Ceci est une note de lecture et une chaude recommandation de lire cet ouvrage collectif : Le syndicalisme est politique (La Dispute, 2023, 204 p., 16 €), dirigé par Karel Yon, sociologue à l’IDHES (CNRS, Université Paris-Nanterre) et Sophie Béroud, professeure de science politique à l’Université Lumière Lyon 2, membre du laboratoire Triangle.

Le syndicalisme peut-il changer le monde ? Ou doit-il se contenter de lutter dans les entreprises ? C’est toute la question qui se trouve au cœur du travail fourni.

Qu’est-ce donc, ce processus de dépolitisation du syndicalisme ?

La dépolitisation met une distance avec l’action politique elle-même, mais aussi une certaine méfiance, voire une défiance, vis-à-vis de l’idée que le syndicalisme devrait avoir un projet de société.

La dépolitisation s’inscrit dans les évolutions du syndicalisme depuis plusieurs décennies, caractérisées par une « autonomisation du champ syndical » : le syndicalisme se déploie de plus en plus dans un univers autoréférencé, sans être articulé aux luttes menées sur d’autres terrains sociaux.

Jusqu’aux années 1970, il allait de soi que syndicats, partis de gauche et autres associations partageaient un horizon de dépassement du capitalisme. Le syndicalisme était une composante d’un mouvement social plus large, le mouvement ouvrier.

Depuis les années 1980, en raison d’évolutions institutionnelles et idéologiques, le syndicalisme s’en tient pour l’essentiel au jeu des relations professionnelles ou à ce qu’on pourrait appeler la « démocratie sociale ».

Cependant les acteurs syndicaux commencent à mesurer les limites de cette inclination à l’action auto-centrée sur l’entreprise et la négociation collective, face au raidissement autoritaire du néolibéralisme, à la crise écologique ou à l’importance des luttes fondées sur les rapports sociaux de genre ou de race.

Les racines de ce processus qui conduit à la dépolitisation de l’action syndicale ?

La volonté, à partir des années 1980, est affichée de prendre de la distance par rapport aux partis politiques. La première organisation à le faire, c’est la CFDT, avec une politique dite de « recentrage », par laquelle les militants entendaient se recentrer sur les activités dans l’entreprise, sur le syndicalisme dans l’entreprise.

Pour la CGT, cela se joue dans la première moitié des années 1990, après la chute du mur de Berlin.

Mais il y a d’autres facteurs, et surtout un processus de professionnalisation des représentants syndicaux, qui est liée au développement des instances de représentation du personnel dans les entreprises à partir des lois Auroux (1982).

Renforcement du droit d’expertise, mise en place des comités d’entreprise, des CHSCT : tout cela conduit, jusqu’à aujourd’hui, à une professionnalisation et une technicisation de la façon d’intervenir dans les espaces de représentation et de négociation, qui contribuent elles aussi à cette autonomisation de l’activité syndicale.

Ces deux phénomènes – mise à distance des partis et professionnalisation du syndicalisme – participent à la dépolitisation de l’action syndicale et se nourrissent l’un l’autre.

Pourtant la fameuse Charte d’Amiens ? Elle proclame que « le syndicalisme prépare l’émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste » …

La dépolitisation du syndicalisme est le fait d’avoir abandonné la « seconde besogne », l’horizon de changement du monde. La Charte d’Amiens de 1906 n’est pas seulement une réponse à la construction de la SFIO, sur la façon dont le syndicalisme définit son espace militant hors des partis.

Elle est aussi une réponse à l’État républicain qui, en 1884, adopte une loi qui légalise le syndicalisme mais qui, précisément, a pour objectif de réduire le périmètre de l’activité syndicale à la seule défense des intérêts professionnels.

Dès l’origine, la définition du syndicalisme est un enjeu de lutte, pas seulement de définitions politiques ou idéologiques, mais aussi un enjeu institutionnel

La CGT de la Charte d’Amiens, la CGT de la « double besogne », c’est aussi une forme d’organisation qui est à la fois professionnelle et territoriale, précisément parce qu’il y a l’idée que l’action syndicale, ce n’est pas simplement défendre les travailleurs face à leurs patrons, c’est aussi organiser la classe ouvrière en la dotant d’institutions spécifiques pour préparer l’avènement d’une autre société.

Les transformations institutionnelles depuis les années 1980, qui se sont accélérées depuis une dizaine d’années, vont à l’encontre de ce modèle organisationnel en cherchant à confiner l’action syndicale au seul terrain de l’entreprise.

Et le « dialogue social », qu’en reste-t-il face au tournant autoritaire du néolibéralisme ?

Dans les années 1990 et 2000, il y avait encore une volonté d’associer les ainsi-nommés « partenaires sociaux » à la production de la norme sociale. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, l’idée d’associer les « partenaires sociaux » est excommuniée, le prouvent la loi El Khomry, les ordonnances Macron, les deux « réformes » des retraites.

La fusion des instances dans le CSE se traduit sur le terrain par une profonde transformation de ce qu’étaient auparavant les comités d’entreprises, avec des CSE qui deviennent davantage contrôlés par les directions d’entreprises, que ce soit sur l’ordre du jour ou leur déroulement.

