Présentation
Un article d’Eric Lee sur la coalition des néo-staliniens et de l’Église orthodoxe en Géorgie autour de l’image de Staline et du recours aux icônes… Cette forme renouvelée du culte de la personnalité pour la promotion de la réaction trouve sa source au Kremlin.
Document
Keke aurait été si fière. Lorsque son fils Joseph grandissait dans la petite ville poussiéreuse de Gori, elle rêvait qu’un jour il serait prêtre. Il a finalement étudié au Séminaire théologique de Tbilissi, mais comme tant d’autres, il a passé plus de temps à lire en secret des livres interdits qu’à étudier pour devenir prêtre. Il a finalement été expulsé du séminaire et, selon les récits qui ont circulé, il a parlé aux autorités de tous les autres étudiants du séminaire qui partageaient ses opinions radicales – qui ont ensuite été également expulsés.
Joseph est devenu révolutionnaire et a pris le nom sous lequel il deviendra tristement célèbre : Staline.
Staline semblait détester les religions organisées. Après la conquête de sa patrie, la Géorgie, par l’Armée rouge, Staline et ses camarades bolcheviks ont lancé une guerre sanglante contre l’Église orthodoxe. De nombreuses églises ont été détruites, des prêtres ont été tués et le Catholicos lui-même, qui avait envoyé une lettre ouverte de protestation aux dirigeants du monde réunis à Gênes, a été emprisonné à la suite d’un procès-spectacle.
Mais les choses pourraient être un peu plus compliquées qu’il n’y paraît. Même si Staline lui-même n’est jamais revenu publiquement à la foi de sa jeunesse, il a contacté l’Église pendant la Seconde Guerre mondiale, essayant de mobiliser les fidèles pour la défense de la patrie soviétique.
Depuis lors, et particulièrement sous la direction de Poutine, une mythologie s’est développée selon laquelle Staline a toujours été secrètement un fervent chrétien. Certains en Russie prétendent que le dictateur soviétique communiquait avec des anges qui défendaient la capitale russe, Moscou, lorsqu’elle fut attaquée par la Luftwaffe allemande.
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la dernière histoire bizarre émergeant de Tbilissi, la capitale géorgienne. Un groupe pro-russe connu sous le nom d’« Alliance des Patriotes » a récemment fait don d’une icône à la cathédrale géante de Sameba, représentant Sainte Matrone de Moscou. À côté de Matrona se trouve une image de Joseph Staline. Selon certains croyants, Staline s’est rendu chez Matrona, qui vivait à Moscou pendant la guerre, pour obtenir de l’aide et des conseils.
Des images de l’icône ont été partagées sur les réseaux sociaux, notamment par Giorgi Kandelaki, un ancien député qui travaille actuellement pour SOVLAB, le laboratoire de recherche sur le passé soviétique. SOVLAB a réalisé un travail remarquable sur l’histoire récente de la Géorgie. Interrogé sur l’image de Staline, un porte-parole de l’Église a admis que l’image était en fait celle du dictateur soviétique. Mais il a insisté sur le fait que Staline jouait un rôle secondaire dans une icône dédiée à un saint russe moderne. Il l’a comparé à une image d’un empereur romain qui pourrait apparaître dans une fresque représentant Saint Georges. Le porte-parole a ajouté que la controverse visait à éclipser la célébration du Noël orthodoxe cette année.
Pendant ce temps, une artiste activiste nommée Nata Peradze a dégradé l’icône avec de la peinture. Des groupes d’extrême droite, dont le célèbre Alt-Info, ainsi que des prêtres orthodoxes, ont ensuite encerclé sa maison dans une manifestation menaçante. La police a été appelée.
Il existe désormais en Géorgie une alliance contre nature composée de l’extrême droite, des pro-russes et de l’Église. Cela a fait la une des journaux principalement à cause de leur homophobie, qui a conduit à de violentes attaques contre des homosexuels et des journalistes. En se ralliant à l’image de Staline, ils ont révélé une autre facette de leur vision du monde : un « culte de la personnalité » renouvelé, taillé pour le XXIe siècle. Une telle chose n’a pas sa place dans un pays indépendant, moderne et démocratique qui cherche à adhérer à l’Union européenne. Il est temps pour la Géorgie de mettre enfin un terme au fantôme de Staline.
• Eric Lee est fondateur-rédacteur en chef de LabourStart, il écrit ici à titre personnel
Source : https://www.workersliberty.org/story/2024-02-07/stalin-and-angels
Traduction par nos soins