Depuis le 26 février dernier, les déclarations d’Emmanuel Macron, initialement « intempestives », mais, depuis, répétées et confirmées au point de faire système, sur la possibilité d’envoyer un jour des « troupes au sol » en Ukraine, puis sur le fait qu’il n’y aurait « aucune limite », aucune « ligne rouge », dans la confrontation avec la Russie, confrontation désormais reconnue, polarisent et organisent ce qu’il est convenu d’appeler le « débat politique », notamment en vue des élections dites européennes, en France.
Intempestives, ces déclarations l’étaient à la façon de beaucoup d’autres aussi bouffonnes les unes que les autres – la défense de Depardieu, la fausse promotion de prix agricoles planchers, etc., etc. – relevant du fonctionnement de la V° République, celui du « coup d’État permanent » (comme disait le futur président Mitterrand, aux débuts de ce régime), coup d’État permanent qui est devenu, avec Macron, une fuite en avant permanente devant l’affaiblissement, insurmontable, de la fonction présidentielle qu’il aurait voulu doper et restaurer.
Mais il est évident qu’il ne s’agit pas que de cela, mais que, dans la forme caricaturale de la « gouvernance » macrono-bonapartiste, il s’agit aussi d’une tentative double, visant à remettre debout un impérialisme français bien titubant, et à redéfinir le profil politique du macronisme dans un cadre international.
Rapidement, le Comité français du Réseau Européen de Solidarité avec l’Ukraine avait réagi, dans un communiqué daté du 3 mars, en redonnant la réalité, contradictoire, des propos présidentiels, et surtout en rappelant la vérité des chiffres sur la prétendue aide militaire française à l’Ukraine.
Les propos initiaux de Macron étaient : « Il n’y a pas de consensus aujourd’hui pour envoyer, de manière officielle, assumée et endossée, des troupes au sol. Mais en dynamique, rien ne doit être exclu. » Et depuis il a expliqué que « aucune limite » voudrait dire : « réponse proportionnée », « sans aucune escalade ». Propos volontairement contradictoires et contournés.
Et surtout, insistons-y, la réalité de « l’aide militaire » est tout autre que ce qu’aussi bien Macron que les prétendus « pacifistes », le premier pour s’en féliciter, les seconds pour crier au loup, nous font croire. Le communiqué français du RESU souligne la participation française à la politique de restrictions délibérées que subissent les armements ukrainiens, toutes les fournitures s’étant brutalement effondrées très exactement depuis l’annonce officielle d’une « contre-offensive » en juin-juillet 2023. La France est à la queue du peloton, autrement dit en tête des restrictions, avec 0,07% de son PIB dévolu à l’Ukraine, soit 1,98 milliard dont la composante militaire est inférieure à 700 millions d’euros, le reste comportant des aides humanitaires et des aides financières contribuant à endetter lourdement l’Ukraine.
Contrairement au mensonge intéressé des forces politiques qui veulent la défaite ukrainienne et prétendent que le budget militaire explose à cause de l’aide à l’Ukraine, celle-ci est précisément et explicitement exclue de la loi de programmation militaire, qui programme 413 milliards de dépenses d’ici 2030. Le montant réel de l’aide militaire, d’un peu moins de 0,7 milliard, est, comme bien des dépenses sociales nécessaires, à mettre en regard du gaspillage des 4,5 milliards provisionnés pour étendre le « Service National Universel » d’encadrement autoritaire de la jeunesse et les achats d’uniformes scolaires !
Au moment où l’armée ukrainienne a 7 fois moins de munitions que les troupes de la Russie, tout ce bruit fait autour d’une soudaine détermination française à envoyer un jour des « troupes au sol » joue donc le rôle funeste d’un écran occultant la réalité, suscitant un « débat » biaisé, un poker menteur, pendant que les ukrainiennes et les ukrainiens se font tuer.