Les CSE sont plutôt des chambres d’enregistrement des décisions de la direction. Ce qui conduit les équipes syndicales à se demander ce qu’elles y font.

La CFDT continue d’accorder beaucoup de crédit à cette pratique du dialogue social.

Le sens même donné à l’idée de dialogue social s’est transformé. Il y avait une logique de donnant-donnant, de compromis, qui donnait sa légitimité au syndicalisme réformiste.

Aujourd’hui, le dialogue social sert surtout à disqualifier les organisations syndicales qui tenteraient de créer un rapport de force pour faire valoir leurs intérêts.

Le dialogue social est opposé à la grève, par un État qui n’est qu’un garant des politiques dites pro-business. Il prend de fait le parti des employeurs contre les travailleurs. Les salaires sont perçus en termes de coût du travail, les normes comme des contraintes qui étouffent l’innovation, et les syndicats sont vus comme des obstacles.

Cette expérience du néolibéralisme autoritaire et des transformations de l’État met en crise le syndicalisme de dialogue social.

Le livre aborde le mouvement des gilets jaunes et la façon dont il devrait questionner les syndicats, notamment sur leur « ancrage dans les sociabilités populaires » …

Les gilets jaunes, c’est une partie du monde du travail populaire avec deux grandes composantes. D’un côté, on trouvait une partie pas du tout organisée, très loin des syndicats – notamment parce qu’elle travaille dans de très petites entreprises.

De l’autre, on avait une partie de « déçus » du syndicalisme, des personnes qui avaient pu être syndiquées ou avoir travaillé dans une entreprise avec présence syndicale, mais qui n’avaient plus confiance, qui ne croyaient même plus à la possibilité que l’action dans l’entreprise puisse aboutir à quelque chose.

Cela renvoie à la perception des syndicats comme relevant d’activités très spécialisées, vus par les salariés des classes populaires comme des institutions qui leur sont extérieures.

D’où la nécessité de rompre avec cette vision du syndicalisme comme une institution extérieure, et l’ancrer dans des pratiques quotidiennes et partagées.

Ce sont des éléments qui ont existé dans l’histoire du syndicalisme, avec les unions locales, les bourses du travail, des réseaux de coopératives, d’associations sportives de vélo ou de foot … Il s’agit de réinsérer les syndicats dans un ensemble de pratiques populaires, et penser des espaces où l’activité syndicale pourrait être en lien avec d’autres types d’activités, culturelles, festives.

Sur les ronds-points, beaucoup de choses étaient partagées, les moments de discussions politiques ou sur le travail n’étaient pas séparés d’autres moments, ils étaient insérés dans d’autres pratiques de sociabilité : on faisait la cuisine, on montait la cabane.

Pour un certain nombre de travailleurs, comme dans l’aide à domicile ou l’hôtellerie-restauration, qui concernent beaucoup de femmes, ce n’est pas toujours facile de trouver sa place dans le syndicalisme. Réfléchir à la diversité des types d’activité sociale, c’est aussi une façon de s’adresser plus largement à ses salariés des classes populaires. On a pu l’observer, par exemple, dans le renouveau du syndicalisme américain, avec des centres de travailleurs où il y a de l’aide pour les papiers, pour l’alphabétisation, mais qui sont aussi des lieux festifs, où l’on se retrouve pour manger, etc.

Le mouvement contre la réforme des retraites, qu’a-t-il posé comme problèmes ?

Autant le mouvement a été célébré par sa capacité à mobiliser des salariés dans toute la France, dans des univers sociaux très différents, depuis les grandes métropoles jusqu’aux petites villes rurales, autant il a révélé les difficultés des militants à organiser des assemblées générales sur les lieux de travail et à inscrire les grèves dans la durée.

C’est le signe d’une fragilisation préoccupante. Comme les forces militantes sont moins nombreuses, les unions locales sont les premières à en faire les frais. Le rôle de ce syndicalisme territorial est d’autant plus compliqué qu’il ne peut pas s’appuyer sur des moyens spécifiques, contrairement au syndicalisme d’entreprise. C’est un enjeu organisationnel important.

Karel Yon avance la piste d’un front syndical, qui serait une composante de la coalition : « la politique est une chose trop sérieuse pour la laisser aux partis » … « Dans une coalition de gauche élargie, le pôle syndical a toute légitimité à être directement représenté pour porter la voix du monde du travail »

L’idée centrale de l’auteur est de partir du constat que le système politique est tendanciellement excluant pour les classes populaires, et que dans une coalition de gauche élargie, le pôle syndical a toute légitimité à être directement représenté, précisément pour porter cette voix du monde du travail.

L’époque est révolue des relations de subordination entre tel syndicat et tel parti, et les logiques de débauchages individuels ont leurs limites. Pour autant, le mouvement syndical doit être un acteur en tant que tel de l’élaboration de politiques alternatives.

La menace de l’arrivée au pouvoir de l’extrême droite est une forme d’alerte sur une situation exceptionnelle, qui pourrait justifier que le mouvement syndical en vienne à recourir à des moyens exceptionnels, en se reposant sérieusement la question de son action politique.

JG, mars 2024.