Présentation

Ce texte critique le communiqué de l’UJFP en date du 13 février intitulé « Lutter contre l’antisémitisme : comment ? »

Texte

La coordination nationale de l’UJFP (Union Juive Française pour la Paix) a pondu, samedi 13 février, un communiqué que nous avions qualifié de « communiqué ahurissant ». Juste la veille du rassemblement à la mémoire d’Ilan Halimi, appelé par le RAAR, Mémorial98, les JJR et les collectifs des Juifves VNR, et avec le soutien de nombreuses organisations, qui fut un succès politique et numérique. L’UJFP appelait, elle, à un rassemblement au Trocadéro contre la « loi séparatisme », plaçant le combat contre cette loi liberticide de Macron sous le seul signe de la défense des musulmans en tant que groupe religieux, supposés avoir remplacé les Juifs dans les menaces de l’État, ce qui, à notre avis, est une orientation qui ne pourrait qu’empêcher la reprise d’une vraie mobilisation de masse en défense des libertés démocratiques et de la laïcité, contre le racisme et les violences policières. Quelques-uns de ses militants sont ensuite venus distribuer ce communiqué en tract au rassemblement contre l’antisémitisme et tous les racismes. Intitulé Lutter contre l’antisémitisme : comment ? il visait à expliquer aux quelques centaines de jeunes présents, qui luttaient contre l’antisémitisme, comment il faut vraiment s’y prendre !

Ce tract-communiqué a un côté « convenu » tout à fait caractéristique : mises bout à bout, les affirmations qu’il égrène font partie, sans nul doute, des idées courantes dans bien des couches militantes de gauche plus ou moins « radicale » depuis des années. Au point qu’une lecture rapide et irréfléchie peut faire sembler « correct » voire « excellent » un texte en réalité désastreux. Après tout, n’est-il pas censé dire tout ce qu’il y a dire sur la seule et unique bonne manière de « lutter contre l’antisémitisme » ? C’est pourquoi nous avons éprouvé le besoin de l’analyser d’un peu plus près.

Les trois premiers paragraphes de ce texte rappellent, et condamnent, certains des crimes antisémites commis en France depuis l’assassinat d’Ilan Halimi, puis insistent sur le fait qu’à propos de l’assassinat de Mireille Knoll des « pressions » auraient été exercées sur « le Parquet notamment par le CRIF » (le CRIF et le Parquet seraient confondus ? passons …) pour que la qualification « d’antisémitisme » soit employée pour le meurtre de Mme Knoll. Il est ensuite précisé qu’il faut distinguer ce qui est simplement « crapuleux » et ce qui relève de la « politique terroriste ». Où est passé, finalement, l’antisémitisme ? Le lecteur rapide retrouvant les formules auxquelles il est habitué n’aura fait que remarquer que l’UJFP condamne les meurtres antisémites (encore heureux !), le lecteur attentif notera que l’UJFP donne ici à penser que, somme toute, il n’y en a pas tant que ça en fait …

Ce léger doute introduit le plat de résistance, si l’on peut dire :

« Pleurer, mais aussi comprendre : l’antisémitisme n’est pas en France aujourd’hui un racisme fait de discriminations à l’emploi, au logement, dans l’accès aux services, comme le démontrent les rapports annuels de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). C’est aussi le racisme qui soulève le plus de répréhension dans la société française. Mais il reste très présent dans les crimes de haine. Par contre, c’est sans aucun doute le racisme le plus instrumentalisé – notamment par l’État depuis une vingtaine d’années – au service d’autres causes politiques. »

