D’après le gouvernement, d’après une partie de l’opposition de gauche, d’après les médias, le grand évènement de la rentrée scolaire serait l’interdiction des abayas dans les établissements scolaires publics.
Non, le véritable événement de la rentrée scolaire est ce recul majeur décidé par Macron lui-même : le report des épreuves des « enseignement de spécialité » du Bac au mois de juin. Rappelons qu’en février 2020, juste avant le Covid, des professeurs, des syndicalistes, des lycéens, des étudiants, avaient été poursuivis et menacés pour avoir manifesté contre la tenue de ces épreuves en février-mars !
Ce report, en effet, porte un coup direct à tout « l’esprit » du Bac Blanquer et soulève mécaniquement une autre question qui lui est liée : celle de Parcoursup, cette machine à empêcher d’étudier. Le rapport de force qui se dessine suite aux mobilisations de l’année écoulée, dont celle sur les retraites, prolongée dans les lycées et collèges, de nombreuses réunions des personnels contre le « Pacte », cette arnaque contre les statuts, permet de dire que porter le coup de grâce au Bac Blanquer, à Parcoursup, au «Pacte », à la réforme de destruction des Lycées professionnels, bloquer la mise en place du SNU : tout cela, à condition de fixer clairement les revendications, est parfaitement possible. Et c’est cela qui serait une victoire du service public et de la laïcité contre Macron.
Mais, donc, « on » ne nous parle que de l’abaya. Alors un mot, ou plutôt deux.
Tout d’abord, exactement au moment où M. Attal lançait son buzz à ce sujet, on apprenait que l’Iran avait envoyé le président de son Comité paralympique pour venir discuter avec les autorités françaises de ces Jeux Olympiques (et, en l’occurrence, paralympiques) auxquelles elles tiennent tant. Et que ce personnage, Ghafoor Kargari, haut membre des « Gardiens de la Révolution », a dirigé la répression dans le Nord-Ouest de l’Iran il n’y pas un an, torturant lui-même bien des prisonniers, et surtout des prisonnières, femmes refusant le voile islamique, et a supervisé l’internement psychiatrique forcé de plusieurs d’entre elles. Le gouvernement de Macron le reçoit et négocie avec lui, belle hypocrisie !
Si nous étions dans une République laïque, cet individu aurait été appréhendé et jugé en relation avec les organisations de résistance et des féministes d’Iran.
Ce rappel fixe exactement la portée des « tests de laïcité » à la sauce Macron/Attal. La V° République n’est pas laïque : sa naissance par un putsch militaire fut rapidement suivie de la loi Debré organisant le financement public de l’enseignement privé, principalement catholique. Dans une République laïque, démocratique et sociale, reposant sur l’organisation de celles et de ceux d’en bas, la loi de 1905 de séparation des églises et de l’État, qui comporte un article posant le principe de régulation publique des « manifestations extérieures d’un culte » (article 27), et les circulaires Jean Zay (dont l’auteur sera assassiné par la Milice) visant les propagandes confessionnelles à l’école et leurs emblèmes, fournissait tout le cadre légal et réglementaire permettant de combattre les opérations visant à introduire des tenues politico-religieuses à l’école, cela sans ciblage des musulmans en tant que tels, et donc sans la loi de 2004. Les abayas, et leur équivalent masculin les qamis (mais seules les abayas, et donc les filles, sont désignées !), sont promues comme des tenues politico-religieuses par des organisations réactionnaires, mais ne sont pas forcément cela et sont aussi portées habituellement comme tenues confortables.
Précision importante : la politique de la V° République, de la loi Debré aux campagnes à fond raciste désignant les musulmans, n’utilise pas « la laïcité », elle s’en réclame mensongèrement, ce qui n’est pas du tout la même chose. La laïcité, pas plus que la démocratie ou le socialisme, n’est instrumentalisée, car il y a mensonge : ni ce régime, ni ses lois, ni sa politique, ne sont laïques. Les désigner comme telles, même en déplorant une « instrumentalisation de la laïcité », c’est concéder au RN que la laïcité est instrumentalisable contre les musulmans en général, contre « les Arabes », contre les migrants, contre les « étrangers ». C’est un beau cadeau qui lui est fait que d’amalgamer ainsi laïcité et RN !
