En politique, et surtout quand il s’agit de lutte des classes, il faut toujours se méfier de la fossilisation, c’est-à-dire de l’installation des sempiternels mêmes slogans, mots d’ordre et analyses. Il faut, tant que se faire se peut, s’adapter à la situation concrète telle qu’elle se présente à un moment donné. C’est ce que démontre bien par exemple l’excellent texte de Vincent Présumey sur l’histoire de la IV° Internationale récemment publié par Aplutsoc.

Ainsi, un slogan n’est ni bon ni mauvais « en soi ». Prenons le fameux slogan de Mai 68, « Elections piège à con ». Ce slogan était parfaitement adéquat dans le texte de la manœuvre de de Gaulle pour briser la Grève Générale en faisant aller les travailleurs aux urnes pour « voter dur, voter mou, mais voter dans le trou ». Dans d’autres circonstances, notamment lorsque pour la première fois des élections peuvent avoir lieu dans un pays qui en a été privé pendant des décennies, appeler les travailleurs à voter peut aider à la (re)constitution d’une conscience de classe chez ceux-ci, même si, comme nous le savons bien, toute élection dans le cadre d’une « démocratie bourgeoise » ne peut qu’aboutir à une représentation biaisée des aspirations des masses.

Le cas de la V° République est particulier. Depuis sa proclamation en 1958, à la suite du coup d’État de De Gaulle et sur la base de la Constitution rédigée par Michel Debré, il s’agit d’un régime bonapartiste, comparable à ceux de Napoléon III, de Franco et Salazar, dans lequel les organisations ouvrières sont plus ou moins enchaînées à une « participation » à une gestion de l’État au service des intérêts des capitalistes. Il ne s’agit pas d’une démocratie, mais tout au plus d’une démolalie où il est encore (mais de moins en moins) possible d’exprimer des analyses, opinions et appels hostiles au pouvoir, mais en aucune manière de participer aux décisions importantes à tout niveau autre que local (communal notamment, quand ce niveau existait encore avant d’être chapeauté par des structures supérieures non élues), ou même d’influencer ou tempérer ces décisions.

La V° République ne peut être, ou plutôt apparaître, comme une démocratie que dans un cas de figure: lorsque le Bonaparte plébiscité lors des présidentielles dispose d’une majorité absolue à l’Assemblée Nationale et au Sénat. Dès que cette majorité lui fait défaut, même partiellement (dans une seule des deux chambres), l’exécutif a toujours la possibilité de faire appel à l’Article 49-3, cette brillante invention de Michel Debré (qui a et a eu toutefois des équivalents ailleurs et autrefois). Et cela ne suffit pas. Il existe toute une série de domaines (la politique étrangère et le recours à la guerre notamment) où la Constitution autorise le président (même s’il ne le fait pas toujours) à prendre des décisions sans en informer le pays et le parlement, et même les propres membres de son exécutif (par exemple, ce qui relève des services secrets et des « opérations spéciales » justifiées par la « sécurité de l’État »). Quand en France le parlement a-t-il été saisi d’une proposition de constituer une « force de frappe nucléaire » et de l’accroître en permanence ? Quand cela fut-il fait concernant la décision de créer un parc de « nucléaire civil », faisant de la France le pays le plus nucléarisé du monde, et donc le plus exposé, de l’aveu même de ses responsables, à des Tchernobyl ou Fukushima susceptibles de dévaster tout le pays ou des portions importantes de celui-ci ? Il ne suffit pas de convoquer des « conventions citoyennes » pour demander (tout en l’influençant) l’ « avis » de la population sur toute question « sensible », si ces assemblées sont purement « consultatives » et n’ont aucun pouvoir de décision. Il faut même aller plus loin : le fait même de participer à celles-ci contribue à légitimer le pouvoir en place.

La V° République n’a jamais été une démocratie, et ce depuis 1958. C’est ce que reconnaissait Mitterrand lui-même, avant de devenir Bonaparte, en la qualifiant de « coup d’État permanent ». Or, malgré quelques rouspétances verbales pour la forme du PS et du PCF lors de sa promulgation en 1958, nul parti politique important en France n’a jamais combattu pour nous débarrasser de ce régime, ni pour mobiliser les masses pour le renverser. Tout ce qu’ils ont fait a constitué à tenter de parvenir au pouvoir dans le cadre de ce système. Même lorsque Mélenchon et ses amis parlaient de VI° République et de Constituante, il s’agissait d’une promesse électorale de Constituante octroyée par la mansuétude du Prince, pas obtenue par le peuple lors de combats de classe.

