Le camarade Oleg Vernyk est responsable d’un groupe trotskyste ukrainien, la Ligue Socialiste Ukrainienne, affiliée à la LIS (Ligue Internationale Socialiste). Il anime également un petit syndicat, Захист Праці (Zakhist Pratsi), « Protection du Travail ». Avec son accord nous traduisons ici son premier article de 2024 depuis sa version anglaise publiée par la LIS. C’est une contribution qui nous semble riche d’informations vivantes, nécessaire pour discuter de la situation.

Juste avant les vacances de Noël, le président ukrainien a fait un nouveau cadeau aux travailleurs ukrainiens. Il a signé la loi du 22 novembre 2023, n° 3494-IX, « sur l’amendement de certains actes législatifs ukrainiens concernant l’optimisation des relations de travail », votée précédemment par la Verkhovna Rada. Le long et fort cynique nom de cette loi ne doit pas tromper sur ses véritables intentions. Le parti présidentiel « Serviteur du peuple » n’a pas pu s’empêcher, au milieu d’une guerre difficile avec l’agresseur russe, de continuer à attaquer les travailleurs ukrainiens et leurs syndicats.

Selon cette loi, les syndicats ukrainiens ont en fait perdu le droit de fournir une formation à leurs membres délégués syndicaux. Auparavant, la législation donnait aux syndicats la possibilité d’organiser des formations syndicales pour les membres élus de leurs instances jusqu’à six jours par an, tout en maintenant les salaires aux frais de l’employeur. Les syndicats ont réussi à inclure cet acquis démocratique dans la loi sur les syndicats d’Ukraine en 2009. Selon cette loi, les syndicats font partie intégrante du régime dit de « dialogue social », où leurs partenaires dans un cadre « tripartie » sont « les employeurs » et « l’État ». Mais le régime néolibéral de Zelensky (« l’État ») détruit méthodiquement les syndicats et leurs droits depuis plusieurs années, en faveur des intérêts des employeurs.

Le « dialogue social » dont se gargarisent les responsables de l’Union européenne a été complètement enterré en Ukraine. Le pouvoir bourgeois de Zelensky et de son parti Serviteur du peuple, appuyé sur le secteur oligarchique du business, a une fois de plus porté un coup sévère au mouvement ouvrier et syndical. Désormais, si un syndicat souhaite organiser une formation syndicale pour ses principaux militants dans l’entreprise, il devra payer lui-même ces journées aux travailleurs, c’est-à-dire que les salaires des militants ne seront plus versés par l’entreprise. Bien entendu, aucun syndicat ukrainien, même le plus « jaune », ne sera en mesure d’indemniser les travailleurs pour l’absence de salaire pendant la formation du syndicat.

Il convient de noter ici que pratiquement tous les syndicats ont perdu des membres au front. En mars 2022, dans les rangs de notre syndicat indépendant « Zahist Pratsi », notre camarade et militant minier Alexander Agafonov est mort au combat. L’attaque actuelle des autorités bourgeoises contre les syndicats apparait comme totalement immorale et désoriente le mouvement ouvrier dans sa lutte contre l’agression impérialiste russe. De plus en plus souvent, parmi les masses laborieuses, on entend dire qu’il faut distinguer catégoriquement dans nos têtes la catégorie « le pays d’Ukraine », que nous aimons et protégeons de l’agresseur russe, et « l’État d’Ukraine », qui est hostile aux travailleurs et fait en fait tout son possible pour affaiblir leur résistance.

Chaos gouvernemental.

Cette fuite en avant néolibérale de l’équipe Zelensky en matière de politique sociale, au moment le plus difficile pour le pays et pour la volonté populaire de repousser l’agression militaire russe, est bien sûr liée à la déstabilisation de l’administration publique qui s’est engagée fin 2023. Les sociologues notent que dans une situation de guerre prolongée, l’opinion publique de masse des Ukrainiens est sujette à des fluctuations périodiques, dont la dynamique ressemble à une sorte d’onde sinusoïdale : de l’optimisme débridé et de la foi en une victoire rapide (« peremoga ») à des états de panique et de capitulation (« zrada »). Pendant les vacances de Noël 2023, le sentiment de masse des Ukrainiens était malheureusement dans une phase basse.

