Le Monde diplomatique est à la fois la principale revue « géopolitique » en langue française, et une sorte de référence obligée pour une partie de la gauche, en raison d’une orientation générale « antilibérale » (plutôt qu’anticapitaliste), flattant souvent la nostalgie d’une France néogaulienne qui se serait, un jour, opposée à l’impérialisme américain (et aurait même eu une « politique arabe » …). En son temps, le « Diplo » a incontestablement été le vecteur de la diffusion d’analyses intéressantes sur les formes économiques du monde contemporain. Cette institution reconnue, quasi officielle, se présente systématiquement comme « antisystème », en opposition aux « médias dominants » : les éditos et billets du duo qui le dirige politiquement, formé de Pierre Rimbert et Serge Halimi (photo ci-dessus), procèdent presque toujours en prenant la posture des courageux dénonciateurs de ce qui est censé être « dominant », voire même obligatoire, faisant ainsi frissonner le lecteur à l’idée qu’il lirait des analyses soi-disant interdites, dans ce fort ancien organe de la pensée diplomatique française la plus officielle et la plus autorisée. Ce procédé facile mais efficace permet de faire passer une orientation en matière de relations internationales qui relève de cette véritable idéologie dominante, faussement contestataire, qu’est la « multipolarité ». Les politiques étrangères de Poutine, de Xi Jinping, de Lula comme de Bolsonaro, et, envers les Etats-Unis, celle que porte un Donald Trump, ont manifestement l’aval du tandem éditorial, qui a pleinement mis l’audience, les moyens et les réseaux du « Diplo » à son service.

On devine facilement quelles ont été les conséquences de cette orientation et de cette manière de procéder depuis le 24 février 2022. Mais en fait, il est frappant de constater le nombre relativement faible d’articles consacrés à la guerre en Ukraine, globalement, dans le « Diplo ».

D’une part, il est des sujets qu’il ne faut pas trop approfondir – tels billets de P. Rimbert agitent périodiquement les fétiches et les fantasmes des « nazis ukrainiens », mais n’attendons aucune analyse sérieuse de la vie politique et sociale ukrainienne actuelle dans le « Diplo » – leur principale journaliste réellement orientée vers l’Europe centrale et orientale, Hélène Richard, aurait, peut-être, les moyens de le faire, mais ce n’est pas le cas, et ses voyages nous valent surtout des anecdotes, certes intéressantes, délayées dans la ligne Rimbert/Halimi.

D’autre part, le régime poutinien est bien entendu reconnu comme « autoritaire » et « conservateur » : on n’est pas si bête, au « Diplo », et telle contribution d’un socialiste russe en exil est bienvenue, de temps en temps, comme petite caution morale. L’essentiel étant de bien faire comprendre, ou, mieux, de suggérer invariablement une seule et même conclusion : à l’encontre des « médias dominants » le lecteur du « Diplo » doit être éduqué pour ne jamais croire qu’une dictature présentée comme opposée à l’ordre mondial « dominant », qui, certes, est une dictature avec les défauts et inconvénients qui vont avec, pourrait agir par elle-même comme puissance impérialiste, impériale ou coloniale. Non : elle ne fait, toujours, que réagir à la pression, à l’oppression et aux provocations des dominants, et les dominants sont à Washington – et dans les salons parisiens – et nulle part ailleurs.

Deux figures fétiches les incarnent et les représentent : Hillary Clinton et « BHL ». Poutine, et même Trump, ont des défauts, mais il faut les comprendre, car ces défauts s’expliquent comme des réactions aux dominants, à « BHL » et à tout ce qu’il est censé représenter (je ne développe pas quel monde de fantasmes est ici brassé et utilisé …). Telle est la Weltanschauung à la sauce Halimi/Rimbert : elle passe pour altermondialiste ou « multipolaire », elle est une forme de défense et illustration de l’ordre barbare réellement existant.

Ces raisons générales expliquant la place relativement faible tenue par l’Ukraine et par la guerre, même après le 24 février 2022, il est d’autant plus remarquable que le premier numéro de l’année 2024, et troisième numéro depuis le commencement de la guerre entre Israël et le Hamas, lui fasse au contraire une place large, et même centrale.

