina voulait encore le faire à son rythme. Cependant le lundi 5 août, face aux incendies d’usines qui continuaient et à la marée humaine qui marchait sur la capitale et le palais de la 1ere ministre, les militaires ne lui ont plus laissé le choix et l’ont expédié dans un avion pour tenter de stopper la révolution ouvrière qui pointait son nez.

Les ouvriers n’ayant pas d’expression propre faute d’auto-organisation à ce moment (et encore ce jour), et aussi parce que la grande majorité des directions syndicales soutenaient Hasina, et que l’opposition de gauche et d’extrême-gauche (un parti de l’extrême-gauche maoïste soutient le gouvernement Hasina) est très faible est très peu présente en milieu ouvrier, c’est le mouvement étudiant, qui ayant eu un rôle déclencheur dans la révolution par sa détermination, a porté ensuite comme au Sri Lanka il y a deux ans, l’entière représentation publique, politique et symbolique de la révolution, même si, selon certaines sources syndicales d’opposition, on compterait 86 morts chez les ouvriers du textile sur les plus de 300 de la répression gouvernementale de dernier mois, loin donc d’être seulement des étudiants.

Par ailleurs, dans les 4 jours qui ont suivi la chute d’Hasina, les luttes des ouvriers avec leurs propres méthodes de lutte et revendications, ont continué malgré les quelques syndicats d’opposition, qui tous appelaient au calme, qu’ils choisissent le camp de l’armée ou des étudiants, et appelaient et appellent toujours à ne pas se livrer au saccage ou pillage des biens publics ou des entreprises, mais n’appellent en rien les ouvriers à poser leurs propres revendications ni à constituer leurs propres organes de lutte .

Il est difficile de savoir ce qui se passe exactement dans les entreprises textiles aujourd’hui vu le black-out total sur les informations à ce sujet mais on peut en avoir une idée à la peur panique des patrons de textile qui en appelant à la reprise du travail le 7 août appelaient aussi la police et l’armée à venir les aider à maintenir l’ordre. Et surtout, en complément, on peut en avoir une autre idée à partir des informations livrées par les patrons sur ce qui se passe dans d’autres secteurs professionnels, banques, assurances et aviation.

Ainsi, les employés de la Banque centrale du Bangladesh ont pris d’assaut mercredi 7 août les bureaux de la direction et ont obligé le directeur a signer sa démission tout en le raccompagnant à la porte aux cris de « voleur, voleur ». Quatre vice-gouverneurs de la banque centrale du Bangladesh ont été contraints également de démissionner mercredi après que 300 à 400 employés, voire plus selon certains témoignages, les aient séquestrés dans leurs bureaux tandis que d’autres cadres ont été passés à tabac et ont fui.

Il semble qu’il en ait été de même avec Abdur Rauf Talukder, le président de la Commission des valeurs mobilières du Bangladesh (BSEC), Shibli Rubaiyat-ul-Islam, et le président de l’Autorité de développement et de réglementation des assurances (IDRA), ainsi que Mohammad Zainul Bari, qui ont été ainsi démis de leurs fonctions par leurs propres employés.

Les employés de la banque publique Sonali ont fait de même mercredi avec le directeur général (MD) de la banque qui a été détenu pendant plusieurs heures par ses employés qui réclamaient en même temps une hausse de salaires

Le même scénario s’est également déroulé au sein de la Banque Islamique. Après un premier rassemblement mardi, les dirigeants ont été démissionnés mercredi par les employés dont Muhammad Qaiser Ali le directeur général. Certains responsables du département des ressources humaines ont été tabassés. Certains employés de Sonali Life se sont même rendus au domicile de l’administrateur pour récupérer les millions qu’il a volés.

De même, les responsables de Biman Bangladesh Airlines sont actuellement séquestrés par des employés et des travailleurs de différents niveaux de la compagnie qui réclament des promotions, qu’on leur paye tout ce qui leur a été volé pendant pandémie et la résolution d’autres problèmes.

Il est fort probable que cette mobilisation qu’on ne connait essentiellement qu’à Dhaka et que par les plaintes des patrons et de leur presse – et qu’on peut déduire aussi des appels au calme permanents de la presse et des dirigeants militaires et civils y compris étudiants – doit être à l’heure actuelle d’une toute autre dimension au niveau de tout le pays et particulièrement dans les villes ouvrières.

Ce n’est peut-être pas encore une révolution ouvrière mais on en devine la possibilité.