Disant s’appuyer – une fois n’est pas coutume – sur une documentation d’État (la CNCDH), l’UJFP pose comme une évidence que l’antisémitisme ne donne pas lieu à des discriminations. Affirmation discutable qui demanderait une enquête poussée ; mais l’essentiel semble être que l’antisémitisme est « le racisme le plus instrumentalisé » notamment « par l’État ». Comme il est peu probable que les auteurs aient voulu signifier par-là que l’État utiliserait l’antisémitisme et ferait donc un peu d’antisémitisme, concluons que ce qu’ils veulent dire est que c’est bien la lutte contre l’antisémitisme qui serait « instrumentalisée » par l’État (comme les mêmes le disent aussi de la laïcité, par exemple). L’antisémitisme serait donc un « racisme » déjà très, très particulier, car lutter contre lui peut être « instrumentalisé » par l’État, donc il faut y regarder à deux fois …

L’antisémitisme ne doit surtout pas être « décontextualisé », nous enseignent ces spécialistes : à la différence de tout autre racisme, il faut toujours, quand on le dénonce, faire attention à en dénoncer aussi les « instrumentalisations » et conjoindre sa dénonciation à celle d’autres supposés racismes, à commencer par l’ « islamophobie ». On ne saurait combattre l’antisémitisme impunément !

C’est pour faire passer cette conception que « Auschwitz et Vichy » sont convoqués rapidement, et les souvenirs « inscrits dans notre histoire et dans nos mémoires » : l’invocation de la judéité des auteurs, supposée certificat de vertu, « rend l’instrumentalisation des crimes antisémites particulièrement odieuse à nos yeux » : parce que nous sommes juifs, nous disent-ils, parce que le génocide nazi a parfois frappé nos familles, alors nous devons invoquer ce fait pour qu’on ne puisse surtout pas combattre l’antisémitisme sans le « contextualiser », sans en dénoncer les « instrumentalisations » et sans évoquer l’islamophobie.

Voilà à quoi servent « Auschwitz et Vichy » dans cette construction. De même, l’invocation, non de l’universalisme et de l’égalité humaine, mais de « l’universel », sert ici à affirmer qu’avec l’antisémitisme doivent toujours être dénoncées aussi l’islamophobie et d’autres phobies, que toutes les organisations juives existantes (sauf l’UJFP) sont accusées de taire – sans qu’à aucun moment l’injonction contraire, celle de dénoncer l’antisémitisme, adressée à toutes les organisations antiracistes ou anti-islamophobiques, ne soit formulée. Toute mobilisation démocratique de masse est donc assimilable à l’union nationale avec le pouvoir en place, toute mobilisation contre l’antisémitisme est suspecte de telles « instrumentalisations », car ce qu’il faut, c’est une autre union sacrée : « celle du combat commun, politique et décolonial, contre le racisme. » Ainsi, condamner l’antisémitisme sans s’incorporer à la « politique décoloniale », c’est être un agent du pouvoir.

En quoi cela doit-il consister ? Premièrement, le bon combat contre l’antisémitisme selon l’UJFP doit consister à ne pas nommer l’antisémitisme à côté des racismes. Il ne faut surtout pas « accepter de parler d’une lutte « contre l’antisémitisme et le racisme », formulation qui implique une essentialisation de l’antisémitisme et une hiérarchisation du racisme : il y aurait l’antisémitisme, racisme majeur, et des racismes de moindre poids, de moindre importance. »

Nous voilà au cœur du problème ! Il ne faut donc pas – c’est interdit ! – nommer l’antisémitisme comme tel à côté du, ou des, racismes, il faut, dans le meilleur des cas, le nommer dans une longue énumération qui le place sur le même plan que tous les racismes, ou plutôt, car la notion même de racisme devient ici confuse, que toutes les « phobies ».

Car si on ne le met pas sur le même plan, si on ne le noie pas dans l’énumération des phobies, si on le nomme comme tel à côté des racismes, alors on hiérarchise : on place l’antisémitisme au-dessus des racismes, et donc, poursuivons le raisonnement, on met les Juifs au-dessus des « racisés ».