Le principal article, annoncé en couverture et occupant les pages 12-13, est titré Deux ans de guerre en Ukraine. La Russie est-elle impérialiste ? sous les signatures d’Hélène Richard, journaliste, et de Sergei Fediudin, essayiste russe « géopoliticien », basé en France, qui est de toute évidence le principal concepteur des théories contenues dans cet article. En novembre dernier, les deux mêmes signatures avaient été portées sur un article d’Hélène Richard présentant la société ukrainienne comme « coupée en deux » et la guerre comme perdue du côté ukrainien. En outre, nous avons dans ce numéro de janvier 2024 un billet d’Halimi/Rimbert donnant la « ligne politique », inséré page 12, le billet éditorial de Benoit Bréville en première page sur le thème du « deux poids deux mesures entre Palestine et Ukraine », et un article central, en pages 14-15, de Philippe Leymarie, dont le titre donne l’intégralité du contenu : La guerre en Ukraine, grand accélérateur de l’armement mondial. Cet ensemble éditorial fait système. Examinons donc le contenu de l’article central et du dispositif qui l’accompagne.

Apprécions d’abord le titre : Deux ans de guerre en Ukraine. La Russie est-elle impérialiste ?  « Deux ans » et non pas 9 ans : en 2014 est-ce une guerre ou autre chose qui a commencé ? Et, donc, le point d’interrogation sur l’impérialisme russe. Le sens du questionnement est délimité d’emblée : « Espérant maintenir les flux financiers en provenance des capitales occidentales, Kiev présente son agresseur comme une puissance coloniale qui menacerait l’Europe entière. » Diantre ! Certes, « Kiev » (et pas l’Ukraine ?) a été « agressé » (quelle objectivité !), mais c’est pour avoir ses « flux financiers » (on ne vous en dira pas plus, doutez vous bien qu’ils sont énormes !), que « Kiev » nous raconte que la Russie serait coloniale. Est ensuite cité un universitaire, puis Emmanuel Macron : ainsi donc, la « pensée dominante » veut que la Russie soit impérialiste. Le procédé rhétorique initial employé est caractéristique (et répète servilement la méthode Halimi/Rimbert) : tout en faisant croire à une étude historico-scientifique du caractère, ou non, ou plus, ou moins, impérialiste, de la Russie, il implique le lecteur dans la « contestation » d’une « idée dominante » qui voudrait qu’elle le soit. Exemple paradigmatique de fausse objectivité biaisée, répété ensuite jusqu’à plus soif.

Alors, la Russie, « impérialiste » (comme veulent nous le faire croire « Kiev » et Macron) ? « Impossible toutefois de comprendre la situation russe sans clarifier les termes. » Certes. Que veut dire « impérialiste », alors ?

Nos auteurs ne nous en diront rien. Il est remarquable que tout élément d’analyse économique soit totalement occulté, de bout en bout, dans leur long article. Dans un article traitant d’« impérialisme » dans le « Diplo », on aurait eu droit, il n’y a pas trois ans, à au moins quelques références à la principale tradition analytique, que l’on peut rapidement qualifier de « marxiste » et qui remonte, outre Hobson, à Hilferding, Luxembourg, Kautsky, Boukharine, Lénine. Rien, pas un mot. Ce qui permettra de parler de l’époque tsariste sans rien dire de la formation des grands latifundia céréaliers exportateurs en Ukraine dominée, ni de l’industrialisation du Donbass par les capitaux européens, ni de la parfaite synchronie de cette histoire avec l’avènement du colonialisme et de l’impérialisme européens à l’échelle mondiale. Les questions telles que la concentration du capital, les relations entre capital financier, économie « réelle » et Etat, exportations des capitaux, indispensables si l’on veut comprendre l’impérialisme contemporain – et qui permettent à mon avis de classer la Russie dans la catégorie « impérialiste » – ne sont pas ici le sujet. Profitons-en pour renvoyer – et le recommander- à un article d’Anatoly Kropivniky sur le site russe oppositionnel после, qui, lui, examine sérieusement si la Russie contemporaine peut relever ou non d’une analyse « léninienne » de l’impérialisme.