Malheureusement, les dirigeants étudiants nationaux (c’est possible que cela soit différent dans certaines villes comme par exemple Sylhet et Comilla, comme je le signalais dans un article précédent) n’essaient pas de s’appuyer sur cette véritable insurrection ouvrière, qui tente de prendre le pouvoir par en bas sur ses lieux de travail. Les coordinateurs étudiants, essaient au contraire de constituer un gouvernement démocratique par en haut, par des tractations occultes avec les forces civiles engagées dans la révolution mais surtout avec l’armée et les principaux partis du pays. En attendant, ils appellent gentiment les responsables de l’administration d’Hasina à démissionner par eux-mêmes, et s’ils ne le font pas, ils demanderont disent-ils par en haut, avec le nouveau gouvernement, la révocation de tous ceux qui se sont trop mouillés avec le régime de Hasina, depuis les juges jusqu’aux responsables de l’administration, ce qui se passe déjà spontanément en partie en bas, mais qu’ils ne veulent ni voir ni entériner, ni légitimer.

Alors, il est vrai que de nombreux fonctionnaires du régime ne se son pas rendus au travail après la chute du gouvernement. Comme par exemple, dans la police qui a complètement disparue, sauf dans quelques endroits où elle continue à se battre avec par exemple plus de 21 morts encore hier. Mais si les policiers ne vont pas au travail et se cachent, c’est parce de nombreux commissariats de police du pays ont été attaqués, vandalisés et incendiés dès lundi après-midi. Des véhicules de police ont été incendiés. Des armes et divers outils et documents ont été pillés et saisi en de nombreux endroits. Après cela, le système policier dans tout le pays s’est presque effondré. À l’heure actuelle, la police n’exerce ses fonctions nulle part. Il n’y a même pas de police de la circulation sur les routes, les étudiants et parfois même des écoliers contrôlent la circulation dans les rues de Dhaka et la plupart des villes.

De nombreux autres fonctionnaires et employés ne se sont pas rendus au travail comme les douaniers qui ont déserté le port de Chittagong ou l’aéroport ou bien des gardiens de prison lorsque les manifestants les ont investies pour libérer les prisonniers politiques, ou même avant, par prudence.

Dans un premier temps, les étudiants bien conscients de ce que la révolution doit aux ouvriers, avaient déclaré que le futur gouvernement serait responsable devant la rue qui l’avait menée au pouvoir, qu’ils ne feraient rien sans en rendre compte à la rue.

Bien sûr, d’une part, la direction étudiante n’est pas homogène, il y a plusieurs tendances en son sein et faute d’organe à elle, la grande presse relaie bien ce qu’elle veut et ce qui l’arrange et, d’autre part, faute d’assemblées démocratiques d’étudiants où tout peut être discuté publiquement et démocratiquement, la tendance qui l’emporte est celle des négociations secrètes au sommet entre certains étudiants, l’armée, et les partis. Les étudiants n’ont encore un rôle central avec un comité de liaison qu’ils ont créé entre ces différentes organisations, que grâce à la mobilisation en bas qui est toujours là, et donc par leur capacité à utiliser à nouveau cette mobilisation populaire s’il y a danger. Mais leur pouvoir peut rapidement diminuer s’ils se font piéger comme aujourd’hui, par les appareils, les tractations au sommet et les appels permanents au calme, c’est-à-dire à la fin de la révolution, plutôt que d’appeler les classes populaires en mouvement à développer leur auto-organisation et constituer ainsi leurs propres organes de pouvoir et de défense de la révolution.

On voit donc deux révolutions, une démocratique par en haut menée par les étudiants, l’autre sociale par en bas suscitée par les ouvriers, tandis que la contre-révolution attend son heure sous la forme de l’armée ou du BNP, le parti d’opposition de droite et religieux, lié aux islamistes.

On voit par exemple le danger lorsque toutes les formes de politique étudiante ont été interdites à l’Université d’ingénierie et de technologie de Chittagong (CHUTE) ainsi que toute forme d’implication politique des enseignants, des fonctionnaires et des employés. Cette décision a été prise mercredi lors de la 136ème réunion d’urgence du syndicat de l’université – au nom du mouvement étudiant -avec la volonté d’étendre cette décision à tout le pays. Bien sûr, cette mesure, qui était dans le programme des étudiants au début de leur mouvement, visait les partisans du pouvoir quand les étudiants radicaux étaient en situation de faiblesse. Mais cela représente aussi la dépolitisation de certains milieux étudiants et intéresse au plus haut point l’armée ou les dirigeants du BNP (principal parti d’opposition, de droite et religieux). Tandis que la révolution des étudiants ne s’arme pas pour se défendre ne comptant que sur le pouvoir de la parole et sur les fonctionnaires honnêtes, le BNP, lui, constitue ses milices armées qui sont déjà actives avec des listes de personnalités à éliminer. Par ailleurs, le BNP est en train d’essayer de placer ses militants à la tête des administrations désertées par ses cadres et là où les employés n’en ont pas pris le contrôle eux-mêmes. De son côté, l’armée fait le ménage dans ses sommets, limogeant à la pelle tous les généraux trop liés au régime, comme le général Zia, baptisé « le boucher », afin d’apparaître, propre, nouvelle, démocratique en même temps qu’elle organise ses propres milices « sales ».