Cette situation est due à un ensemble de facteurs interdépendants. L’échec de la contre-offensive de l’été-automne 2023 a incité la Russie à passer à l’offensive sur la quasi-totalité du front. La fin du mois de décembre a été marquée par la perte de la ville de Márinka, bien fortifiée depuis 2014, et par la menace sérieuse de perte d’Avdiivka. Ces deux villes étaient considérées comme des avant-postes ukrainiens clés dans le Donbass. L’armée se fait que lutter héroïquement contre l’agresseur russe supérieur en nombre, et, dans une situation de relative égalité des forces en artillerie, elle parvient à stopper les attaques des troupes russes le long de la quasi-totalité de la frontière russo-ukrainienne sur un front de 1 000 kilomètres.

Seulement, le problème de la « famine d’obus », auquel l’armée russe a été confrontée au début de l’année 2023, touche désormais frontalement l’armée ukrainienne. L’Union européenne, qui avait auparavant officiellement promis de fournir 1 million d’obus, a maintenant publiquement admis que son économie ne serait pas en mesure de tenir cette promesse. A présent nous ne sommes même pas à la moitié de ce qui avait été promis.

Le blocage de l’aide financière à l’Ukraine par le Congrès américain constitue un grave échec de la politique étrangère du gouvernement Zelensky. La dépendance traditionnelle de Zelensky envers sa « relation spéciale » avec Joe Biden et le parti Démocrate américain s’avère constituer une grande vulnérabilité. Joe Biden a initialement alloué des armes et des fonds à l’Ukraine pour qu’elle puisse freiner l’agression russe, mais pas pour qu’elle puisse vaincre l’agresseur. Au cours de l’été 2023, Joe Biden a renoncé au régime de lend-lease  (« prêt-bail ») et il a placé l’armée ukrainienne dans une situation difficile. Attaquer des positions russes relativement bien fortifiées à l’été 2023 dans le cadre d’une contre-offensive, sans supériorité ni numérique ni en équipements et sans aucun type d’aviation, eût été un acte suicidaire pour l’armée ukrainienne. Le commandant de l’armée, le général Zaluzhny, a été contraint d’abandonner le plan de contre-offensive convenu avec les États-Unis et a largement retenu l’armée.

Le président Zelensky, se rendant compte que la victoire de Joe Biden aux futures élections présidentielles américaines est incertaine, tente chaotiquement d’établir des relations avec les représentants du Parti républicain, mais n’a pas encore obtenu de succès significatif dans cette direction. Dans le cadre de ces tentatives s’inscrit la visite de Zelensky en Argentine pour l’investiture de Javier Milei, idéologiquement proche de Trump. Rappelons que l’ancien président américain Donald Trump a félicité Milei pour sa victoire à l’élection présidentielle. Il a écrit à ce sujet sur les médias sociaux Truth Social, en utilisant la phrase qui est devenue le symbole de sa campagne électorale en 2016 : « Je très fier de toi. Avec toi ce sera Make Argentina Great Again ! » Il est évident qu’avec sa visite, Zelensky a tenté d’envoyer à Trump un signal de sa volonté d’interagir selon les termes du parti républicain conservateur américain.

À la mi-décembre 2023, le conflit entre la direction politique de l’Ukraine (Zelensky, « bureau du président ») et la direction militaire (Zaluzhny) a atteint son paroxysme. Le 17 décembre, le public a été informé que des dispositifs d’écoute ont été découverts dans plusieurs bureaux du commandant en chef des forces armées, le général Valery Zaluzhny, et de certains de ses employés.