Qu’avons-nous là si ce n’est une dénonciation d’un syndrome de suprématie juive, qui vise notamment l’appellation du RAAR dont le rassemblement contre « l’antisémitisme et tous les racismes » de ce 14 février a été l’occasion de son apparition publique : Réseau d’Actions contre l’Antisémitisme et tous les Racismes. Ce sigle, pour l’UJFP, traduit donc une volonté de domination du combat contre les phobies diverses par le seul combat supérieur et sûr de lui (comme aurait dit De Gaulle) à l’encontre de l’antisémitisme. Il traduit, explicitons jusqu’au bout ce que le communiqué de l’UJFP veut faire penser, la volonté de domination juive sur les « racisés » …

Ce qui est ici incompris, ou plus exactement nié d’emblée par le refus radical d’envisager la chose, c’est la spécificité réelle de l’antisémitisme par rapport aux racismes. Reconnaître cette spécificité est indispensable à la lutte contre l’antisémitisme, et du coup, aussi, à la lutte antiraciste. Les racistes identifient leurs victimes – ils n’en font pas des « races », comme le prétend l’idéologie racialiste des « races sociales » que formeraient les « racisés », ils les oppriment, les dominent et les discriminent, en relation avec tous les rapports sociaux tant capitalistes que patriarcaux. Ils les infériorisent. Et ils les repèrent facilement sur des critères visuels (phénotypiques) et des représentations plus ou moins fantasmées sur les odeurs, les mœurs, etc. L’antisémitisme, lui, ne visualise pas de « race » juive, il ressent la menace d’un complot exercé par des puissants, et projette sur eux les malheurs réels causés par les rapports sociaux dominants. Ce mécanisme psycho-social est différent de celui du racisme (un racisme anti-juif a été absorbé par lui), mais le reproche fait souvent aux Juifs n’est pas d’être repérables physiquement, mais bien au contraire de « cacher leur jeu ». C’est un mécanisme de type fétichiste, inhérent aux rapports sociaux capitalistes : on ne parvient pas à critiquer les rapports sociaux réels, qui sont perçus comme naturels et éternels, mais on construit un fétiche concret auquel on fait porter le poids de cette domination abstraite.

Ce phénomène peut tomber sur d’autres que sur les Juifs : il est très significatif que l’association Ibuka soit intervenue au rassemblement du 14 février, les Tutsis ayant été victimes des mêmes représentations (et ayant d’ailleurs été « sémitisés » dans les discours des génocideurs). Les fantasmes cultivés par le régime chinois contre les habitants de Hong-Kong ou ceux du régime vietnamien contre les Hoas (chinois du Vietnam) ressemblent à ce type de représentations. Mais en raison de la place que le christianisme, l’islam, antérieurement au capitalisme, et plus récemment les fascismes, le nazisme et le stalinisme, ont donné aux persécutions contre les Juifs, il tombe souvent sur eux, de manière récurrente.

Il est un peu consternant d’avoir à expliquer aux vénérables spécialistes de l’UJFP ce qu’est l’antisémitisme, mais il le faut. Cette compréhension n’infère aucun privilège qu’aurait le combat contre l’antisémitisme par rapport au combat contre tous les racismes, et justifie au contraire la nécessité politique de les distinguer tout en les associant. Elle permet, en outre, de comprendre que l’idée selon laquelle la lutte contre l’antisémitisme serait une sorte de complot contre les « racisés », visant à affirmer la supériorité hiérarchique de l’antisémitisme par rapport à toutes les autres souffrances humaines, est bel et bien une représentation fétichiste antisémite, qui constitue le centre de l’idéologie développée dans ce communiqué de l’UJFP.