Et si l’armée qui a tenté un moment d’imposer son propre gouvernement intérimaire le 5 et 6 août, y a renoncé jusqu’à aujourd’hui, c’est uniquement parce que la mobilisation populaire en bas, et la fraternisation entre soldats et insurgés, l’y a empêché jusqu’à présent. Mais il est évident que dès que cela lui paraîtra possible, soit par des pressions externes ou internes sur le gouvernement intérimaire des étudiants et Younus, soit directement par un coup de force en prétextant des pillages ou des violences inter-religieuses (c’est déjà leur propagande actuelle), soit un mélange des deux, elle tentera d’imposer son pouvoir.

D’autant qu’à côté de l’armée nouvelle propre, elle dispose de forces paramilitaires pouvant servir à toutes les provocations. Ainsi des militaires trop liés à l’ancien régime qu’elle a limogés ou qui ont fui, ont constitué des milices parfois de 50 à 60 hommes armés et ont commencé à semer la terreur ici et là en attaquant, volant et tabassant des paysans ou artisans et commerçants, mélangeant gangstérisme et défense de l’ordre. Les assaillants ont ainsi déjà détruit des fermes, des maisons, pillé tous les articles ménagers, le riz et les légumineuses, ainsi que les casseroles et les poêles ! Ils ne s’en sont pas encore pris aux militants de la révolution et aux étudiants, mais ça ne saurait tarder dès que la direction de l’armée le jugera utile.

La révolution est toujours en cours par en bas et elle est forte mais on voit les dangers qui la menacent si les étudiants qui pour le moment en portent la direction venaient à saper les bases populaires de leur pouvoir en ne cherchant pas à créer des organes indépendants de pouvoir de la révolution, c’est-à-dire à développer ceux que le prolétariat crée spontanément.

Il ne peut pas y avoir de révolution démocratique sans en même temps de révolution sociale. C’est ce qu’a montré le processus qui a fait tomber Hasina et il n’y a que cette alliance, étudiants et ouvriers, qui permettra de se débarrasser de l’exploitation et de toutes les oppressions.

Jacques Chastaing 8 août 2024.

2. En anglais, texte du NGWF publié ici :

Fall of Autocratic Government in Bangladesh

National Garment Workers Federation

August 7, 2024

Total killed: 439 people (from July 16 to August 5, 2024)

Total injured: About 150,000 according to various newspapers and TV reports (exact injury numbers are still not available)

Workers killed:
– Garment workers: 7 people
– Shop, hotel, sales center, and similar workers: 36 people
– Day laborers and similar workers: 17 people
– Car, truck, rickshaw-van workers: 21 people
 

Identities of the victims: Garment worker Yamin Chowdhury from Bandar, worker Md. Rasel from Narayanganj, garment worker Md. Zaman Mia from Mymensingh, garment worker Shubho Sheel from Savar, and Zakir Hossain, production manager of a garment factory in Kapasia, Gazipur, have been killed by gunfire. Among them, four were shot on July 19 and Shubho Sheel was shot on July 20. Later, four died while undergoing treatment at Dhaka Medical College Hospital, and Shubho Sheel died at Enam Medical College Hospital in Savar.

The National Garment Workers Federation has supported the struggle from the beginning in its official statement. Unfortunately, during this time, the National Garment Workers Federation has faced significant losses:

– Federation members killed: 4 people
– Injured: More than 50 people
– Arrested: More than 100 people
 

Among them, Zakir Hossain, joint general secretary of Mohammadpur regional embroidery committee of the federation and active organizer Md. Sohel were killed by police firing. Central office secretary Md Riad Hossain, central leader Camelia Hasan, Samir Hossain were injured.


 Mostly students and workers have died in the quota reform movement.
 75 percent of those killed were children, adolescents, and young adults.
 Analysis shows that most of the deceased had fatal gunshot wounds on their bodies.
 According to information from 31 hospitals in Dhaka: More than 24,000 were injured.
 More than 11,000 have been arrested across the country.
 274 cases have been filed in various police stations in Dhaka metropolitan area.
 As of August 1, 3,011 people have been arrested in Dhaka cases.
 More than 200,000 people have been accused across the country.
 

Majority of the victims were working class people. Looking at the information about the dead people, we see that many of them were workers, small shop owners, store workers, drivers, and poor people.Use of deadly weapons.

Deadly weapons were used. We looked at information about 175 people who died. We found that 78 out of every 100 dead people had deadly gunshot wounds on their bodies.

Most of the bullets hit their heads, chests, backs, and stomachs.

Quota: A quota means a set amount of something saved for a specific group. It’s mainly used to include disadvantaged people in society’s main activities. Quotas exist in education, jobs, and other areas. Many countries use quota systems. Bangladesh has had quotas since 1972.