Comme les investigations indépendantes du Kiel Institute et de l’ISW l’ont montré, le chiffre officiel d’aide militaire française à l’Ukraine, repris par les défenseurs de Macron comme par ceux qui prétendent s’opposer à ses ardeurs bellicistes, est un mensonge : le 2 février dernier, l’Élysée communiquait sur un montant prétendu de 3,8 milliards, qu’il a fait inscrire dans le traité bilatéral franco-ukrainien. Or, ce chiffre est gonflé : d’’une part, 500 millions lui sont rajoutés en ne comptant pas le montant que le Fonds européen dédié reverse à la France et en ne comptant que la contribution française à ce fonds, et d’autre part, par une grotesque (et classique) astuce comptable consistant à compter le prix du matériel fourni non à la valeur réelle qu’il a coûté au budget français, mais à sa valeur en cas de remplacement par un matériel actuel. Comme l’écrit judicieusement Justine Brabant dans Mediapart du 5 mars dernier, c’est comme si vous comptiez 600 euros un vieux vélo de 150 euros que vous donnez à un ami. Par cette arnaque, un missile Milan au coût réel de 7000 euros est compté 193 000 euros dans le budget affiché, cette somme étant la valeur des missiles qui le remplaceraient éventuellement !
Un point politique crucial est que la commission de la Défense de l’Assemblée nationale partage le mensonge de l’Élysée et du ministère de la Défense. Bastien Lachaud, présenté comme le ministre de la Défense de J.L. Mélenchon s’il était président de la V° République, siège dans cette commission et s’apprête à mener la bataille contre les « 3,8 milliards » lors du débat parlementaire sur le traité bilatéral voulu par Macron. Partisans et adversaires supposés de Macron sont donc d’accord pour faire mine de s’empailler sur des chiffres bidonnés : belle complicité !
Et ces prétendus 3,8 milliards bidonnés n’arrivent toujours pas aux 4,5 milliards du SNU et des uniformes scolaires ! …
Tout ceci devant être dit, il reste que le discours de Macron constitue un tournant dans les relations entre la France et les autres puissances membres de l’OTAN. Certes, le gouffre entre les mots et les actes se retrouve par exemple dans son attitude envers la proposition tchèque d’achats de munitions hors Europe, consistant simplement à ne plus s’y opposer, mais en n’affichant pour l’instant aucune participation française à ces achats. Mais la posture prise est celle d’une prise en compte désormais affichée d’un risque de guerre européenne qu’une victoire russe en Ukraine ne calmerait pas mais accélérerait, de la mer Noire à la mer Baltique et à l’Arctique. Les menaces sur la Moldavie en cas d’avancée russe dans le Sud de l’Ukraine l’ont intensifié.
Ce positionnement entraîne un activisme diplomatique qui se traduira probablement par une prochaine visite de Macron à K’yiv, alors qu’il avait d’abord été celui qui téléphonait ostensiblement à Poutine dans les semaines ayant suivi l’invasion à grande échelle du 24/02/2022. Ce qui est réel ici n’est donc en rien, à ce stade, l’aide militaire française à l’Ukraine, mais la pose diplomatique de la France. De ce fait, le gouvernement ukrainien lui-même, et les gouvernements des pays de la ligne de front, notamment baltes et scandinaves, ainsi que le président tchèque Pavel, après avoir beaucoup ironisé sur les macronades, tentent de prendre appui sur ce tournant diplomatique, qu’il nous faut analyser ainsi que son corollaire en politique intérieure.
Le tournant diplomatique est le suivant : soudain, la France se pose en pays européen le plus déterminé, verbalement, face à la Russie, après avoir, au-delà de toute limite, misé sur le lien franco-russe. Et ce faisant, elle se pose toujours en membre turbulent de l’OTAN. Macron s’est engouffré dans deux trous d’air. Ou disons plutôt, car ne le surestimons pas, qu’il y a été aspiré puis qu’il en a fait, depuis le 26 février, une politique.
Le trou d’air nord-américain : le blocage du Congrès sur l’aide à l’Ukraine, l’enlisement de Joe Biden refusant un cessez-le-feu à Gaza désormais mis en avant par sa propre vice-présidente, Kamala Harris, et les déclarations de Donald Trump annonçant que des pays européens, y compris membres de l’OTAN, envahis par la Russie, n’auraient pas son aide, l’ensemble de ces données, relevant de la crise centrale de l’impérialisme nord-américain, ont relancé la crise de l’OTAN elle-même.