Selon une série de sondages d’opinion, pour la première fois, la cote politique de Zaluzhny a commencé à dépasser celle de Zelensky. Les deux dirigeants se sont engagés dans une communication très étrange et conflictuelle par le biais de documents et d’interviews dans diverses publications occidentales. Zelensky a considérablement réduit les capacités du général Zaluzhny dans la sphère militaire. Une partie importante de l’armée ukrainienne est contrôlée par la créature de Zelensky : le commandant des forces terrestres, le général Syrsky. La presse discute activement de la possibilité de remplacer le général Zaluzhny par Syrsky. Cependant, Zelensky n’a pas encore décidé de prendre cette mesure impopulaire, car Zaluzhny est très populaire dans l’armée et est soutenu par les partenaires occidentaux.

Le facteur « mobilisation générale » : panique accrue et mécontentement de la population

À la mi-décembre, il a été officiellement annoncé que l’état-major général avait besoin de mobiliser 500 000 personnes supplémentaires dans l’armée pour poursuivre les opérations militaires. Zelensky répond que cette question « nécessite une étude supplémentaire », mais précise qu’il y est préparé. Des parlementaires proches de lui, membres du parti Serviteur du peuple, ont également exprimé la nécessité d’une mobilisation militaire générale des femmes. Cependant, cette question s’est avérée n’être qu’une manoeuvre de l’équipe présidentielle. Plus tard, Zelensky a annoncé son refus de mobiliser les femmes pour la guerre, mais il ne l’a fait que pour éclipser quelque peu sa prise de position sur la mobilisation de 500 000 hommes.

Il faut bien comprendre que la mobilisation en Ukraine a acquis un caractère clairement social et de classe. Les représentants des classes possédantes et de la bureaucratie d’État ont quitté le pays en masse et ont emmené leurs enfants avec eux, les sauvant ainsi de la mobilisation. Ceux d’entre eux qui sont restés dans le pays, profitant de la corruption des autorités ukrainiennes, par la ruse ou par l’escroquerie, ont pu éviter la mobilisation. L’armée, dans sa composition sociale et de classe, est désormais exclusivement ouvrière et paysanne. Les secteurs pauvres de la société n’ont pas la possibilité d’échapper à la mobilisation, contrairement aux représentants de la classe bourgeoise et de la bureaucratie d’État.

Les analystes soulignent que l’armée est désormais très âgée. L’âge moyen des soldats est de 43 ans. Le Parlement tente de rajeunir l’armée en réduisant l’âge de la mobilisation de 27 à 25 ans. Cependant, il est peu probable que cela puisse changer la situation de manière significative. La majeure partie de la jeunesse active et patriote a rejoint l’armée en tant que volontaires au début de l’année 2022. Une grande partie d’entre eux a été formée dans l’Union européenne juste avant la contre-offensive de l’été 2023.

Il est clair que la réserve de mobilisation qui reste aujourd’hui en Ukraine n’a plus le même niveau de motivation et de dévouement. Elle n’est pas préparée à l’action militaire, et il sera très difficile non seulement de rassembler 500 000 personnes, mais aussi de les armer et de les entraîner suffisamment. Des missiles russes ont déjà atterri sur des bases militaires en Ukraine à plusieurs reprises au cours de la guerre, infligeant des pertes importantes aux effectifs dans les lieux où se trouvent les camps militaires destinés à la formation des soldats.

Le gouvernement espère également mobiliser des dizaines de milliers d’hommes qui ont quitté l’Ukraine au début de la guerre et se sont retrouvés en Europe de l’Est et de l’Ouest. La manière dont il y parviendra techniquement reste très floue, mais il est évident que ce potentiel est plus mythique que réel. Dans de nombreux pays européens, les travailleurs ukrainiens parviennent déjà à combler d’importantes lacunes dans l’économie pour des salaires nettement inférieurs à ceux des résidents de ces pays, et il n’y a guère de risque réel qu’ils soient déportés en masse sur le front.