Until 2018, Bangladesh had these job quotas for first and second-class government jobs:
– 30% for freedom fighters’ children
– 10% for women
– 10% for specific districts
– 5% for small ethnic groups
– 1% for disabled people

This totaled 56% of jobs reserved for quotas.

Since 2018, job seekers and students have been asking to change this system. After this announcement in Parliament, the government issued an official notice in October 2018. In 2021, children of freedom fighters filed a legal case against this notice. On December 6, 2021, the High Court cancelled the notice that changed the quota system. The government then appealed this decision in the Supreme Court. Demanding reform of quota system, job aspirants and general students have been continuously agitating since 2018 demanding reform of quota system. In the face of continuous agitation, the government of Bangladesh announced the cancellation of the 46-year-old quota system in the first- and second-class government jobs in 2018. In 2021, the Children of Freedom Fighters filed a writ in the High Court against the executive circular issued in October 2018 after the announcement of the abolition of quota in the National Parliament.

The High Court canceled the quota change circular on December 6, 2021. The government appealed to the Supreme Court.

The Fall of the Government: A 36-Day Movement

In June 2024, Bangladesh witnessed the beginning of a transformative 36-day movement that would ultimately lead to the fall of the government. It started when students at Dhaka University began peacefully protesting a court ruling that reinstated the freedom fighter quota in government jobs. The students, advocating for a merit-based system, initially demonstrated through non-violent means. However, the situation began to deteriorate when the Chhatra League, the student wing of the ruling Awami League, initiated confrontations with the protesters. This escalation prompted interventions by police, RAB (Rapid Action Battalion), and BGB (Border Guard Bangladesh), resulting in violent clashes and student casualties.The turning point came on July 16th when Abu Saeed, an unarmed student from Begum Rokeya University in Rangpur, was fatally shot by police during a peaceful protest. His death sparked nationwide outrage and galvanized the movement, transforming it from a specific issue protest to a broader demand for government accountability and reform. As the protests intensified, student leaders like Nahid Islam, Asif Mahmud, Abu Baker Majumdar, and Nusrat Tabassum emerged as key coordinators of the « anti- discrimination student movement. » Their leadership helped organize nationwide blockades and shutdowns, effectively bringing the country to a standstill.The government’s response were harsh. A nationwide crackdown led to mass arrests, including the detention of the movement’s coordinators. Curfews were imposed, the army was deployed, and internet services were cut off in an attempt to quell the uprising.The movement gained international attention, with the UN Secretary-General calling for a transparent investigation into the clashes. This global scrutiny added pressure on the government, leading to the release of some detained coordinators. By early August, the protests had spread to 33 districts, with thousands gathering at Dhaka’s central Shaheed Minar. The movement’s demands had evolved into a singular call for the government’s resignation. The situation reached its peak on August 4th during an all-out non- cooperation program. Massive clashes erupted in 18 districts, resulting in 114 deaths.

This tragic day marked a point of no return for the government. On August 5th, in a historic turn of events, Prime Minister Sheikh Hasina resigned and left the country. Army Chief General Waqar-uz-Zaman announced the formation of an interim government. As news spread, protesters stormed key government buildings, including the Ganobhaban and Parliament. Symbolic fires broke out at significant locations like the Bangabandhu Bhavan in Dhanmondi and the Awami League office. This 36-day movement, born from a specific grievance about job quotas, had transformed into a revolution that toppled the government, highlighting the power of student activism and the unpredictable nature of political change in Bangladesh.

6/8/2024

We are publishing this message from our comrades at the National Garment Workers Federation (NGWF) in Bangladesh. NGWF is member of the International Labour Network of Solidarity and Struggle.

The member organisations of the International Labour Network of Solidarity and Struggle Network denounce the massive repression that has resulted in hundreds of deaths, in response to the peaceful demonstrations by students demanding an end to discrimination. We offer our solidarity and support to our comrades in Bangladesh.

As a result of the prolonged struggle by students and mass people, the autocratic government has finally fallen. The head of the government not only resigned but also left the country. In the meantime, the army has taken temporary control of the government. According to the commitment made by the chief of the army, a meeting will be called soon to form an interim government.

NGWF by official statement supported the struggle from the starting point. NGWF also issued another public statement against the murders, mass arrests and the total massacre.

Unfortunately, we have suffered significant losses during these events:

–        NGWF Members Lost: 4

–        Ready-Made Garments Workers Lost: 11

–        Injured: Over 50

–        Arrested: Over 100

We are currently working to identify the total number of injured and imprisoned individuals, number of cases filed against the activists and workers. We will send detailed information as soon as it is available. Rest assured, we are closely and carefully monitoring the situation. 

Your continued support is crucial during these challenging times. Please keep an eye on us and the Ready-Made Garments workers.