Un peu rapidement, beaucoup de commentateurs avaient estimé que Poutine avait malgré lui ranimé l’OTAN élargie à la Finlande et à la Suède. C’était sans compter avec la crise au sommet, à Washington, irrésolue et en train de repartir en mode déchainé en cette année présidentielle 2024, sous le signe de Gaza.
Macron a réagi à l’annonce anticipée d’un effondrement de l’OTAN en Europe, par la tentative de promouvoir un leadership français au niveau européen, accueillie en maugréant par Berlin, bien entendu. Tel est le sens de ses rodomontades.
Ce faisant, le second trou d’air dans lequel il s’engouffre … est le sien. L’impérialisme français a créé les conditions de sa propre implosion en Afrique, dégageant par sa gabegie un vide rempli, contre les peuples, par les islamistes puis par les Afrika-Korps (sic), ex-Wagner, en train de prendre position à Ouagadougou.
L’enchaînement de rebuffades africaines subi par Macron est impressionnant. Et, à l’heure où sont écrites ces lignes, le poisson pilote de l’Afrika-Korps Kémi Séba s’est rendu en Guyane où l’ont encensé les deux députés et la maire de Cayenne …
Il est évidement douteux que l’impérialisme français rattrape en Europe, en bombant le torse, ce qu’il est en train de perdre en Afrique et ailleurs. Mais il lui faut exister et il lui faut montrer qu’il a des prétentions à la hauteur de sa « grandeur », laquelle est réelle dans un domaine et un seul, mais pas n’importe lequel : les armes nucléaires.
Ce n’est donc pas par sollicitude pour le peuple ukrainien qui ne reçoit pas plus d’aide à ce jour, mais toujours moins, que Macron a pris la posture de jouer en Europe celui qui annonce et dit se préparer à la guerre continentale, éventuellement nucléaire, avec la Russie, mais pour tenter de rétablir les positions françaises en plein effondrement au niveau mondial, en jouant de la crise au sommet à Washington.
C’est un jeu dangereux, car il ne prépare pas véritablement les peuples au danger, réel, de guerre européenne, ne faisant que déclencher des soubresauts et des crises sans apporter l’aide immédiate dont l’Ukraine a urgemment besoin.
En creux, se pose ainsi la question d’un régime et d’un gouvernement de la France qui, de même qu’ils répondraient aux besoins sociaux à l’intérieur, mèneraient à l’extérieur une politique étrangère et militaire démocratique dont les deux actes décisifs seraient : un tournant pour assurer à l’Ukraine les munitions qu’il lui faut, et l’imposition d’un cessez-le-feu immédiat à Gaza.
Mais Macron a aussi ouvert le feu en politique intérieure, en vue des élections dites européennes de juin 2024, par ses prises de position d’apparence belliciste et le « débat » parlementaire biaisé sur le traité bilatéral franco-ukrainien. Et il l’a fait en sachant très bien qu’il allait polariser les partisans de la politique traditionnelle d’alliance franco-russe de l’impérialisme français et en comptant là-dessus.
Son intention est de présenter le choix décisif comme se situant entre lui-même et le RN, alors qu’il gouverne déjà en s’appuyant sur le RN (loi immigration, remise en cause du droit du sol à partir de Mayotte). Il s’agit de barrer la route à toute construction d’une issue politique renversant la V° République, celle qui se cherche dans les grèves et les luttes sociales et pour laquelle nous combattons.
Pour ce faire, il bénéficie de l’aide de fait de J.L. Mélenchon et du PCF, notamment. Car les positions de ceux-ci en politique extérieure, devenu avec leur accord « le » grand débat « européen », sont identiques à celles du RN : Macron serait un dangereux fauteur de guerre, il faut s’entendre avec la Russie (même si les Ukrainiens sont bien à plaindre, concèdent-ils avec une parfaite hypocrisie). Jaurès, partisan de l’armée nouvelle et première victime de la guerre impérialiste à laquelle il s’opposait en 1914, est récupéré alors que le combat pour le socialisme et la démocratie ne peut se passer des armes, à commencer par le droit à l’autodéfense des peuples opprimés.