Actuellement, il y a beaucoup plus de questions que de réponses sur la nouvelle vague de mobilisation. Cependant, de plus en plus de vidéos apparaissent sur les réseaux sociaux, montrant comment les représentants des bureaux d’enregistrement et d’enrôlement militaires attrapent des hommes dans les rues des villes ukrainiennes, les font monter de force dans des voitures et les envoient au front.

Comment la guerre va-t-elle se terminer ? Scenarii et réalité.

Il convient de noter que, malgré l’onde sinusoïdale susmentionnée sur le sentiment de masse, le désir de combattre l’agresseur russe jusqu’au bout, jusqu’à la libération complète de toutes les terres occupées, comme auparavant, domine les sentiments ukrainiens. Il s’agit certainement d’un facteur encourageant. Face à ce patriotisme massif, Zelensky a même interdit par décret toute discussion sur les négociations avec la Russie.

Cependant, des informations sur diverses négociations et consultations secrètes entre des personnes proches de Zelensky et des représentants de la Russie sont de plus en plus souvent divulguées dans les médias. Précisément, l’autre jour, une autre bombe médiatique a explosé concernant des négociations secrètes entre le chef parlementaire de Serviteurs du peuple, Arakhamia, et le « portefeuille de Poutine », l’homme d’affaires milliardaire Abramovitch (1).

La plupart des analystes estiment aujourd’hui que la possibilité d’une libération complète des terres ukrainiennes occupées et le départ de l’armée ukrainienne vers les frontières souveraines de 1991 sont peu probables. Les « partenaires » occidentaux de l’Ukraine ont également évité récemment de mentionner cette possibilité. La plupart s’accordent à dire que la préservation d’un État ukrainien indépendant de la Russie est en soi une victoire sur l’agresseur russe et ses plans ambitieux de février 2022. Dans un tel paradigme, il est évident que des négociations sont possibles et que des négociations secrètes sont probablement déjà en cours.

Dans le même temps, l’écrasante majorité des Ukrainiens n’est pas prête à accepter cette option, alors que le processus de négociation pourrait se terminer par la reconnaissance des annexions russes. Poutine ne semble pas disposé à envisager d’autres options.

Un accord préliminaire sur un autre format possible pour le plan de paix avait été conclu à Istanbul le 29 mars 2022, selon lequel l’armée russe se retirerait aux frontières du 24 février 2022 et l’Ukraine refuserait officiellement d’adhérer à l’OTAN, la question du Donbass et de la Crimée étant reportée éternellement. Étant donné que l’OTAN a refusé de manière claire et sans équivoque à l’Ukraine sa véritable chance d’adhérer à l’Alliance, cette option pourrait, semble-t-il, passer pour tout à fait acceptable pour l’Ukraine dans la situation actuelle. Mais, comme je l’ai indiqué plus haut, la Russie n’est plus prête à cela, surtout depuis qu’elle a officiellement annexé les régions ukrainiennes occupées de Kherson et de Zaporizhzhia au sein de la Fédération de Russie.

J’ai déjà écrit que l’hiver 2023-2024 sera décisif dans l’histoire de l’État ukrainien indépendant. Le peuple devra subir des épreuves inimaginables, il devra survivre aux attaques de roquettes sur les infrastructures urbaines et les centrales électriques, et l’armée ukrainienne devra tenir bon face aux forces supérieures de l’agresseur impérialiste russe.

La classe ouvrière ukrainienne et ses syndicats indépendants militants abordent la nouvelle année 2024 dans une situation extrêmement difficile. En 2023, le gouvernement bourgeois nous a infligé des coups très tangibles et douloureux. Nous ne sommes pas brisés et nous continuerons notre combat.

Bonne année rouge, camarades !

(1) NDR : Roman Abramovitch, oligarque et mafieux très puissant, est un personnage clef lié de longue date à Poutine et à Trump.

Oleg Vernyk