M. Attal ne fait pas « un test de République », il dégoupille une grenade à fragmentation car il sait qu’il est compliqué de dire quel est le sens de tel ou tel costume. En permettant à l’État d’attribuer, à tort ou à raison, une intentionnalité religieuse à tel ou tel costume, il fait ainsi de l’État, et de ses représentants les proviseurs, un pouvoir politico-religieux, qui plus est forcément arbitraire ! Et, de fait, sauf si les élèves concernés sont des militant-tes islamistes affichés comme tels, le seul critère d’évaluation sera … le faciès ou le patronyme !
On doit donc rejeter cette interdiction, ce qui ne veut absolument pas dire soutien aux tenues politico-religieuses réactionnaires lorsque c’est le cas.
Le gouvernement cherche non pas la laïcité, mais la provocation. C’est un signe de faiblesse.
La grande majorité des jeunes, des personnels, de la population, une fois la rentrée faite, s’opposeront à cette provocation. La lutte, toutes et tous ensemble, pour en finir avec le Bac Blanquer et Parcoursup, pour des postes, des postes et encore des postes de fonctionnaires titulaires à tous les niveaux, pour de l’école et pas du SNU, c’est cette lutte qui est, et qui sera, laïque et antiraciste.
A l’article éditorial il faut ajouter de mon point de vue un point très important qui est absent: la Vème République, comme tout régime de type bonapartiste (ce n’était pas le premier depuis 1789), rétablit les liens concordataire du trône et de l’autel. Le gouvernement de François Mitterand élu en mai 1981, engageant la responsabilité des partis ouvriers, PS et PCF, s’est d’emblée situé dans la continuité des lois antilaïques, consacrant une aide d’Etat à l’école confessionnelle, alors à 90% catholique. A la fin de la IVème république l’école catholique était en crise, elle ne satisfaisaisait pas les parents d’élèves, par ailleurs de religion catholique. De plus la loi de séparation de 1905, l’intermède du régime de Pétain mis à part, en renvoyant les religions au domaine de la vie privée, a amplifié la déchristianisation du pays. En 1981, malgré les efforts du gaullisme en faveur de l’école catholique, les effectifs du clergé congrégationniste s’est effondré: souvent ce sont des « laïcs » (le terme voulant dire non-clerc) qui assurent la direction de nombre d’établissements. Arrive l’opposition des « deux France » lors des manifestation contre la loi Savary, qui consacre la prorogation des lois antilaïques et une défaite historique de la démocratie laïque encore très puissante dans le pays. Le CNAL s’effondre, bientôt suivi par la liquidation de la FEN. Mais il faut reconvertir les troupes, c’est à dire les militants qui s’inscrivent dans la tradition laïque. Arrive l’affaire de la première attaque de 1986, manipulée par une association islamique, des trois jeunes filles du collège de Creil. La division s’installe entre ceux, dans le mouvement laïque, qui sont pour ou contre le voile. C’est le résultat de l’abandon par la gauche historique du mandat laïque. Depuis cette date, l’affaire du port des vêtements ayant une connotation religieuse dans l’école est toujours utilisée pour nous diviser. Macron remet le couvert par ses gesticulations de rentrée sur l’affaire de l’interdiction des abayas. D’un côté l’extrême droite, et les fous furieux du site « riposte laïque », utilisent frauduleusement la laïcité pour désigner les citoyens de « culture musulmane », tandis que la gauche historique, et une bonne part de l’extrême gauche sont incapables de reprendre l’offensive contre les institutions du « coup d’Etat permanent », dont le retour à l’application du mandat laïque est une partie. Nous n’avons rien à demander à ce régime qui doit disparaitre: il est pitoyable de voir la gauche républicaine se féliciter de la position provocatrice prise sur les abayas, comme si la bande à Macron étaient d’une quelconque fidélité à la laïcité.
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