La théorie du « politiste » Fediudin, et pas économiste pour deux sous, qui nous est servie ici, extrêmement sommaire, est la suivante : même si l’on pourrait croire, au premier abord, que la Moscovie devenant Russie, tant elle s’agrandit, « présente les traits d’un empire », en réalité il n’en est rien. « Pour qu’un empire existe, il faut qu’il existe un degré élevé de différenciation entre le centre et les marges » et le modèle, le canon, de cette différence, ce sont les empires coloniaux « occidentaux ». Un centre exploite des peuples autochtones : il n’y aurait rien de tel avec la Russie ! La différentiation centre-marges n’existerait pas en Russie (bonne nouvelle pour les Sibériens !) !

Alors c’était quoi ? « Si cette différentiation disparaît ou s’estompe, alors il ne s’agit plus d’un empire mais d’un État-nation, avec, le cas échéant, des particularismes régionaux ou des formes de fédéralisme. ». Donc l’empire russe – car il s’appelait lui-même ainsi, ce que nos auteurs ne rappellent pas ! –  n’était pas un empire, CQFD. « Ce constat exclut la pertinence du prisme colonialiste pour analyser l’histoire des relations russo-ukrainiennes, du moins si l’on entend par ce terme le phénomène qui fut propre aux empires européens d’outre-mer. » « Du moins » …

Le reste est à l’avenant : les élites locales « indigènes » ont été « cooptées » à l’État russe (est effacée ici la répression faisant suite à l’échec de Mazeppa en Ukraine au début du XVIII° siècle et en général les guerres paysannes russes, ukrainiennes, cosaques, bachkires …), il n’y aurait pas eu de statuts juridiques infériorisant des groupes en dehors des Juifs, les seuls colons étaient des Allemands, des Grecs, Serbes ou Arméniens qui prenaient même la place de paysans russes et ukrainiens. Plus encore : Ukrainiens et Biélorusses, en tant que slaves, furent placés en haut de la hiérarchie, avec les Russes, donc privilégiés, et participèrent à la colonisation de la Sibérie.

Certes, à la fin du XIX° siècle, il y eut de la russification : c’est que, voyez-vous, une influence jacobine française s’est produite sur ce faux « empire » si respectueux de ses élites locales et de sa diversité ! Alexandre III, rappelons-le, a conjointement aggravé partout la politique de russification forcée, en Pologne, en Ukraine, dans les pays baltes, accéléré la colonisation de l’Asie centrale, et organisé les pogromes et les « lois de haine » antisémites : loin de mimer le « modèle assimilateur français », l’empire tsariste tardif a anticipé l’antisémitisme et la réaction ethno-impérialiste la plus moderne.

Il convient ici de bien mesurer ce qui se produit là, dans les colonnes du journal qui passe pour le parangon de l’analyse géopolitique francophone « de gauche » en l’an 2024 : il s’agit du tsarisme, c’est envers le tsarisme que la négation de l’impérialisme russe remonte, c’est l’empire des tsars qui n’était pas une « prison des peuples » mais un lieu unique, exceptionnel, ni vraiment État-nation, ni vraiment fédération, mais certainement ni un empire, ni un impérialisme, ni une puissance coloniale !

C’est, en fait, le révisionnisme historique poutinien qui donne toute la trame de la théorie de Fediudin cosignée par Hélène Richard, et à travers lui c’est la vieille théorie de l’exceptionnalisme russe, dont le messianisme impérial est affadi et enveloppé dans la langue socio-politique universitaire, qui est introduite : de toutes les nations du monde il en serait une qui se serait agrandie, agrandie, agrandie, sans jamais devenir impérialiste. La sainte Russie ou la rouge Russie …

Notons que l’indétermination historique russe liée au complexe impérial et à la prétention à être à la fois un État-nation et un empire, a été analysée dans plusieurs articles (et voir ici ) de notre camarade et amie Hanna Perekhoda, analyse qui n’est sérieusement possible, justement, qu’en utilisant la catégorie d’impérialisme dans le cas russe.

Dans le « Diplo », c’est la théorie nationaliste grand-russe du peuple grand-frère et de ses petits frères ukrainien et biélorusse, qui, transfigurée dans un vague langage politiste, permet de présenter les Ukrainiens comme ayant été, au fond, relativement bien traités dans l’empire des tsars, et mieux encore dans l’URSS !