Bien que ce fût le cas depuis 1958, le fait que la V° République n’est pas une démocratie est toutefois resté largement occulté pendant plus de 60 ans. Or, les développements récents de ces dernières années (grèves et manifestations contre les anti-réformes de Sarkozy, Hollande et Macron, ayant fait l’objet d’une répression policière inédite depuis la guerre d’Algérie et sans mesure avec celle de Mai 68 en raison de la protection que la Grève Générale apportait aux étudiants et autres manifestants ; Gilets Jaunes ; abstentions massives et croissantes lors de toutes les dernières élections ; manifestations contre le pass sécuritaire et ses conséquences annoncées sur les droits des travailleurs) montrent que cette période est en train de prendre fin. Ce qui, pour la majorité de la population laborieuse de ce pays, est à l’ordre du jour, n’est pas la énième tentative d’obtenir par des élections dans le cadre de la Constitution de la V° République un gouvernement au service de ses aspirations et besoins (tentatives vouées de toute façon à l’échec, nourrissant déception et démobilisation, comme l’ont montré les expériences Mitterrand, Jospin et Hollande), ce n’est plus le « dégagisme » des individus, c’est la mise à bas de cette République et de sa Constitution. Cette aspiration ne se formule même pas consciemment sous la forme de l’exigence d’une nouvelle Constitution (dont la plupart des travailleurs aujourd’hui se méfieraient certainement, et à juste titre), c’est avant tout sous la forme d’une volonté de renverser le gouvernement Macron, sans attendre les présidentielles, et de le remplacer par une « autre forme de République », « vraiment démocratique », dont les contours et le contenu restent très flous pour beaucoup.

Ce qui a changé et rend cette nouvelle situation possible est l’accélération et l’approfondissement de la lutte des classes, non seulement en France mais également dans le monde entier. Le point de bascule à cet égard est aisé à identifier : c’est l’effondrement de l’URSS et son passage franc dans le camp impérialiste, suivi de l’effondrement de la plupart des partis staliniens européens. Avec l’inertie propre à beaucoup de phénomènes historiques, il a fallu quelques décennies pour que l’impérialisme puisse s’engouffrer pleinement dans cette brèche, et ceci avec de plus en plus de force à mesure que s’approfondissait sa propre crise économique et politique. Dans la dernière décennie, la puissance des attaques contre les travailleurs dans le monde entier, incluant dérégulation, destruction de l’État de Droit, corruption, et toujours intervention des États-Unis dans tous les pays du monde, notamment l’Europe si bienveillante à leur égard, a peu à peu contribué à radicaliser les masses, poussées dans leurs derniers retranchements par les guerres, y compris « civiles », la répression, les famines, les maladies, la misère, l’obligation pour des millions de s’expatrier, pour être « accueillis » comme des bandits. Sous les formes les plus diverses, c’est une période pré-révolutionnaire qui s’exprime aujourd’hui sur presque toute la planète, et dont les mobilisations, inédites depuis 10 ans, en France, ne sont qu’une des expressions.

Dans ces conditions, les révolutionnaires, et même plus largement les démocrates, se doivent d’accompagner le mouvement encore confus, sans expression claire, de rejet de la V° République et de toute la classe politique qui la fait vivre depuis des décennies, et ceci de droite comme de « gauche ». Ils doivent donner une expression consciente à l’aspiration au changement profond, fondamental, de société, exprimé notamment par les abstentions massives récentes. Dans ce contexte, concernant les présidentielles de 2022, l’expression « élections piège à cons » reprend tout son sens et sa pertinence. Et cette expression consciente doit se cristalliser dans des mots d’ordre comme « à bas la V° République », « unité contre la V° République », « unité contre les présidentielles ». Son objectif devrait être, non pas d’empêcher physiquement la tenue de ces élections (ce qui exigerait un niveau de mobilisation consciente des masses non atteint aujourd’hui mais donnerait prétexte à une répression brutale et massive contre les « factieux », soutenue y compris par des Mélenchon) mais de détourner les électeurs de s’y rendre. Et à cet égard, les gesticulations de tous les candidats « de gauche » (incluant des gens, notamment « écologistes », pour qui la pertinence de cette appellation reste à débattre) ne peut apparaître que comme un contre-feu destiné à sauver la mise de Macron et de la République bonapartiste mourante. Ce n’est pas seulement parce qu’il est clair que, malgré les exhortations de tant de bonnes consciences, ces candidats ne feront pas l’unité avant ces élections et seront balayés dès le premier tour. Ce serait le cas même s’il existait un espoir que le « miracle » se produise (pour être de toute manière anéanti au second tour).

Il ne suffit pas de se préparer à l’abstention volontaire et active et au boycott de ces élections pestilentielles. Il est temps que tous ceux qui veulent vraiment que les choses changent en faveur des travailleurs se mobilisent pour exiger des « candidats  de gauche » qu’ils se retirent et cessent, par leurs annonces de candidature, de tenter de légitimer une fois de plus cette V° République anti-démocratique, anti-sociale, à la botte des intérêts d’une infime minorité de notre population (et d’intérêts allant au-delà de notre pays).

Alain Dubois, 14 septembre 2021.