La discussion sur les élections européennes a du mal à se développer dans nos colonnes, mais il faut peut-être pour cela comprendre que ce n’est pas un sujet en soi, mais une expression, une conséquence, de la lutte des classes en général, qui va cependant l’impacter.

J’y reviens à nouveau parce que mon dernier article a suscité des réactions, ne prenant pas la forme de propositions d’articles de discussion publique et c’est dommage, mais que je m’explique en partie et qu’il faut aborder : certains ont cru que j’allais, voire qu’Aplutsoc allait, « appeler à voter Glucksmann ».

Si je pensais qu’il faut faire cela, je l’aurais écrit en toutes lettres. Cet article était une tentative d’analyse faite du point de vue du prolétariat, et pas de tel ou tel parti, encore moins à l’aune de telle ou telle culture militante avec ses rituels et ses fétiches. Reprenons : pour le prolétariat, c’est quoi le problème ? C’est quoi le problème aussi pour aborder les élections européennes ?

C’est Macron. Pas pour sa personne, quoique la personne est à l’image de la fonction, mais parce qu’il est le centre de l’État, le président de la présidentielle V° République. Si on ne comprend pas que c’est par là qu’il faut prendre les choses alors on ne comprend pas ce qui est en train de se passer.

Un petit tour sur Google nous fait tomber sur le magazine Challenge qui titre : « Valérie Hayer calle en rase campagne ». Et dit que, du coup, « la Macronie sort l’artillerie lourde » : Attal va débattre avec Jordan Bardella le 23 mai et Macron lui-même répand la rumeur qu’il cherche à débattre avec Marine Le Pen.

On ne saurait mieux désigner l’atout n°1 de Macron pour tenter de sauver sa mise. Cet atout porte deux noms : Bardella, Le Pen.

Attention : si les choses en sont là, ce n’est pas parce qu’il y aurait une formidable extrême-droitisation de la société. Il n’y a rien de tel. C’est parce que Macron n’a pas été défait et chassé au printemps 2023, et que du même coup les courants politiques de la ci-devant NUPES n’ont en rien été une alternative à Macron qu’ils entendaient garder et protéger, cela ni ensemble, ni séparément (et pas un pour rattraper l’autre de ce point de vue). Conséquences : abstentionnisme massif, ce qui n’est en rien de l’indifférence, dans l’électorat du salariat mobilisé, et le RN devant apparaître comme seule alternative.

Le RN est deux choses : l’héritier politique du fascisme (ce qui ne veut pas dire identité : il n’y a pas de formations fascistes à une échelle de masse et leurs germes sont loin d’être exclusivement dans le cadre du RN), et une composante organique et historique de la V° République, toujours présente depuis ses débuts, puisque ce sont eux qui ont accouché de ce régime, avec le coup d’État colonialiste du 13 mai 1958.

Le RN est donc pleinement légitime du point de vue de la V° République. Macron s’en sert pour avoir son bail allant de 2024 à 2027. Donc, à quoi sert le vote Bardella ? Il sert à Macron. Voter Bardella, c’est aider Macron à avoir son bail, à interdire, au nom du fait que sa liste serait n°2 après le RN, qu’on puisse dire « Dehors Macron » d’ici à 2027 !

Voila une arme contre le vote RN : si vous voulez virer Macron, ne votez pas Bardella ! Surtout que Bardella prétend de fait vouloir être premier ministre de Macron avant 2027 en réclamant la dissolution de l’Assemblée. Voter Macron (enfin, Hayer), c’est voter Bardella, et voter Bardella, c’est voter Macron.

C’est dans ce cadre, ce cadre d’un piège institutionnel résultat de la protection du régime et de Macron par nos appareils politiques de gauche, et syndicaux, que survient un élément par rapport à lui imprévu, qui est la poussée de la liste PS-Glucksmann. Ce n’est pas distiller la moindre illusion sur eux que de répondre clairement à deux questions : pourquoi cette poussée ? Et qu’en résulterait il si elle passait devant la liste Macron ?

Pourquoi cette poussée ? Parce que le bilan des partis de la NUPES, LFI en tête, est d’avoir préservé Macron, lequel continue toutefois à s’user. Et parce que les larges masses ne sont en rien indifférentes à l’Ukraine contrairement à ce que l’on s’imagine dans les couches militantes se voulant de gauche radicale ou d’extrême-gauche. D’où un effet levier, en raison de l’Ukraine, vers cette liste au détriment de LFI, suivi d’une percée dans l’ancien électorat PS ayant voté Macron en 2017 et, souvent, Mélenchon en 2022.

Qu’en résulterait il si elle passait devant Macron ? La conséquence la plus importante serait qu’il n’y aurait vraiment aucune difficulté à dire plus encore : « Dehors Macron, et avant 2027 ». L’effet collatéral pourrait être la réorganisation/remontée du PS (Place publique n’est et ne sera pas un mouvement de masse, mais une formation transitoire ayant contribué à ce processus), avec bien entendu ses illusions et ses dangers. Illusions et dangers que nous allons alors combattre, comme les autres, et d’autant plus facilement que Macron se sera pris une claque, par « Dehors Macron, et avant 2027 » !

« Dire ce qui est, c’est faire acte de révolution », disait Ferdinand Lassalle. Cette analyse tente de dire ce qui est, du point de vue du prolétariat. Elle ne saurait nous conduire à une « consigne » de vote qui fermerait nos discussions, d’autant qu’il est tout à fait impossible de dire à ce jour quelle est l’ampleur des processus électoraux abordés ici : Aplutsoc et ses amis comportent des camarades qui ne voteront pas ou voteront pour telle ou telle des listes issues de la « gauche » et du mouvement ouvrier, toutes ces couches étant traversées par ces questions. Le plus important, ce sera la lutte des classes directe (non pas que nous soyons des ennemis des urnes, mais parce qu’avec l’État existant la démocratie passe par la lutte des classes directe). C’est d’ailleurs pour cela que, contre la V° République et son scrutin présidentiel, nous nous étions prononcés pour son boycott en 2022.

Il est possible qu’expliquer que la question centrale pour le prolétariat en France s’appelle Macron ; que le vote Bardella est celui qui sert le plus Macron ; que Macron mise sur lui en comptant sur tous les chefs de la gauche radicale ou pas et de l’extrême-gauche pour interdire qu’on le chasse d’ici 2027 ; que dans ce cadre Glucskmann, ou plutôt sa poussée, n’était pas prévu et a eu pour levier initial l’Ukraine : il est possible que constater tout cela donne le tournis et suscite une grande exaspération momentanée pour qui manque d’une boussole de classe. Exaspération que peuvent nourrir les criailleries et les risques de violence du côté des appareils issus du stalinisme, du populisme et du gauchisme, puisque tout cela démontre surtout une chose les concernant : que dans les faits c’est Macron qu’ils protègent. Et les faits sont durs.

J’ajoute que je ne m’emballe pas : il est tout à fait possible aussi que ces processus en restent où ils en sont. La question de Macron et du RN, c’est la question de la V° République. Elle ne sera pas tranchée par une élection. Mais elle devra l’être, par la lutte des classes la plus directe.

VP, le 15/05/2024.