« Ce n’est que rétrospectivement que l’Union soviétique sera réinterprétée comme un empire. » Vous avez bien lu ! Le Holodomor ? Facile, on n’en parle pas … D’ailleurs, qui employait le terme d’ « empire soviétique » ? La « minorité » des historiens de la guerre froide ! Et leur héritier, Timothy Snyder ! Là encore, après l’apologie faussement objective du tsarisme, cette apologie du stalinisme renvoie toute critique dans les ténèbres des idéologues de « l’Occident », tant est forte l’imprégnation panslaviste et néostalinienne à l’œuvre ici.

Ne nous étonnons donc pas qu’après tout cela, Poutine soit présenté comme un défenseur de la souveraineté russe, un peu conservateur, mais qui jamais n’aurait pu penser à rétablir les frontières soviétiques ! Beaucoup plus bénignement, les élites russes auraient voulu former un « pré carré », à la manière de la « doctrine Monroe » (n’était-elle pas pourtant impérialiste ?) des Etats-Unis en Amérique latine. Faisant étalage d’objectivité, nos auteurs veulent bien que l’on parle ici d’ « impérialisme », « à condition de saisir ce terme dans sa relative banalité » d’influence régionale. Un impérialisme aseptisé, donc, et bien compréhensible au fond, puisque s’inscrivant dans cette tradition russe et soviétique qui, voyez-vous, n’a jamais été impériale et a toujours « privilégié » les Ukrainiens !

Mais, hélas, hélas, « A ce jeu, la Russie se trouve sur la défensive face aux Etats-Unis et à l’Union européenne, qui étendent leurs propres structures militaires (OTAN) et économiques (accords d’associations) vers l’est … »  Donc, Poutine, très légitimement au fond, voulait juste rétablir une tradition historique régionale, et a été mis sur la défensive par les seuls impérialismes existants que sont les américains et les européens. « Sans être centrale [sic !], l’intervention armée fait partie de la panoplie » qu’il utilise, en réaction, donc, à la pression impérialiste.

Le tournant qui aggrave tout serait venu de la mention de l’Ukraine dans le communiqué final du sommet de l’OTAN de Bucarest en 2008. Inutile de dire que le fait que la pression de l’OTAN et du FMI ait contraint l’Ukraine à céder à la Russie en 1994 sur les armes nucléaires et les bases militaires en Crimée (mémorandum de Budapest) échappe totalement à l’entendement de nos auteurs, de même que le fait que les interventions armées russes sont très antérieures à 2008, ainsi que les ingérences brutales dans l’Etat et la société ukrainienne.

En fait, Poutine a été pour eux poussé à la faute par l’Occident. Il a annexé la Crimée, ce qui a rendu l’Ukraine, ce « terrain propice aux ingérences », plus défiante à son égard : que c’est triste ! Et c’est même pour imiter les Américains en Irak que Poutine a tenté de prendre Kiev en février 2022 : ce n’était là qu’une « action ponctuelle » (sic !), la « conclusion malheureuse » de l’échec de l’influence indirecte (bien naturelle pourtant, mais contrée par les « ingérences » …),écrivent même nos deux apologues biaisés du tsarisme, du stalinisme et du poutinisme !!!

Il fallait bien, n’est-ce pas, « résister aux avancées stratégiques euro-atlantiques ». Alors, certes, l’ « opération militaire spéciale » a donc commencé comme une intervention « impérialiste » (guillemets dans le texte), mais, très vite, elle a changé de nature : juste une guerre périphérique de « résistance » -hé oui, de résistance … – menée par la Russie.

Menaces génocidaires ? Connais pas ! Menaces nucléaires ? Connais pas ! Déportations de population ? Connais pas ! « Dénazification et neutralisation » ? Connais pas ! (encore que pour la « neutralisation », nos auteurs donneraient sans doute raison à Poutine). Risques d’attaques contre les pays baltes ?  « un contresens » ! « Moscou n’a ni les moyens de menacer l’OTAN ni la volonté de reconstituer un empire ». Moscou n’est pas impérialiste, Moscou n’est méchant que si on est méchant avec Moscou …

D’ailleurs, Moscou menace-t-elle l’identité ukrainienne ? Non : la preuve, un manuel de langue ukrainienne « sur des standards soviétiques » serait en préparation dans les régions occupées, étant entendu que « le russe sera langue obligatoire de l’enseignement ». Sans prendre explicitement la défense de la russification dans laquelle l’ukrainien soit est éradiqué soit devient un folklore régional, nos auteurs suggèrent ici que les choses pourraient, après tout, bien se passer dans les régions occupées. Ils établissent un faux renvoi dos-à-dos : « ukrainisation et russification se répondent ».