Examinons bien, en particulier, le grand laïus de J.L. Mélenchon exposé le vendredi 1° mars dernier, dans le local parisien du POI : le « problème » entre Ukraine et Russie serait « un problème de frontières », et pour traiter des « problèmes de frontières », il faut une grande « conférence des frontières » de toute l’Europe, à laquelle il appartient à la France de prendre l’initiative. Faisant totalement silence sur les visées génocidaires explicites du régime poutinien, J.L. Mélenchon propose en somme de se mettre d’accord au niveau européen pour dépecer l’Ukraine.
Mais il faut bien comprendre une chose : cette position favorable à l’impérialisme russe, se situe dans le cadre des intérêts impérialistes français bien compris et, en cela, elle est fondamentalement apparentée aux foucades macroniennes, au-delà de l’opposition binaire par laquelle l’une nourrit l’autre. Car la France organisant en Europe le dépeçage de l’Ukraine voulue par Mélenchon ressemble beaucoup, en fait, à la France appelant l’Allemagne et le reste de l’Europe à sortir de leur « lâcheté » appelée par Macron : dans les deux cas, c’est la France impérialiste, c’est le régime de la V° République, qui prétend illusoirement prendre le leadership européen.
Et comprenons bien aussi que les sauts de la politique des coups de mentons « courageux » à la politique des messes « pacifistes » sur le dos des populations martyrisées, restent toujours possibles. Macron comme Mélenchon ont eu un maître en la matière, un délinquant récemment consulté par Macron : Nicolas Sarkozy, qui en 2008 s’est posé en spadassin européen allant défendre la Géorgie contre la Russie pour imposer, sur place, un cessez-le-feu à la Géorgie qui garantissait les conquêtes russes !
Ainsi s’éclaire aussi la complicité des « bellicistes » et des « munichois » à faire croire que l’aide militaire française à l’Ukraine serait de 3,8 milliards (ce qui reste de toute façon bien peu) …
Si, sur ce sujet comme sur les autres, une position organisée en rupture avec le respect de la V° République et des intérêts fondamentaux du capital impérialiste français avait suffisamment de force en France, alors la voie ne serait pas ainsi pavée au RN, qui devient de fait, choisi pour ce faire par Macron, le représentant le plus légitime de la vieille politique impérialiste francorusse. L’alignement de LFI et du PCF sur celle-ci lui laisse le champ. Observons à quel point c’est bien la question ukrainienne qui surdétermine les positionnements dans les élections dites européennes de juin prochain – et explique bel et bien le refus, au fond salutaire pour celui-ci, de LFI de « prendre » avec elle le NPA …
Il est cependant trop tard, pour le macronisme, de se refaire une jeunesse en tentant d’apparaître comme le défenseur européen voire mondial de la liberté, qu’il n’a jamais été et ne peut pas être. Attal est en train de servir à dénoncer comme « agents russes » les faux adversaires de Macron, mais moins encore que le vieillissant Biden qui a jusque là empêché le cessez-le-feu à Gaza et donc entretenu la poursuite du massacre des Palestiniens, tout en tentant de satisfaire les trumpistes en reprenant leur projet de mur contre le Mexique, Macron ne pourra faire croire qu’il est un barrage aux illibéraux, lui dont les tendances illibérales et autoritaires n’ont cessé et ne cessent de ravager le pays. Ce qu’il est en train de construire, avec la coopération de fait de la gauche prétendument pacifiste, c’est la victoire du RN et l’arrivée au premier plan de l’implication gouvernementale du RN, avant 2027.
Mais alors, par où passe la voie vers l’aide véritable à l’Ukraine et les possibilités d’une préparation démocratique, par en bas et à l’encontre de toute collusion avec notre impérialisme, à la guerre qui vient, en France ? Elle passe par la montée, qui reprend, vers l’affrontement social avec ce régime et son pouvoir présidentiel. Un régime et un gouvernement démocratiques dans ce pays ne ferait pas que sauver l’école publique et la santé publique, il engagerait, pour les mêmes raisons, la bataille mondiale pour faire face à la crise bioclimatique et inaugurerait la politique étrangère et militaire démocratique, non nucléaire, du cessez-le-feu immédiat à Gaza et de l’aide réelle et non conditionnée à l’Ukraine.
Ni macroniens, ni munichois : les révolutionnaires pour qui la révolution est la réalité d’aujourd’hui et pas un grigri, doivent s’approprier la question de la préparation à la guerre.
VP, le 10-03-2024.