En résumé, pour l’UJFP : la lutte contre l’antisémitisme doit s’écraser en ne se distinguant pas de la dénonciation de toutes les phobies, sans quoi elle exprime une supériorité dominatrice, associée à sa permanente instrumentalisation par le pouvoir. En outre, l’antisémitisme concret n’est pas si grave : il ne produit aucune discrimination, et s’il peut contribuer à quelques crimes de haine, il faut quand même bien distinguer ce qui est simplement crapuleux de ce qui est réellement antisémite, en résistant, bien sûr, aux pressions exercées par les hommes de pouvoir pour faire croire qu’il y a beaucoup plus d’antisémitisme …

La constellation idéologique qu’exhibe, somme toute assez explicitement, ce communiqué de l’UJFP, renvoie donc à des représentations antisémites. Comment cela est-il possible de la part de personnes se revendiquant de leur judéité, qui plus est se voulant des militants antiracistes, de gauche, pour « la paix », etc., etc. ? Il n’y a là aucun mystère. Le fétichisme antisémite est structurellement lié aux rapports sociaux capitalistes, combinés à un héritage historique, et peut fort bien, à ce titre, concerner des personnes juives, surtout quand des représentations idéologiques dites « décoloniales » étayent cette pression sociale et fétichiste, en l’occurrence par la croyance dans le remplacement, en tant que victimes du colonialisme et de l’impérialisme, des Juifs par les musulmans. Cette croyance interdit de combattre l’antisémitisme et aussi, en fait, de combattre le racisme en général et le racisme anti-arabe en particulier.

Remarquons que nous n’avons pas dit un mot ici d’Israël et de l’oppression nationale des Palestiniens. Le communiqué de l’UJFP non plus ! On aurait pu penser avoir affaire au type de propos convenus auquel on a souvent droit : « Comment peut-on s’élever contre l’antisémitisme et les autres racismes si on ne s’élève pas aussi avec force contre la colonisation de la Palestine ? » A cette question nous aurions répondu, d’abord que ceux qui s’élèvent sérieusement contre l’antisémitisme s’élèvent aussi contre l’oppression nationale des Palestiniens, ensuite que l’on peut parfaitement lutter contre l’antisémitisme sans aucune restriction mentale, car il n’est en rien justifié par cette oppression, enfin que la question : « Comment peut-on s’élever contre l’islamophobie sans s’élever aussi avec force contre le statut de l’islam religion d’État, les persécutions religieuses et la misogynie d’État pratiquées dans tous les pays officiellement musulmans ? » serait tout aussi déplacée au fond, mais qu’elle n’est que bien rarement posée par les amateurs de la première question. Mais quoi qu’il en soit, les théorisations de l’UJFP contre le combat contre l’antisémitisme, car c’est de cela qu’il s’agit, ne font ici aucun recours à Israël et à la Palestine. Ceci est très significatif : cette question nationale grave n’est en rien la motivation réelle de la « politique décoloniale », et c’est bien la lutte contre l’antisémitisme et donc « contre tous les racismes », en tant que telle, qui gêne.

Le soi-disant « travail » contre l’antisémitisme, « respirable » (sic !), « décolonial », « inclusif », préconisé ici, n’est rien d’autre qu’un « travail » contre la lutte à l’encontre de l’antisémitisme et de tous les racismes. Cette lutte, écrit l’UJFP pour conclure, « se situe ailleurs que dans l’entre-soi ». Quel entre-soi ? Apparemment les auteurs de ce texte n’ont pas réalisé qu’ils le terminaient, en caractères gras, sur un cliché antisémite de base : les Juifs vivraient dans l’entre-soi, à l’écart de la société des hommes, ourdissant leurs sourdes menées à l’encontre des « racisés » (s’ils l’ont réalisé et ont choisi délibérément ces termes, c’est pire !).

La lutte contre tous les racismes et contre l’antisémitisme est l’affaire de toutes et de tous les exploités et opprimés : c’est là la graine qui a été plantée ce 14 février, et qui suscite et va susciter les cris de haine de tous les tenants de l’ordre établi et du partage convenu des territoires politiques. Aussi bien le CRIF que l’UJFP, sans parler de la LDJ, ont raison d’avoir peur de ce qui vient de s’affirmer là. Que ces jeunes sachent qu’ils ont le plein soutien des militants ouvriers révolutionnaires qui pensent avec leur tête.

ML et VP, le 15/02/2021.