Mais, immédiatement après avoir suggéré que l’occupation russe pourrait, comme avant elle le tsarisme et le stalinisme, être pleine de mansuétude envers ces Ukrainiens « privilégiés », ils terminent en nous prévenant que, du côté de « Kiev » et de « certains cercles occidentaux », on fait croire que la Russie est un empire colonial parce que l’on veut la démembrer, on soutient des Tchétchènes insoumis, des Bouriates, des Yakoutes et des Tatars : quelle horreur ! Et de conclure sur le topos du « scenario balkanique » avec « nucléaire en plus ».

Le lecteur serait vraiment un imbécile s’il ne tire pas « par lui-même » la conclusion instillée sans être écrite, avec une véritable habileté manipulatoire : soutenir l’Ukraine conduit à l’Apocalypse, s’entendre avec Poutine et la Russie s’impose au plus vite (et sans doute que ces damnés ukrainiens seront toujours privilégiés par cette sainte et rouge Russie jamais impérialiste …).

Il est nécessaire de savoir décrypter l’extrême grossièreté, la brutalité, du message du « Diplo », sous la façade et la faconde faussement neutre, « objective » et « géopolitique ». L’article de Fediudin cosigné par Richard est, à sa façon, du « grand art » dans le genre de la propagande … impérialiste.

Il est flanqué d’un billet du tandem Halimi/Rimbert qui, comme d’habitude, se donne l’air de prendre le contrepied des « médias dominants ». Ceux-ci auraient la « gueule de bois » car l’offensive ukrainienne a échoué – ce qui, à la vérité, fait littéralement exulter ces petits soldats (« la bérézina ukrainienne est aussi celle des dirigeants occidentaux »). Et de citer des propos tenus sur France culture dénonçant « boucherie » et « guerre d’extermination » pour suggérer, mais sans avoir à l’écrire eux-mêmes, que les crimes de masses commis en Ukraine par l’armée russe sont des mensonges, pour conclure sur la réalité « apocalyptique » des massacres à Gaza.

Oui, le peuple de Gaza, comme avant lui à Marioupol, connait un traitement « apocalyptique ». La négation de cette réalité en Ukraine, et l’utilisation cynique de cette réalité à Gaza au service de ce négationnisme, résume bien la ligne du « Diplo ». Ce cynisme s’exerce à travers l’affirmation répétée que pour « l’Occident » il n’y en a que pour les Ukrainiens et que les Palestiniens peuvent et doivent se faire massacrer. L’article de P. Leymarie sur les armements érige « la guerre en Ukraine » en facteur causal de l’explosion des dépenses d’armements, sans jamais aborder le sujet des armes réellement fournies à l’Ukraine, part absolument infime de cette production. De même, l’édito de B. Bréville affirme que pour « l’Occident » les vies ukrainiennes et les vies palestiniennes ne se valent pas, mais il se garde bien de comparer les livraisons d’armes à Israël, pourtant surarmé, et à l’Ukraine, sous-équipée et en danger d’épuisement et de mort. Il est vrai que dire « des armes pour l’Ukraine, pas pour Israël », ce n’est pas tout à fait la même chose que de dire « pitié pour les Palestiniens, pas pour les Ukrainiens ». La ligne de l’édito et de tout le « Diplo », c’est ce dernier slogan – en aucun cas le précédent.

Est-il besoin d’ajouter que cette ligne là ne sert de rien pour les Palestiniens, mais ne fait que les utiliser ? La place prise par la guerre en Ukraine dans ce numéro du « Diplo » inaugural de l’année 2024 est un signe net et fort. La situation mondiale est marquée par les conséquences, toutes réactionnaires, des pogroms du Hamas le 7 octobre et du massacre israélien de Gaza qui les a suivis. Une défaite ukrainienne, matérialisée a minima par la reconnaissance de facto des zones d’occupation russe en Ukraine, scellerait à l’échelle mondiale le caractère réactionnaire, terrible pour les peuples, palestiniens, ukrainiens et bien d’autres, de cette situation. Et c’est en ce sens que milite le « Diplo ».

Vincent Présumey, le 31/12/2023.